Propos de philosophes.

Publié: novembre 2, 2011 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales
Une action réencastrée.

Il est des occasions où l’on ne regrette pas son abonnement. Ainsi, dans Le Monde (30-31 octobre), cette contribution de Dany-Robert Dufour, professeur de philosophie : « Une civilisation en crise ». Celui-ci rappelle que l’ouvrage célèbre de Karl Polanyi, La Grande Transformation (Gallimard, 1983), avait clairement démontré que, au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont déstructurées et restructurées afin d’être réencastrées de force dans le système économique. Lorsqu’ils s’interrogent sur la finalité de leur action, répondre aux besoins d’insertion des jeunes ou aux objectifs de la politique de l’emploi (dans le premier cas, acteurs, ils doivent écouter, comprendre, prendre en compte, négocier ; dans le second, agents, ils doivent appliquer et satisfaire aux évaluations quantitatives), les professionnels des missions locales ne font pas autre chose que de constater que, désormais, leur action est déstructurée, restructurée et réencastrée dans une logique qui n’est plus coopérative mais concurrentielle, qui n’est plus mesurée à l’aune de l’efficacité mais de la compétition… on pourrait longuement poursuivre ces relations par opposition.

Crise systémique.

A juste titre, Dany-Robert Dufour rappelle que penser la crise comme d’abord économique et financière, ce que voudraient faire croire les médias qui halètent au rythme des soubresauts du « marché », est « une illusion d’optique qui émane des théories néo et ultra libérales elles-mêmes qui prennent l’économie marchande et financière pour référence unique. Du coup, ce sont les autres grandes économies humaines qui sont oubliées, avant d’être mises au pas : les économies politique, symbolique, sémiotique et psychique. » Sa démonstration du caractère systémique (1) de la crise est aussi synthétique qu’éclairante : « Ainsi, des changements dans l’économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l’économie politique (l’obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l’apparition, à leur place, de la « gouvernance »). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l’économie symbolique (la disparition de l’autorité du pacte républicain et l’apparition de « troupeaux » de consommateurs où chacun est attrapé par des objets manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle). »

Relancer le projet philosophique.

Le philosophe nous invite à revenir à « l’esprit de Philadelphie » (évoqué sur ce blog – « Castel et Supiot : le pire n’est pas certain » 26 janvier 2011 – avec l’ouvrage d’Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Seuil, 2010 – 2), aux valeurs de solidarité du programme du Conseil national de la Résistance (ressuscité grâce à Stéphane Hessel – 3), à la civilisation occidentale qui « a su sortir de dogmes obscurs en inventant l’esprit de ce que l’on allait connaître ensuite sous le nom de Renaissance »,  à l’esprit de l’humanisme…

Toutes proportions gardées et pour les missions locales, serait-ce un rêve que de revenir à l’esprit de l’innovation sociale des origines, non pas pour muséifier mais pour réinjecter dans les rameaux la sève des racines et l’enthousiasme de l’ère pionnière étayée de trente années ?

Pognon.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, c’est cette fois dans la livraison du 1er novembre du Monde que l’on trouvera un article d’un autre philosophe, Anselm Jappe, présenté comme spécialiste de l’œuvre de Guy Debord ce qui, pour un certain nombre, est un gage de qualité (4). Le titre de cette contribution, « L’argent est-il devenu obsolète ? », étonnera en cette période où l’on peut lire dans la presse ou entendre dans les médias la déclinaison métronomique des bonheurs et malheurs du marché qui, de jour en jour, « reprend confiance », « déprime » ou « s’effondre ». Comment en effet croire que l’argent est obsolète alors qu’il n’a jamais autant été question de lui ? Anselm Jappe expose ce que chacun, face aux discours récurrents sur la crise et l’imminence d’une catastrophe, a pensé : comment faire si l’argent ne vaut plus rien ? « On aura des magasins pleins, mais sans clients, des usines en état de fonctionner parfaitement, mais sans personne qui y travaille, des écoles où les professeurs ne se rendent plus, parce qu’ils seront restés des mois sans salaire. On se rendra alors compte d’une vérité tellement évidente qu’on ne la voyait plus : il n’existe aucune crise dans la production elle-même {…} Ce qui ne fonctionne plus, c’est l’« interface » qui se pose entre les hommes et ce qu’ils produisent : l’argent. » Oui, l’argent existe depuis des siècles mais « il n’est réel que lorsqu’il est le représentant d’un travail vraiment exécuté et de la valeur que ce travail a créé. » Ce qui n’est plus le cas… et de moins en moins d’ailleurs comme l’expliquait le 24 décembre 2009 Michel Rocard dans une tribune du Nouvel Observateur, « Comment je vois l’avenir » : « En 1970, quand circule un dollar dans le monde pour les besoins de l’économie réelle, circule aussi un dollar pour les besoins de l’économie financière. Trente ans plus tard, c’est 1 pour 120 ! Une folie intégrale, des marchés virtuels sur lesquels on se met à faire fortune en toute déconnexion de l’économie réelle, quitte à la brutaliser. » (sur ce blog, « C’est parti pour que ça se répète », 12 janvier 2010 ). Pour Anselm Jappe, « nous assistons donc à une dévalorisation de l’argent en tant que tel, à la perte de son rôle, à son obsolescence {…} en tant que processus non maîtrisé, chaotique et extrêmement dangereux. » Et le philosophe de conclure : « Personne ne peut dire honnêtement qu’il sait comment organiser la vie des dizaines de millions de personnes quand l’argent aura perdu sa fonction. Il serait bien d’admettre au moins le problème. Il faut peut-être se préparer à l’après-argent comme à l’après-pétrole. » Philosopher c’est, selon les uns ou les autres, apprendre à vivre ou à mourir. Cela devient apprendre à (sur-)vivre sans argent. Tout l’inverse des sophistes.

Dans ce mouvement où l’on a croisé Dany-Robert Dufour et Anselm Jappe, on se surprend à vaquer philosophiquement, piochant dans les aphorismes de Baudrillard, celui-ci par exemple, assez exceptionnel par son optimisme inhabituel chez l’auteur… à moins qu’il s’agisse de cynisme : « Toutes ces sociétés au bord de la crise de nerfs, et qui pourtant ne s’effondrent pas. Tous ces corps soumis aux plus incroyables persécutions physiques, idéologiques, médiatiques, et qui résistent à tout avec une invraisemblable plasticité. Loin de se plaindre de notre fragilité, il faut admirer notre résistance, et celle du corps social tout entier. » (5)

A suivre. Peut-être.

(1) Jean Gadrey, dans l’article « Ceci n’est pas une crise financière » (Humanisme n° 291, février 2011), distingue plusieurs crises : celle financière et économique, celle sociale (particulièrement avec la montée des inégalités), celle écologique (raréfaction des ressources naturelles) et celle démocratique (« … crise de ce mode d’exercice du pouvoir hyperconcentré au service d’une ploutocratie dont l’effectif est aussi faible que sa fortune est immense. »).

(2) Les quatre principes fondamentaux de la Déclaration de Philadelphie (10 mai 1944) sont le respect du travail (« Le travail n’est pas une marchandise. »), les libertés collectives (« La liberté d’expression et d’association est une condition indispensable d’un progrès soutenu. »), la solidarité (« La pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous »), et la démocratie sociale (« La lutte contre le besoin doit être menée {…} au sein de chaque nation et par un effort international soutenu et concerté dans lequel les représentants des travailleurs et des employeurs {…} participent à de libres discussions et à des décisions de caractère démocratique en vue de promouvoir le bien commun. »)

(3) Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène éditions, 2010 et Engagez-vous ! L’Aube, 2011. Stéphane Hessel et Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Fayard, 2011.

(4) On pense évidemment à La société du spectacle (Buchet-Chastel, 1967), 221 pensées qui fermentèrent mai 68 et dont la première énonce : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »

(5) Jean Baudrillard, Fragments. Cool Memories III 1991-1995, Galilée, 1995.

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