Manger les chômeurs ?

Publié: octobre 29, 2011 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales
L’Art d’ignorer les pauvres.

C’est un petit ouvrage dont le titre rappelle celui de William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Actes Sud, 2008 ; voir sur ce blog, « Lectures », 15 novembre 2010) et qui s’appelle L’Art d’ignorer les pauvres (2011, éditions Les liens qui libèrent et Le Monde Diplomatique). Ce livre recouvre en fait l’heureuse juxtaposition de quatre textes, si on inclut la préface, dont le principal est un article de John Kenneth Galbraith, portant précisément ce nom de L’Art d’ignorer les pauvres, qui a été publié la première fois dans un numéro de novembre 1985 de Harper’s Magazine. On trouve donc à côté du célèbre économiste keynésien de gauche Galbraith, décédé en 2006, une préface de Serge Halimi, directeur du Monde Diplomatique, une contribution « Economistes en guerre contre les chômeurs » de Laurent Cordonnier, auteur entre autres de Pas de pitié pour les gueux (Raisons d’agir, 2000), et un pamphlet écrit en… 1729 de Jonathan Swift (le même que Les Voyages de Gulliver), « Modeste proposition sur les enfants pauvres d’Irlande ».

C’est en particulier de ce dernier texte, chronologiquement le plus ancien, que l’on parlera, le titre « Modeste proposition sur les enfants pauvres d’Irlande » devenant plus crûment ici… « Du bon usage du cannibalisme ».

Face au chômage et à la misère…

En fait de cannibalisme, la proposition de Jonathan Swift, qui déplore la misère irlandaise (« C’est un objet de tristesse {…} que de voir les rues, les routes et le seuil des masures encombrées de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, importunant le passant de leurs mains tendues… »), est à la fois très simple et… radicale. Swift constate tout d’abord qu’il n’y a plus de réponses probantes face à la misère : « Comment élever et assurer l’avenir de ces multitudes, telle est donc la question puisque, ainsi que je l’ai déjà dit, dans l’état actuel des choses, toutes les méthodes proposées à ce jour se sont révélées totalement impossibles à appliquer, du fait qu’on ne peut trouver d’emploi pour ces gens ni dans l’artisanat ni dans l’agriculture… » L’Irlande est donc face à un problème insoluble de chômage qui n’en reste pas là mais gangrène l’ensemble de la société, singulièrement en étant le terreau de la criminalité : « … il n’est pas rare que ces enfants puissent vivre de rapines avant l’âge de six ans {…} durant cette période, néanmoins, ils ne peuvent être tenus que pour des apprentis délinquants… » Il faut donc agir et fonder son action sur un authentique altruisme (« … celui qui trouverait un moyen équitable, simple et peu onéreux de faire participer ces enfants à la richesse commune mériterait si bien de l’intérêt public qu’on lui élèverait pour le moins une statue comme bienfaiteur de la nation ») en étant mû par la compassion (« … faire cesser les avortements volontaires et cette horrible pratique des femmes, hélas trop fréquente dans notre société, qui assassinent leurs bâtards, sacrifiant, me semble-t-il, ces bébés innocents pour s’éviter les dépenses plus que la honte, pratique qui tirerait des larmes de compassion du cœur le plus sauvage et le plus inhumain. »).

Rabelais.

Conscience sans science n’étant que ruine de l’âme, pourrait-on retourner la citation rabelaisienne, cette dimension éthique et affective ne doit pas pour autant s’exonérer d’une approche scientifique : « Pour ma part, j’ai consacré plusieurs années à réfléchir à ce sujet capital, à examiner avec attention les différents projets des autres penseurs, et y ai toujours trouvé de grossières erreurs de calcul. »

Appétit.

Venons-en au fait : comme on ne peut raisonnablement tirer profit de la vente des enfants (« Nos marchands m’assurent que, en-dessous de douze ans, les filles pas plus que les garçons ne font de produits négociables, satisfaisants et que, même à cet âge, on n’en tire pas plus que trois livres »), il faut… manger les enfants : « Un Américain très avisé que j’ai connu à Londres m’a assuré qu’un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l’âge d’un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu’il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j’ai tout lieu de croire qu’il s’accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût. »

Swift, dont, répétons-le, la motivation n’est qu’exclusivement humaniste (« D’un cœur sincère, j’affirme n’avoir pas le moindre intérêt personnel à tenter de promouvoir cette œuvre nécessaire, je n’ai pour seule motivation que le bien de mon pays, je ne cherche qu’à développer notre commerce, à assurer le bien-être de nos enfants, à soulager les pauvres et à procurer un peu d’agrément aux riches. Je n’ai pas d’enfants dont la vente puisse me rapporter le moindre penny ; le plus jeune a neuf ans et ma femme a passé l’âge d’être mère. »), exécute ensuite une sérieuse démonstration commençant par la volumétrie de son projet : « … sur ce chiffre estimé de cent vingt mille enfants, on en garderait vingt mille pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles {…} un seul mâle suffira à servir quatre femelles. »

Après ce premier tri, « On mettrait en vente les cent mille autres à l’âge d’un an, pour les proposer aux personnes de bien et de qualité à travers le royaume, non sans recommander à la mère de les laisser téter à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus et gras à souhait pour une bonne table. Si l’on reçoit, on pourra faire deux plats d’un enfant, et si l’on dîne en famille, on pourra se contenter d’un quartier, épaule ou gigot, qui, assaisonné d’un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver. »

Gagnant-gagnant et circuits courts.

Le business plan est bien construit puisque, si Swift reconnaît « que ce comestible se révélera quelque peu onéreux », il imagine que cette relative cherté sera compensée par les habitudes des « propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants. » D’autre part, comme subvenir aux besoins d’un enfant de mendiant coûte, on peut poser l’hypothèse qu’ « un gentleman ne rechignera pas à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point, qui, je le répète, fournira quatre plats d’une viande excellente et nourrissante, que l’on traite un ami ou que l’on dine en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi leurs métayers, les mères feront un bénéfice net de huit schillings et seront aptes au travail jusqu’à ce qu’elles produisent un autre enfant. » Des produits dérivés sont mêmes envisageables : « Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés. » Enfin, la somme des avantages pécuniaires individuels contribuera à « la richesse des nations », pour reprendre le fameux ouvrage d’Adam Smith quelque peu postérieur (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776), puisque « attendu que le coût de l’entretien de cent mille enfants de deux ans et plus ne peut être abaissé en dessous du seuil de dix shillings par tête et per annum, la richesse publique se trouvera grossie de cinquante mille livres par année {…} et l’argent circulera dans notre pays, les biens consommés étant entièrement d’origine et de manufacture locale. » Swift, bien avant l’heure, préconise le moderne principe de la relocalisation, des circuits courts et des AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), précisément pour contrer les délocalisations…

Champignons.

A défaut d’un futur sur une variation de Soleil vert et aussi du fait d’un manque d’appétit pour des jeunes gueux pourtant nourris sous la mère, voire labellisés AB, la question du chômage reste entière et, quoique l’on pourrait être tenté de croire lorsqu’on réussit un placement, l’agrégation de ces placements ne correspond pas à des emplois « en plus » mais à des postes occupés « à la place de »… l’hypothèse posée étant que les mieux dotés parviendront vaille que vaille à s’insérer, quitte à émigrer.  Car, comme l’écrit Laurent Cordonnier, ce n’est pas le fait de partir à la cueillette des champignons qui fait pousser les champignons. Ce qui, inévitablement, conduit à la question du partage du travail qui, paraît-il (j’ai préféré aller voir Tintin et de secret de la Licorne) et selon sa version réduction du temps de travail, a été à plusieurs reprises l’objet des critiques du chef de l’Etat lors de son allocution télévisée. Après tout, tant mieux : le choix n’en sera que plus simple pour les hésitants. L’évolution de la politique de l’emploi inspirée par l’OCDE, un workfare de plus en plus oppressant, désoriente à coups d’« assistanat, cancer de la société » les intervenants sociaux, ces naïfs qui concevaient leur mission selon un principe éthique d’aide et d’empathie. Mais tel n’est plus le cas. Il faudrait désormais soupçonner, culpabiliser, menacer, sanctionner – « surveiller et punir », pour faire vite – et, au bout du compte, préparer l’installation durable dans le quatrième cercle concentrique des surnuméraires (au centre ceux qui réussissent, les winners, autour les inclus aux statuts – encore un temps – protégé, autour encore les précaires)… ceux-là mêmes qui, au XVIIIè, mendiaient au bord des routes et inspiraient à Swift son humour noir.

Trappes à chômage.

De son côté et également avec humour, Galbraith recommandait quelques méthodes « pour garder bonne conscience ». L’une d’entre elles consiste à considérer que le traitement de la pauvreté dépend de l’Etat. Or l’Etat est par nature incompétent et inefficace. « Puisqu’il est à la fois incompétent et inefficace, on ne saurait lui demander de se porter au secours des pauvres : il ne ferait que mettre davantage de pagaille et aggraverait encore leur sort. » Une autre méthode consiste à « affirmer que les aides publiques ont un effet négatif sur l’incitation à travailler. Elles opèrent un transfert de revenus des actifs vers les oisifs et autres bons à rien et, de ce fait, découragent les efforts de ces actifs et encouragent le désoeuvrement des paresseux. » Au paragraphe « Les délices de l’oisiveté » de sa contribution, Laurent Cordonnier inverse la proposition dite de « la trappe à chômage » (ou le fait qu’un niveau trop élevé des allocations incite à ne pas reprendre un travail) : « Tout le problème est que cet appel au bon sens est asymétrique. La véritable curiosité consisterait en effet à se demander comment il se fait qu’en France, par exemple, 25% des salariés (insistons : un quart de la population salariée !) aient « fait le choix » de travailler pour un revenu mensuel moyen inférieur à 1,14 fois le SMIC… alors qu’ils n’auraient pratiquement rien à perdre à se mettre en roue libre pour toucher le jackpot de l’assistance ? » Sans doute, l’argument est un peu court puisqu’il ne prend en compte ni la toute relativité, financière et temporelle, du « jackpot », ni surtout les dimensions autres que simplement économique du rapport au travail, c’est-à-dire « sociale » – le travail comme moyen d’appartenance et de reconnaissance – et « symbolique » – le travail comme moyen de s’accomplir personnellement -. Toutefois, si un niveau considéré comme trop élevé des allocations est un facteur de désincitation pour certains, l’inverse est probablement vrai et un niveau de salaire considéré comme trop bas devrait en toute logique inciter à l’inactivité et, dans ce cas, les effets s’annuleraient peu ou prou. Par ailleurs, face à l’accusation récurrente d’assistanat, comme le souligne Najat Vallaud Belkacem dans une tribune du Monde daté du 28 octobre, d’une part, « Contrairement à une légende entretenue par la droite, les minima sociaux en France ne sont pas généreux » car ils atteignent 60% du salaire médian en Europe et jusqu’à 75% dans les pays les plus solidaires comme l’Allemagne, d’autre part et alors qu’on annonce une hausse de la TVA – impôt indirect qui touche davantage les pauvres en proportion – « les vrais assistés sont en réalité les plus riches, bénéficiaires ces dernières années de plus de 20 milliards d’euros de cadeaux fiscaux pendant qu’on démantelait l’école publique, les hôpitaux ou les retraites. » Dans ce même quotidien, on pourra lire la contribution de Patrick Kanner, président du Conseil Général du Nord, « L’action de la majorité est choquante. IL faut aider les démunis, non les sanctionner » (1).

Jurer d’être heureux.

Face à ce qui se prépare – appauvrissement, augmentation du chômage, accentuation des difficultés d’insertion… – il n’est sans doute pas totalement inutile que les intervenants sociaux s’interrogent sur ces enjeux sociétaux plutôt que, les doigts sur la couture du pantalon, d’appliquer mécaniquement des consignes (injonctions) de « mise en emploi ». Bien évidemment, ne serait-ce qu’au titre de l’équité, l’insertion professionnelle des jeunes mis en difficulté demeure un objectif et une obligation éthique. Mais, exception faite du choix d’une pensée disjonctive, tout ceci ne peut être dissocié d’une analyse plus large, plus complète et plus systémique de ce marché du travail qui, décidemment, marche sur la tête. Comme ces Irlandais s’ils avaient suivi Swift. Rions cependant de cet absurde puis écoutons Galbraith tentant de se rallier les conservateurs à partir de leurs propres intérêts : « La compassion, assortie d’un effort de la puissance publique, est la moins confortable et la moins commode des règles de comportement et d’action à notre époque. Mais elle reste la seule compatible avec une vie vraiment civilisée. Elle est aussi, en fin de compte, la règle la plus authentiquement conservatrice. Nul paradoxe à cela. Le mécontentement social et les conséquences qu’il peut entraîner ne viendront pas de gens satisfaits. Dans la mesure où nous pourrons rendre le contentement aussi universel que possible, nous préserverons et renforcerons la tranquillité sociale et politique. »

Rions. Réfléchissons. Et, une fois encore, jurons que nous serons heureux !

(1) Patrick Kanner qualifie le contrat de sept heures hebdomadaires (lire sur ce blog « Des nouvelles du front », 23 septembre 2011) de « nouvelle forme de sanction inspirée du dispositif pénal : les travaux d’intérêt général (TIG), mêmes types de structures accueillantes, mêmes types de travaux à effectuer et, surtout, même culpabilité, culpabilité réelle pour le condamné, culpabilité symbolique pour l’allocataire du RSA. »

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