Tristes tropiques

Publié: septembre 12, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Sur le site de l’UMP 974 (974 étant le numéro départemental de la Réunion), on découvre qu’une « première réunion – débat sur le thème de l’éducation » vient de se tenir et qu’y étaient conviées  des « personnalités qualifiées » telles que Pascal Hoarau et Joël Xavier « représentant des professionnels de l’insertion ». Soit. Félicitons-nous que l’éducation et l’insertion retiennent l’attention de celles et de ceux qui aspirent à représenter l’intérêt général : au regard de la situation réunionnaise, mais non exclusivement, l’une et l’autre ont bien besoin que l’on s’en préoccupe.

Socrate

Passés des constats auxquels Flaubert n’aurait pu qu’annoter dans son Dictionnaire des idées reçues « nul ne peut être contre » (démographie scolaire galopante, taux de scolarisation faible, cet étonnant « fossé {qui} se creuse entre les catégories sociales avec une reproduction de la société à l’école » – les cendres de Bourdieu récupéré par l’analyse de l’UMP s’agitent d’un mouvement brownien dans son urne…), on lira une liste impressionnante de questions, allant des « internats d’excellence » aux « modes de sélection pour l’entrée au collège » et fidèlement, dans le sillon tracé par Luc Chatel, aux « cours d’instruction civique et morale ». Après tout, on sait depuis le questionnement socratique que s’interroger, dès lors qu’on s’extrait du sens commun, est le début de la sagesse et de la construction. Donc, tout va toujours bien.

Cela se gâte cependant avec la dernière question qui mérite un arrêt sur discours : « Faut-il créer des structures dédiées aux 16-25 ans ? » Non qu’elle soit inopportune dans l’absolu mais la réponse qu’elle suscite, elle, laissera plus d’un aussi ébaubi qu’une poule devant une fourchette : « La création d’une structure dédiée aux 16-25 ans. Il s’agit de créer une structure pour renforcer l’accompagnement des jeunes sortis du système scolaire sans qualification. A mi-chemin entre la maison des adolescents et les missions locales, elle devrait permettre une prise en charge globale du jeune. » Apparemment, cette proposition n’a pas suscité de réactions des « personnalités qualifiées », pire : peut-être même en sont-elles à l’origine…

Trou de mémoire.

Il faut donc leur rappeler que, créées en 1982 par ordonnance, les missions locales s’adressent aux jeunes de 16 à 25 ans sortis du système scolaire sans qualification. Que leur principe et même paradigme est celui de « l’approche globale », énoncé par Bertrand Schwartz dans son fameux rapport de 1981 au Premier ministre, Pierre Mauroy… rapport devenu introuvable réédité – grâce à l’ANDML – et commenté en 2007 dans la collection « Les panseurs sociaux » aux éditions Apogée. Que l’article 13 de la loi de cohésion sociale, créant le droit à l’accompagnement pour tout jeune de 16 à 25 ans rencontrant des difficultés d’insertion, en a confié la mise en œuvre aux missions locales qui, aujourd’hui, sont 500 – 4 à la Réunion -, emploient près de 12 000 salariés organisés en branche professionnelle – 230 à la Réunion – et accompagnent chaque année  1 200 000 jeunes – 33 000 à la Réunion (en 2009). Que les missions locales, cofinancées par l’Etat et les collectivités (communes, EPCI, Région et parfois Département), représentent depuis trente ans le fameux « guichet unique » poursuivi par la nettement plus récente fusion ANPE-ASSEDIC qui a produit Pôle emploi.

Audiard

Lorsqu’on étudie et accompagne depuis trente ans la politique d’insertion des jeunes, on ne peut face à une telle proposition qu’hésiter entre le désespoir ou le rire. Rire de la vanité de suggestions fondées sur l’ignorance. Désespérer de ces mêmes suggestions qui, se croyant novatrices, réinventent ce qui est sous leurs yeux et à portée de mains (1) sans même imaginer qu’en créant une nouvelle structure pour le même public, avec le même objectif et selon le même principe, ils édifient le système illisible contre lequel, demain, ils pesteront, déplorant qu’on n’y comprend rien, que structures et dispositifs s’empilent en mille-feuilles, etc. Reste, pour se préserver, l’humour… ici d’un maître, Michel Audiard qui fait dire à Monsieur Fernand, interprété par Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs : « Les cons ça ose tout ! C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Si, pour Edgar Morin, « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse », en la circonstance du fait de l’abysse technique, la compétence démocratique a de beaux jours devant elle. Comme quoi, à toutes choses, malheur est bon.

Newton

A propos de l’Ile intense, une contribution de Pierre… Rappelons que celui-ci est un responsable de secteur pioupiou à Saint-Pierre de la Réunion, étrange contrée de l ‘hémisphère sud où, par esprit de contradiction, le sens des siphons est à l’inverse de ce que nous connaissons ici et où, défiant Newton et la loi de la gravitation universelle, les pioupious ne tombent pas dans « le silence éternel de ces espaces infinis qui nous effraient… » (B. Pascal) – . Bref, à Saint-Pierre, Pierre apporte sa pierre.

Pierre.

« Très chères et très chers lecteurs.

Décalage horaire faisant et croisières estivales aidant, j’ai pris le pas sur notre Labbé tropical et j’ai donc la primeur de vous donner la possibilité de lire Le Monde de vendredi dernier qui nous a consacré une page oui « cinq colonne à la une » ! Tout d’abord et à l’image notre Breton de Philippe, Le Monde  lui aussi doit être frappé d’engourdissement aoutien. Rien de nouveau sous le soleil et sur les berges : la plage ! On nous parle certes d’une circulaire qui a fait naitre des craintes, où les euros fluctuent selon les éléments de contexte et de performance (ce qui pour des lecteurs néophytes reste un bon cap !). On nous parle d’une note du 19 juillet qui confirme un rôle pour les ML d’accompagner les jeunes de façon globale pour une insertion sociale et professionnelle. On souligne la remontrance de Xavier Bertrand qui, au perchoir de l’Assemblée nationale, a déploré que le taux moyens d’insertion des ML était de 28% et qu’il variait selon les régions de 13% à 62%. Par contre, on passe sous silence les objectifs CIVIS qui augmentent de 100% entre 2009 et 2011. On supprime les effectifs du plan de relance et au lieu de revenir aux objectifs de 2009 on maintient ceux de 2010 sans les conseillers du plan de relance. XB dans le rôle de David Copperfield. On ne souligne pas non plus les disparités des territoires où, dans certaines régions, le taux de chômage des jeunes frôle les deux tiers de la population pour être dans d’autres sous la barre des 10%. Et, enfin, rien des pratiques politiques locales où certains maires pour asseoir leur féodalisme n’hésitent pas à créer des organisations paramunicipales d’insertion qui concurrencent les ML.

Vous comprendrez donc mon aigreur à la lecture de cette page. Oui, je sais, diront mes détracteurs à bon escient : c’est déjà, on parle de nous dans Le Monde, cela doit se compter sur la moitié des doigts d’une main les fois où nous avons occupé une page de cet organe ! Ben justement, à l’occuper autant aller soulever les pierres pour voir ce qu’il y a dessous.

Le Petit Philippe du patrimoine mondial de l’UNESCO. »

C’est dit. A suivre.

(1) Suggestion… A la Réunion, des alliances politiques en métropole considérées comme contre-nature sont monnaie courante : « Je te tiens par la barbichette… » Voici une occasion, bien innocente, non de s’allier mais d’échanger. Les « personnalités qualifiées » de l’UMP seraient ainsi bien avisées de s’adresser au PS local pour lui demander une étude réalisée par votre serviteur il y a deux ans pour la CINOR. Elles y liront l’histoire des missions locales en général et les enjeux réunionnais de l’insertion en particulier. Ca s’appelle Etude diagnostic – évaluation des politiques et actions d’insertion sur le territoire de la Cinor ; cela fait 249 pages ; et, si cela n’a guère été suivi d’effets, voilà une occasion que cela serve a minima. Après tout, on peut satisfaire à l’impératif d’efficience de façon différée, c’est mieux que rien !

« Je venais de voir un lièvre patagon, animal magique, et la Patagonie tout entière me transperçait soudain le cœur de la certitude de notre commune présence. Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas. » Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, pp. 264-265. Très beau. Passionnant. 750 pages à  lire en prenant son temps. Et comme c’est en poche, collection « Folio », ça ne coûte pas cher.

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