Programme national de réforme 2011- 2014 et bergeries corses.

Publié: août 30, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales, Politiques d'emploi
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De bric et de broc… ou complexe ?

Associer le Programme National de Réforme (PNR) aux bergeries corses semblera soit hétéroclite, soit, pour les plus indulgents, un effet de style sur la base d’une concomitance inattendue. Mais ceci n’est pas si simple car, précisément, il s’agit plutôt de complexité. Tout en devinant, si on ne le connaît pas, qu’il s’agit d’un texte politico-administratif, on verra plus précisément ce que recouvre ce PNR mais d’ores et déjà indiquons que son ambition, outre d’énoncer de grandes orientations, est de susciter l’adhésion avec, subséquemment, un vocabulaire que seuls les vraiment grincheux contesteraient. Dans son Dictionnaire des idées reçues, à la question « que penser du PNR ? », Flaubert aurait assurément répondu : « Nul ne peut être contre ». De l’habitat corse disons qu’il ne suscitera pas la même ferveur réconciliatrice dans la mesure où celui dont il est question ici est réservé à une élite politico-financière, une oligarchie, et que, s’il y a contraste, c’est précisément dans les inégalités abyssales entre ceux que vise le PNR et ceux qui jouissent de ces bergeries. La question centrale est donc celle de la sincérité. Derrière la mobilisation générale (et préfectorale) pour l’emploi des jeunes et derrière la déclinaison par la France des objectifs européens, que doit-on, au-delà de lire, comprendre ? Une volonté franche et déterminée de trouver des solutions à l’injustice qui pèse – et pèse toujours plus – sur les épaules des jeunes qui, à force de difficultés d’insertion, se voûtent – désaffiliation – ou se révoltent – Indignados – ou le nouvel épisode d’une saga qui dure depuis trente ans, avec ses hauts et ses bas, mais que certains espèrent, compte-tenu de l’horloge électorale, particulièrement réussie…

Mobilisation préfectorale.

Si le Centre d’Analyse Stratégique (CAS) « espère une embellie sur l’emploi en 2030 » (lire précédente contribution « Où en serons-nous dans vingt ans ? »), les récentes nouvelles sur l’actuel front de l’emploi et ses évolutions pour 2012 sont nettement moins optimistes : « Chômage : hausse persistante et perspectives dégradées » titre Le Monde du samedi 27 août. A tel point que Xavier Bertrand va réunir tous les sous-préfets de France en septembre « pour mettre en place des plans d’action dans chaque bassin d’emploi ». Pour ce énième plan d’action, les missions locales doivent donc s’attendre selon le principe du billard à quatre bandes (N. Sarkozy – X. Bertrand – Sous-Préfets – missions locales) à être elles-mêmes convoquées car l’augmentation du chômage, depuis trois mois consécutifs, affecte particulièrement les jeunes et les seniors : « La hausse du chômage n’épargne aucune tranche d’âge. Elle est notamment forte chez les jeunes : pour les moins de 25 ans, le nombre de demandeurs d’emploi, reparti à la hausse en mai, progresse en juillet (+ 1,4% en catégorie A). » Les DE jeunes augmentant en juillet, on peut s’attendre à ce que cette progression se poursuive sinon s’amplifie à la rentrée, période traditionnellement plus marquée par les inscriptions à Pôle emploi, les vacances et l’insouciance – relative – étant passées. Notons également que l’on assiste aux premiers effets de la réforme des retraites puisque « l’allongement de la durée de cotisation nécessaire pour partir en retraite à taux plein conduit à un surplus de personnes actives », surplus estimé à 50 000 personnes par an. Augmenter le taux d’activité des seniors, qui est un objectif du Programme National de Réforme de la France (après le PNAE), participe donc d’une logique qui demeure mystérieuse. Dans les années soixante-dix, les Shadoks avaient comme particularité de pomper.

Shadoks

Le chômage augmente, y compris le chômage de longue durée et la durée moyenne de chômage (désormais 254 jours contre 222 il y a un an), et à l’un des bouts du système, celui de la sortie vers la retraite, ça bouchonne. Il y aurait comme un phénomène d’embolie… et les intermédiaires de la politique de l’emploi bodybuildés doivent s’attendre à pomper, pomper, pomper… A un horizon nettement moins long que l’étude prospective du CAS, « La conjoncture n’est pas bonne, marquée par une déprime de l’activité un peu partout dans le monde, notamment en Europe. Et ce ne sont pas les mesures de rigueur supplémentaires, imposées par le gouvernement pour tenir l’objectif de réduction du déficit public, qui sont de nature à contrer cette tendance. La question du chômage va donc demeurer au cœur des préoccupations des Français dans les prochains mois. » Ca promet.

PNR

Evoquant le Programme National de Réforme (PNR), on peut s’étonner que celui de 2011-2014, rendu public en avril dernier, n’ait pas eu ou du moins n’ait eu que très peu d’écho dans le petit monde des missions locales dans la mesure où ce document présente un caractère très structurant au regard des programmes et dispositifs que celles-ci devront mettre en place. Là encore, on observe qu’un système de veille et une réelle dynamique de R&D permettraient aux missions locales d’anticiper, de se positionner comme interlocuteurs crédibles et capables d’apporter leur pierre à l’édifice plutôt que d’être de simples exécutants et « opérateurs ».

Le PNR, document de 67 pages, trace les lignes de force de ce que devraient être les politiques publiques économiques, macro et micro, pour les cinq années à venir… même si, bien entendu, des inflexions pourront s’observer selon les résultats électoraux de 2012. Cependant il faut être conscient d’une certaine stabilité et continuité des axes européens, le PNR étant la traduction de la Stratégie Europe 2020 (adoptée par le Conseil européen le 17 juin 2010), elle-même dans la lignée de la Stratégie de Lisbonne. Résumons (1).

Après une étonnante formulation – « La stratégie Europe 2020 offre un aperçu de ce que sera l’économie sociale de marché… » (2) – la Stratégie Europe 2020 fixe des objectifs dans cinq domaines : l’emploi (une augmentation du taux d’activité avec 75% des 20-64 ans actifs occupés), la recherche et l’innovation (3% du PIB), le changement climatique et l’énergie (réduction des émissions de gaz à effet de serre et augmentation des sources d’énergie renouvelable), l’éducation (dont la question du décrochage scolaire), enfin la lutte contre la pauvreté (avec la notion d’« inclusion active »).

En découlant, le PNR de la France 2011-2014 présente, selon la terminologie européenne, les « lignes directrices » pour le volet macroéconomique, pour celui microéconomique et des politiques sectorielles et, enfin, pour « l’emploi et la lutte contre la pauvreté et l’exclusion » avec trois lignes directrices (7, 8 et 9). C’est de ce dernier volet que, principalement, les missions locales devraient être informées pour concevoir à l’échelle de leurs territoires respectifs les adaptations pertinentes.

La ligne directrice 7 vise à « accroître la participation des femmes et des hommes au marché du travail, à diminuer le chômage structurel et à promouvoir la qualité de l’emploi » ; la ligne directrice 8 fixe les objectifs de « développer une main d’œuvre qualifiée en mesure de répondre aux besoins du marché du travail et de promouvoir l’éducation et la formation tout au long de la vie » Une page est exclusivement consacrée au thème de « l’insertion des jeunes dans l’emploi ». Le diagnostic est connu : 135 000 jeunes chaque année sortant sans diplôme du système de formation initiale, « La transition du système éducatif vers l’emploi est identifiée comme l’obstacle majeur à l’insertion des jeunes dans l’emploi. » Les réponses :

« … inciter les entreprises à recourir davantage à l’alternance et rapprocher le statut des apprentis de celui des étudiants pour encourager les jeunes à poursuivre ce type de formation. »

« Concernant les entreprises de plus de 250 salariés, un système de bonus-malus dans le calcul de la contribution supplémentaire à l’apprentissage… »

« Compte-tenu des bons résultats atteints », le contrat d’autonomie est maintenu – 15 000 nouveaux contrats en 2011 – et « ciblé sur les départements où le dispositif a été le plus efficace. » No comments…

– Enfin, l’accord national interprofessionnel pour faciliter l’accès des jeunes au marché du travail, dont il a déjà été question ici, décliné par celui du 7 avril 2011 sur « l’accompagnement des jeunes demandeurs d’emploi dans leur accès à l’emploi » (décrocheurs, jeunes diplômés, préparation opérationnelle à l’emploi, lutte contre l’illettrisme) et par celui du 7 juin 2011 sur « l’accès des jeunes aux formations en alternance et aux stages en entreprise » (développement de l’alternance, encadrement des stages…).

On le constate, hormis l’alternance qui est l’alpha et l’oméga, finalement assez peu de choses… sinon qu’il ne faut pas se limiter à cette rubrique « jeunes » mais, à partir des thèmes transversaux qui lui succèdent, combiner les paramètres propres à cette classe d’âge avec la lutte contre les discriminations, l’égalité professionnelle entre femmes et hommes, la sécurisation des parcours professionnels et des « transitions sur le marché du travail »… pourquoi pas « l’amélioration de la qualité de l’emploi et des conditions de travail » de telle façon à ne pas considérer qu’un emploi décent serait réservé aux plus âgés…

Pénitents.

Toujours dans Le Monde du 27 août, une double page centrale est consacrée aux « Bergeries de la Sarkozie ». Edifiant. On y découvre le domaine de Murtoli, en Corse du sud, lieu très prisé de villégiature de nos ministres (« Frédéric Lefebvre est un habitué de Murtoli… »)… mais également des truands, Le Monde parlant même de « gros voyous ». Les quatorze bergeries du domaine, louées de 4 900 à 22 800 euros la semaine, ne désemplissent pas : « Les bergeries sont aussi un repaire du pouvoir. Pensez ! François Barouin, ex-ministre du budget devenu celui de l’économie, y réveillonnait lors des dernières vacances de Noël. Si Marrakech est plutôt de gauche, Murtoli est très clairement de droite. Et une destination très prisée en ces temps tourmentés où Nicolas Sarkozy a recommandé à ses ministres de ne pas quitter l’Hexagone, après que quelques-uns se sont compromis lors de vacances récentes au Maghreb, à la veille des révolutions arables. Murtoli est une villégiature idéale lorsque la crise fait rage et que la consigne est d’éviter le bling-bling. » A avoir en tête lors des prochaines apparitions télévisées où, contrits et compassés, quasi-pénitents, les mêmes responsables politiques viendront annoncer qu’il faut se serrer la ceinture. « Le niveau de vie des plus aisés augmente, celui des plus modestes baisse, la pauvreté s’accroît. », titre Le Monde du 30 août ajoutant, sur la base d’une toute nouvelle étude de l’INSEE, que la crise économique a eu un impact sur le niveau de vie de l’ensemble des ménages français, mais « ce sont les plus modestes » d’entre eux qui ont été « les plus touchés ». Ainsi le niveau de vie des plus modestes a baissé entre 2008 et 2009, alors que, dans le même temps, celui des ménages les plus aisés a continué d’augmenter, même si, pour certains d’entre eux, c’est moins rapidement que les années précédentes. Cette étude révèle également une progression du nombre de personnes pauvres (+ 337 000 soit 8,17 millions) et de la proportion de personnes ayant un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté (+ 0,5 point).

Commedia dell’arte.

Ceci étant, Le Monde titre environ 405 000 exemplaires. En moyenne, les séries de TF1 et de M6 drainent entre quatre et cinq millions de téléspectateurs, soit dix fois plus. Pour la paix sociale, il vaut effectivement mieux encourager les addictions aux programmes de télévision qui produisent du « temps de cerveau disponible » : « Le téléspectateur ou la téléspectatrice perd sa capacité, son pouvoir personnel de réflexion. {…} Le flux continuel d’images interrompt et empêche la communication et la réflexion. L’incessant déversement de programmes suscite une adhésion immédiate, qui génère le silence. Marie-José Mondzain explique ce processus : » Quand on est privé de la  possibilité de faire la différence entre ce qu’on voit et ce que l’on est, la seule issue est l’identification massive, c’est-à-dire la régression et la soumission. » Le réel devient ce que l’on voit. » (3) La consolation, c’est qu’on imagine que, dans leur bergerie à n milliers d’euros la semaine, lorsque les locataires de Murtoli ghettoïsent entre eux, certains qu’on ne les voit pas, quelle ambiance ! Que de rires et de bonne humeur… d’autant plus que ce Jacquouille de Christian Clavier fait lui aussi partie des habitués ! Tout compte fait, contrairement aux principes de l’éducation populaire, l’inculture est le meilleur rempart, sinon de la démocratie, du moins d’une relative léthargie sociale.

Sieste.

Léthargie sociale abondée par la désaffection pour la chose politique puisque, pendant ce temps, le baromètre 2010 du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris) sur le thème de « la confiance en politique », montre une amplification croissante de la défiance à l’égard des élus territoriaux, les maires restant les seuls au-dessus de la moyenne (52% font confiance), mais avec une perte de 13 points en un an. Pour 83% (+ 2 en un an) des Français, les responsables politiques « se préoccupent peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme nous ». Enfin 57% (+ 9 en un an) estiment « que la démocratie ne fonctionne pas très bien ou pas bien du tout ». Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. On ne sait pas pour combien de temps mais, basta, tant que ça tient, ça tient.

A suivre.

(1) Certains pourraient sans doute être tentés de penser qu’une dynamique de R&D est réservée à des « sachants ». C’est une erreur. Ce serait intérioriser une posture instrumentalisée. Comprendre la généalogie des politiques de l’emploi et saisir leur logique interne devrait, selon nous, faire partie des pré-requis de tout intermédiaire, précisément, des politiques de l’emploi et, à ce titre, pourrait parfaitement être proposé, même promu, dans les programmes régionaux de formation. « Etre acteur » ne peut être incantatoire et, pour éviter ce risque de mots creux et valises qui ne disent rien de plus que leur énoncé, le premier pas est la connaissance. Par exemple, face à la « mobilisation » préfectorale de la rentrée, des interlocuteurs de missions locales maîtrisant la Stratégie Europe 2020 et le PNR français ne seraient pas superfétatoire…

(2) Souligné par nous. Le titre de la synthèse est « Une stratégie pour une croissance intelligente, durable et inclusive »L’intelligence se décline en efforts pour l’innovation (« … que les idées innovantes puissent être transformées en produits et services créateurs de croissance et d’emplois »), pour (sic) une « jeunesse en mouvement » (renforcer la performance des systèmes éducatifs et faciliter l’entrée des jeunes sur le marché du travail) et pour « une stratégie numérique » (déploiement de l’internet à haut débit). La durabilité correspond aux préoccupations écologiques (faible émission de carbone, énergies renouvelables, modernisation du secteur des transports…) et « à soutenir le développement d’une base industrielle forte… » (il est temps !). L’inclusion renvoie, d’une part, à la formation tout au long de la vie, à une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences et à la mobilité professionnelle et, d’autre part, à la lutte contre la pauvreté (« … que les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale se voient donner les moyens de vivre dans la dignité et de participer activement à la société. »). « Qui pourrait être contre ? », a-t-on envie de dire… Reste que, au choix, a) les faits sont têtus b) l’enfer est pavé de bonnes intentions et que l’on ne peut qu’être surpris entre le discours et la réalité.

(3) Fabrice Retailleau, « La télévision isole, renferme, aliène », 16 juillet 2007.

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commentaires
  1. Thierry Picot dit :

    Le lien concernant le PNR n’est hélas pas valide.
    Ceci dit, établir aujourd’hui des prévisions à 20 ans est un exploit auquel même Mme Soleil ne songerait pas ! Il faudrait demander à ces bouffons (désolé, mais ça fait du bien 🙂 ) s’ils sont capables de prédire quelle sera la situation dans 18 mois…

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