Tout ce qu’on vous a peut-être déjà dit… etc. Texte n° 4.

Publié: août 24, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Agit'Prop, Au gré des lectures, Insertion/missions locales
Ruée vers l’or… ou vers le crédit.

Il y a peu de temps, nombreux étaient encore ceux qui persistaient à présenter la dynamique économique des USA comme somme toute acceptable, le montant faramineux de la dette devant être relativisé compte tenu de la richesse globale du pays. Grosso modo, un pays de cette taille pouvait s’endetter pour des sommes considérées comme gigantesques par de petits pays : ils ne jouaient pas dans la même cour… Certes, les protections sociales étaient faibles mais le marché était fluide, les licenciés d’un jour retrouvant sans difficulté du travail le lendemain… et puis, s’il fallait attendre (le chômage « frictionnel », simple ajustement entre l’offre et la demande), il y avait toujours les petits jobs. Notons que ce discours était tenu par ceux pour qui les jobs n’étaient qu’un souvenir de jeunesse, s’inscrivant dans une logique de « j’en ai bavé, je m’en suis sorti, je ne vois pas pourquoi les autres ne feraient pas de même sauf à être moins malins ou courageux que je l’ai été. » Un jour, très jeune, je fus pris en stop par un automobiliste qui m’avoua benoîtement : « Vous avez de la chance, d’habitude je ne prends jamais de stoppeurs. » Flatté d’être une exception, je lui demandai la raison de ce refus pour les autres : « Moi-même, j’ai fait beaucoup de stop et on ne me prenait pas… », me répondit-il. Il y a des moments où ne pas désespérer du raisonnement humain relève de l’exploit ou de la foi.

Et puis, à l’occasion de catastrophes naturelles (cyclones…) ou moins écologiques (Enron…), on a commencé à parler de ces working poors vraiment impolis puisque désagréablement visibles, de ces retraités qui devaient continuer à travailler pour survivre, des gens de peu qui multipliaient les emplois précaires et à temps partiels : livreur de pizzas la journée, veilleur la nuit. Cela a pris du temps : les apôtres du libéralisme, piqués à Bruce Willis incarnant le sauvetage de l’humanité par la bannière étoilée, ignorent Bread and Roses, la grève des petites mains mexicaines à Los Angeles contée par Ken Loach.

En avril 2011, 15% de la population américaine, soit 46 millions de personnes, survivaient grâce à des bons alimentaires : une allocation moyenne de 300 dollars sous forme de bons échangés en supermarché contre des produits alimentaires. Mais ces aides ne suffisent pas : selon la Banque centrale des Etats-Unis (FED), le recours des Américains au crédit à la consommation « a augmenté en juin à un rythme jamais vu depuis le début de la récession. {…} L’encours de ces crédits a bondi ce mois de 7,7% en rythme annuel pour atteindre 2 446,1 milliards de dollars. » Selon les données mensuelles de FirstData, une société de services de paiement électronique, « les consommateurs américains ont financé depuis le début de l’année une part croissante de leurs achats de biens de première nécessité et d’essence par l’emprunt à cause de la montée des prix. » Voilà ce que l’on appelle une course en avant à la façon de ce personnage de dessin animé poursuivant sur sa lancée en pédalant un instant dans le vide d’un précipice. Go west… vraiment ? One best way… vraiment ?

Bonnes raisons de se révolter.

« … des jeunes de 14 à 30 ans, sans emploi et sans beaucoup d’espoir d’en trouver un aux pires heures de la récession. » De qui parlait Le Monde du 10 août ? Des émeutiers anglais qui ont mené une véritable guérilla urbaine à Londres, Birmingham, Bristol, Liverpool… L’histoire repasse les plats – avril 1980, émeutes à Bristol ; 1981, quartier de Toxteh à Liverpool ; 1985, faubourg de Handsworth à Birmingham… – mais, cette fois-ci, les émeutes n’étaient plus localisées à un seul quartier : elles ont éclaté en trainée de poudre. De l’expression du crime de droit commun à la révolte sociétale. On peut s’interroger sur le seuil au-delà duquel les gens de peu ne pourront, donc ne voudront plus aller dans des restrictions supplémentaires. Jean-Louis Borloo propose que les émoluments des parlementaires et des ministres soient diminués de 5% « pour l’exemple ». 5% de 10 000 euros, cela représente 500 euros et il en reste 9 500. Un étudiant boursier, dont par définition la famille est peu fortunée, voit les frais de rentrée augmenter dans à peu près les mêmes proportions. S’il dispose mensuellement de 600 euros, cette augmentation revient à ne lui en laisser plus que 570. Deux conclusions : a) il vaut mieux être député qu’étudiant ; b) si l’exemplarité des élites est une condition sine qua non de la démocratie représentative, sauf à ce que les élus ne représentent plus le peuple, la valeur de la symbolique exige a minima de s’appuyer sur une crédibilité de justice sociale…

Dans le même journal, à la Une, « En deux semaines, près de 7 000 milliards de dollars sont partis en fumée sur les places ». La société joue de plus belle au Monopoly, les spéculateurs s’amusent, les petits épargnants s’agrippent à leur cassette – « Ma cassette ! Ma cassette ! » – et jouent les alchimistes – l’euro en or qui atteint des sommets -, la jeunesse est en déshérence. Devant elle, 7 000 milliards de dollars ont flambé et il faudrait qu’elle soit docile ? Elle ne peut être que révoltée. Comme l’écrit Michel Fize, « La jeunesse est moins dangereuse qu’en danger » (1) mais l’on sait aussi que la violence est une réaction spontanée et fréquente face à une situation perçue de danger. Alors qu’à Madrid se tiennent les Journées Mondiales de la Jeunesse, enfin d’une certaine jeunesse, il faut donc s’attendre à des répliques moins œcuméniques… version journées mondiales de révolte de la jeunesse. Et, compte-tenu d’une fraction non négligeable de jeunes outsiders, hors processus minimal de socialisation parce que, au chômage, ils sont privés d’altérité et de rencontres avec le monde adulte, il ne faudra pas s’étonner d’une hyper-violence face à laquelle Orange mécanique apparaîtra comme une bluette de Walt Disney. Concluant par « La jeunesse a moins besoin d’être punie ou « rééduquée », que d’être acceptée et insérée au coeur de nos sociétés », Michel Fize, évidemment, n’a pas tort et cette insertion passe entre autres par une place pleine et entière dans le système de production… certainement pas en diminuant le coût du travail dès lors qu’il s’agit de jeunes, ce qui est l’indication qu’un jeune « vaut moins » qu’un adulte ! Mais, si l’on peut et même doit dénoncer cette logique du « surveiller et punir », il reste que pour une partie de la jeunesse, déjà sacrifiée et incapable de verbaliser politiquement sa révolte comme les Indignados, une « rééducation » s’imposera… plutôt d’ailleurs une éducation puisque ces « sauvageons », comme l’exprimait Jean-Pierre Chevènement, n’ont pas bénéficié du minimum requis de socialisation et d’éducation.

Bonnes raisons de se soumettre.

Dans le même journal, toujours, à la Une, « Claude Guéant accélère les reconduites à la frontière. » Voilà un garçon qui, lorsqu’il était préfet de région de Bretagne, semblait réservé, très calme, poli et même, osons le qualificatif, humain : inhabituellement, le maire socialiste de Rennes et ancien ministre Edmond Hervé lui avait même organisé un pot de départ dans sa mairie… ce qui ne fût pas exactement le cas avec la préfète qui succéda à M. Guéant, Bernadette Malgorn. Et puis, patatras, de mauvaises – mais guère nouvelles – fréquentations à la capitale et le voilà qui excelle dans le racolage de l’extrême-droite. Claude Guéant n’était en fait à Rennes que fonctionnaire ; il devient à Paris exécuteur des basses-œuvres : reconduites à la frontière, durcissement des conditions d’immigration… Il rappelle Etienne Pascal, le père de Blaise, brave homme et même érudit fréquentant les cercles philosophiques et les académies scientifiques mais qui, après quelques déboires professionnels, fût mandaté par le cardinal de Richelieu pour accompagner le chancelier Séguier et mater la révolte des bourgeois rouennais en 1640 contre la levée de l’impôt royal. « Même s’il ne s’occupe que des impôts, commissaire royal, il participe à la répression que Séguier dirige pendant des mois encore : emprisonnement, galères, tortures. La population le hait… » (2) Par soumission à l’autorité et par séduction de celle-ci,  il y a eu de tout temps des gens prêts à endosser sans complexe les oripeaux de la banalité du mal. Les bonnes raisons ne leur manquent pas. Mais M. Guéant n’a que faire de philosopher. Il est simplement « concentré sur la maîtrise de ses statistiques. Des données rendues publiques chaque année entre janvier et mars. L’année prochaine correspondra pile avec la dernière ligne droite de la campagne présidentielle. » (3)

Tiens, si on veut revenir à l’insertion et à la jeunesse, on peut lire ci-dessous « Construire avec les jeunes », une interview de votre serviteur pour le Conseil Général de Loire-Atlantique. Rien de très nouveau, à vrai dire, mais force est de constater que pour eux, les jeunes, ça ne s’améliore pas. On est donc contraint de répéter.

Le sociologue Philippe Labbé détaille les problèmes rencontrés par les jeunes et les solutions qu’il faudrait mettre en place pour améliorer leur situation.

CG 44 : Doit-on considérer qu’il y a une jeunesse ou des jeunes ?

Philippe Labbé : La jeunesse est un tapis dans lequel on se prend souvent les pieds. Selon le point de vue, la jeunesse sera ceci ou, exactement à l’opposé, pourra être cela… d’autant plus que, chacun ayant été jeune, tous sont habilités à donner leur avis. Si, parlant de « génération X » ou « Y », vous suggérez qu’il existerait « une jeunesse »… à coup sûr quelqu’un vous renverra « aux jeunesses », avec l’inévitable « la jeunesse n’est qu’un mot », titre d’un article de Pierre Bourdieu dans Questions de sociologie… d’ailleurs pas toujours lu ! Incontestablement, se remarquent des effets générationnels : comme il y a eu la « génération 68 » et avant celle de la guerre d’Algérie, aujourd’hui des traits sont partagés entre les jeunes… même si, bien entendu, les horizons varient selon que l’on tient le mur dans une banlieue ou que l’on est une taupe en classe prépa dans le lycée chic du centre ville. Des traits sont partagés selon deux perspectives. La première, propre à la période de vie qu’est la jeunesse, est que cet âge est celui des expérimentations : pour aller vite, être jeune c’est expérimenter tout azimut alors qu’être adulte c’est sédimenter ces expérimentations en expérience, « tirer les leçons de l’histoire » dit-on et adapter ses rôles sociaux. La seconde perspective est celle qui s’impose aux jeunes, correspondant aux conditions objectives, en particulier économiques et d’accès à l’emploi en tant que levier central de l’indépendance : le coût du logement qui ne permet pas la décohabitation avec la famille d’origine, l’instabilité et la précarité des contrats de travail qui obèrent les projets d’installation, le descenseur social qui contredit tout ce qui a été dit sur l’air de « travaille bien à l’école, mon fils, tu auras un bon travail »…

CG 44 : Peut on véritablement « miser sur la jeunesse » ou avoir « une politique jeunesse » ?

P.L. : La jeunesse est pour tous une période de transition, à temporalité certes variable mais, avec ou sans crème revitalisante, à 40 ou 50 ans, on n’est plus jeune et, si on le croit, c’est qu’on est atteint de « jeunisme », une maladie contemporaine d’immaturité chronique. Cette caractéristique transitoire pourrait être traduite comme relativisant l’intérêt d’une politique spécifique, elle nécessairement un peu stable : trouver de la stabilité dans l’instabilité serait comme vouloir planter un clou dans un jet d’eau… contentons-nous de gérer le flux des jeunes devenant adultes auxquels succèderont d’autres jeunes, etc. Outre toute la fructueuse histoire des mouvements d’éducation populaire – qu’il ne m’est pas possible de résumer ici -, il est évident que de ne pas avoir une politique jeunesse(s) serait en quelque sorte le décalque social du « raisonnement » économique selon lequel moins on intervient, mieux ça se passe. On a vu ce que cela donnait : la main invisible, chère aux économistes néo-libéraux, étrangle plus qu’elle ne caresse. Ne pas avoir de politique jeunesse(s) reviendrait à accentuer les inégalités de départ et, donc, à promouvoir le chacun-pour-soi, à abandonner l’intérêt général.

CG 44 : Quelles réponses concrètes un Conseil général peut (et doit) apporter aux problèmes que peuvent rencontrer certains jeunes (l’argent, le travail, le logement, la vie sociale, la santé, la place dans la société) ?

P.L. : Le travail est immense car, bien sûr, chacun de ces thèmes mériterait bien des développements… et qu’il s’agit de combler un gouffre d’irresponsabilité : notre génération adulte s’emploie depuis quelques décennies à faire de l’indépendance des jeunes une vraie course d’obstacles alors que, même chez les grands singes Bonobos, la règle immuable des adultes est de faciliter l’émancipation de leur progéniture ! Ce qui me semble essentiel est de considérer que l’individu est insécable. En chacun d’entre nous, cohabitent quatre personnages : un Sujet en quête d’épanouissement, un Acteur qui cherche à se lier, un Citoyen qui souhaite s’émanciper et un Producteur qui veut subvenir à ses besoins. Le drame des pouvoirs publics est leur cloisonnement, chaque institution ne « traitant » que la partie qui la concerne. Or, il y a une contradiction intrinsèque à parler de cohésion sociale en séparant, en dissociant. Si un Conseil Général doit bien sûr intervenir sur les champs où sa compétence s’exerce de jure, sa valeur ajoutée est la capacité d’harmoniser les politiques publiques. C’est donc beaucoup plus un travail d’ingénierie, de laboratoire d’innovations sociales et, contre une pensée disjonctive, de « reliance » avec, singulièrement, les jeunes : une politique jeunesse(s) n’est pas à concevoir pour les jeunes mais à construire avec eux ; elle appartient au registre du projet – ascendant, plastique – et non à celui du programme – descendant, arrêté -.

CG 44 : Pourquoi est-on toujours inquiet pour la jeunesse, considérée comme une catégorie sociale d’individus fragiles, sans mettre en perspective les engagements citoyens, sportifs, associatifs, les réussites scolaires, les parcours qui forment les individus… ?

P.L. : Est-on certain que les adultes sont très inquiets pour la jeunesse, sinon épisodiquement ? S’ils l’étaient, ils ne s’en tiendraient pas aux grandes déclarations la main sur le cœur, l’œil embué… et continuons comme si de rien n’était ! Toutes les raisons d’une inquiétude sont cependant bien présentes… pas seulement pour les jeunes qui galèrent mais également pour les adultes : regardons les révoltes générationnelles au Maghreb… un battement d’aile de papillon – immolation d’un petit vendeur et un ouragan sur l’autre rive méditerranéenne…

Une autre caractéristique de la jeunesse est sans doute son adaptabilité, sa souplesse… certains parlent de « résilience ». Les jeunes feraient en quelque sorte de nécessité vertu : les emplois proposés sont précaires ? On s’investit ailleurs… Mais la société adulte joue à l’apprenti sorcier. Par exemple, on ne sait absolument pas ce que vont produire ces conditions généralisées d’emplois précaires sur la valeur travail qui a pourtant été des siècles durant le socle de la socialisation !

Là où je vous rejoins à 200%, c’est concernant le regard porté sur la jeunesse considérée comme problème alors qu’elle devrait être ressource : trois adultes autour d’une voiture c’est une panne, trois jeunes autour d’un cyclo c’est un coup fourré. Qu’il s’agisse d’éducation avec « l’effet Pygmalion » ou des travaux de Becker sur la déviance, on sait depuis longtemps qu’on se conforme au jugement porté sur soi. Regarder la jeunesse comme innovante, créative, etc. c’est mettre en place les conditions pour qu’elle le soit. Il ne s’agit pas de démagogie mais d’un principe d’espérance.

CG 44 : Y a-t-il des raisons d’espérer ou au contraire de forts motifs d’inquiétude ?

P.L. : Le pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté ! Mais, soyons-en assurés à défaut d’être rassurés : le temps de l’optimisme est érodé, on racle le fond… sans volonté forte, vigoureuse et immédiate, inévitablement les impuretés vont remonter et obstruer le système.

A suivre…

(1) Michel Fize, « Une révolte mondiale de la jeunesse. Un même cri, de Clichy-sous-Bois à Tottenham », Le Monde, 17 août 2011. « La jeunesse, depuis trois ou quatre décennies, était unie pour le meilleur : les festivités musicales ou sportives, les JMJ (Journées mondiales de la jeunesse…). Elle l’est dorénavant aussi et surtout pour le pire : le chômage et la précarité, la rigueur du présent, l’inquiétude du lendemain. »

(2) Jacques Attali, Blaise Pascal ou le génie français, 2000, Arthème Fayard, Le Livre de Poche, p. 69.

(3) Le Monde, 10 août 2011.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s