Tout ce qu’on vous a peut-être déjà dit… etc. Texte n° 3.

Publié: août 23, 2011 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales, Politiques d'emploi
Troupeau.

Dans le Livre deuxième, « Critique des valeurs supérieures », de La Volonté de Puissance, Nietzsche écrit « L’instinct du troupeau évalue le centre et la moyenne comme ce qu’il y a de supérieur et de plus précieux : l’endroit où se trouve la majorité ; la manière dont elle s’y trouve. {…} La méfiance s’exerce à l’égard des exceptions : être une exception est considéré comme une faute. » (1)

La banalité ou la singularité comme nord magnétique de l’insertion.

A partir de ce constat, peu contestable dès lors que, par exemple, on réfléchit au système politique où la très grande – précisément – « majorité » des personnes se situe au centre (le centre lui-même, la droite de la gauche et la gauche de la droite) et où les aventuriers qui s’en écartent, alors même que les conditions sociales (injustices), humaines (famines), politiques (dictatures) et écologiques exigeraient une radicalité, sont discrédités, désafilliés, invalidés, on peut s’interroger sur une cause de l’incommunicabilité entre, d’une part, la commande publique d’insertion telle qu’elle s’exprime dans les circulaires et, d’autre part, le projet d’insertion tel qu’il est ou, en tout cas, tel qu’il fût promu par les acteurs en charge de celle-ci dans la mesure où le point de départ et déclencheur de l’insertion a bien été l’injustice : il faudrait en effet être aveugle ou mal comprenant pour croire et faire croire que les promoteurs de l’insertion, Schwartz en tête (2) mais également les équipes de prévention spécialisée, les pionniers de l’insertion par l’activité économique, n’étaient pas des femmes et des hommes engagés, très-très loin du conformisme social et des voies moyennes et médiocres. L’innovation est transgression et, au centre, on transgresse peu : on compatit, on aménage, on ménage chèvre et choux, on accommode, on n’éructe pas mais on est poli, on cotise mais on ne s’engage pas, ou si peu, on « moralise » y compris – sans rire – le capitalisme.

Reste assurément à vérifier que cette flamme originelle n’est pas seulement entretenue par les acteurs actuels au titre des commémorations et des besoins cathartiques : c’est la question, à notre sens centrale, de l’engagement… peut-être également de la dimension vocationnelle (laïque) du travail social et de l’intervention sociale.

Avertissement

Parler dans ce qui suit d’une « logique de système » comme d’ailleurs d’une « logique d’acteur » mériterait bien sûr beaucoup plus de précision et de développement que cela est possible dans un tel article pour au moins une raison. En effet, même exprimée avec une sémantique administrative en théorie peu favorable à la plurivocité, comme par exemple une circulaire, ce qui est conçu en haut est toujours réinterprété en bas : la logique de système devient plastique à l’épreuve des terrains, de leurs sociabilités et rapports de force… quand ce n’est pas du fait de la non-adhésion des agents (3). D’autre part, même si l’hypothèse posée d’une dimension vocationnelle (4) parmi les professionnels de l’insertion est vérifiée empiriquement auprès de très nombreux acteurs, s’observent à l’échelle des terrains des « sous-logiques » qui peuvent varier de l’investissement militant à la simple satisfaction de « rendre service » ou d’« être utile »… sans même évoquer « l’impact diffus et progressif des thèses néo-libérales » (5) qui substitue à l’usager le client, mute un secteur en un marché, etc. toutes choses qui, on s’en doute, éloigne les professionnels d’une professionnalité. Il y a donc des logiques de système comme des logiques d’acteur. Par contre, pour chacune d’entre elles, il existe une logique dominante.

Le système des acteurs, les acteurs du système.

Selon la logique « de système » (l’administration du politique, la super-technostructure), l’insertion réussie est celle qui permettra au jeune d’intégrer – évidemment jamais formulé comme tel – le « troupeau », d’entrer le plus possible dans le cadre général de ce qu’il est convenu de considérer comme une vie ordinaire, pour ne pas dire banale : « faire comme les autres » serait somme toute l’excellence d’une insertion aboutie… guère éloignée à vrai dire de l’adage « pour vivre heureux, vivons cachés »… auquel fût ajouté « comme disent les rats dans les cités ». Il ne s’agit pas d’être heureux, ni de s’accomplir, mais il s’agit de ne plus exister dans les statistiques de la politique de l’emploi ou alors seulement dans la colonne des insertions dites « durables », c’est-à-dire avec toute la relativité temporelle de la (néo)modernité de six mois ou plus.

Selon la logique « d’acteur » (les professionnels de l’insertion, les intervenants sociaux), l’insertion réussie est à l’inverse définie par le principe de singularité exprimé habituellement par la notion, d’ailleurs ambiguë, d’individualisation. Ambiguë parce que, pour le professionnel du « travail sur autrui », il s’agit de prendre en compte le singulier d’un projet de vie et de le rapprocher au plus près d’une intégration socioprofessionnelle qui, elle, par nécessité, correspond à des modèles, à des classements, à des types (un métier, un logement, une voiture….), alors que, pour la super-technostructure, la singularité n’est qu’un point de départ nécessairement à prendre en compte (« diagnostic ») mais devant évoluer rapidement (« accès rapide à l’emploi ») vers l’uniformité. Pour les acteurs sociaux, l’individu est patatoïde, fait d’aspérités et de creux ; pour la super-technostructure, il est parallélépipédique, aspérités lissées et creux comblés.

Bien sûr, pour l’acteur social, qui est aussi un « entrepreneur de morale » (6), l’inscription dans le collectif, donc dans des normes et une normalité, est inévitable (au sens durkheimien d’intégration des normes et des valeurs de la communauté humaine), mais fait l’objet d’une négociation dont l’enjeu est de maintenir la spécificité du sujet : on aspire à ce que le jeune ne soit pas un agent surdéterminé par les normes sociales (c’est-à-dire un consommateur dans le marché) mais qu’il se construise en acteur capable de pousser des épaules pour y exprimer sa singularité, voire même faire évoluer le système vers une plus grande capacité à inclure la singularité de chaque sujet plutôt que de la combattre.

Paraphrasant Roland Barthes, on pourrait dire que, comme l’altérité, la singularité est l’objet le plus antipathique au sens commun, sauf à ce que, sous couvert d’individualisation, elle parvienne à déliter les appartenances à la communauté humaine et les solidarités (pour certains, « de classe »), finalement à réintégrer le déviant, le marginal, le non-inséré, dans le « troupeau ». L’individu singulier est intéressant pour la logique de système à partir du moment où, croyant en son originalité, il consomme et, ce faisant, stimule à l’infini le système de production : « Parce que je le vaux bien » exprime ainsi, rapporté à une valeur économique, l’originalité incompressible de chacun paradoxalement apprécié à l’aune d’un produit standardisé. Le « Je sans le Nous est pathologique, pur narcissisme, pure illusion, il n’est en fait que la destruction du social. », dit Norbert Elias (7).

L’intelligence pratique et théorique des acteurs de l’insertion, souvent fondée sur un bon sens (qui ne doit pas être confondu avec un sens commun), est d’agir ou tout au moins de vouloir agir pour ce mix de sociétal et d’individuation, c’est-à-dire en reconnaissant l’originalité du Sujet sans l’opposer à la nécessité du collectif (avec, donc, des transactions et des compromis) : ce collectif, s’il n’était composé que d’ « acteurs-agents », ne serait plus un troupeau mais un ensemble dont la cohérence et la justification reposeraient sur l’intérêt général et la solidarité.

Ainsi le rapport de forces observé avec la circulaire CIVIS ne se résume-t-il pas à « plus de moyens » – même s’il en fût beaucoup question – mais exprime le hiatus majeur entre ce que recouvre et poursuit, pour les uns et pour les autres, l’insertion. Dans un cas, le troupeau, dans l’autre l’émancipation, notion malheureusement trop oubliée des acteurs sociaux. Tout le reste (la gestion quantitative, la logique programmatique, le raisonnement sectoriel ou, pour Morin, « disjonctif ») découle de cela.

A coup sûr, la logique « de système » répondra qu’à son niveau macro elle ne peut raisonner qu’ainsi, sans entrer dans le détail de la singularité de chaque parcours et personne, mais c’est un faux argument : si la logique « de système » raisonnait en complexité, elle reconnaitrait le caractère original de chaque insertion et, très simplement et logiquement, en confierait l’accompagnement aux acteurs sans exiger de ceux-ci des indicateurs dont on sait qu’ils visent moins à mesurer l’insertion que la politique de l’emploi ; exprimé différemment, l’évaluation de la logique « de système » est celle de sa politique (ses programmes, ses mesures, ses dispositifs) et non celle des personnes pour lesquelles, en théorie, est conçue cette politique.(8)

Si vous voulez mon avis, on n’est pas sorti de l’auberge…(9)

A suivre…

(1) Friedrich Nietzsche, La Volonté de Puissance. Essai d’une transmutation de toutes les valeurs, Librairie Générale Française, 1991, Le Livre de Poche, p. 222.

(2) Rappelons qu’en 1978 Bertrand Schwartz remettait au Conseil de la Coopération Culturelle du Conseil de l’Europe un rapport, Education permanente, qui fût considéré comme suffisamment subversif pour ne pas être publié. Il fût récemment accessible « grâce à la demande de Bertrand Schwartz et à l’amabilité de M. Benjamin Palermiti, archiviste du Conseil de l’Europe. » (Louise L. Lambrichs, L’invention sociale. A l’écoute de Bertrand Schwartz, 2006, éditions Philippe Rey, note bas de page p. 93). Le même Bertrand Schwartz commençait Moderniser sans exclure (corédaction de Louise L. Lambrichs, 1997, La Découverte-Poche) par ces lignes : « Depuis trente-cinq ans, toutes les actions que j’ai menées ont été soutenues par cette visée sociale : réduire l’inégalité des chances. Parce que si l’égalité des chances n’existe pas – et, l’admettant, je suis plus pragmatiste qu’idéaliste -, je ne puis me faire aux inégalités telles qu’elles existent, aux injustices qu’elles entrainent, et je refuserai toujours de m’y résigner. {…} Mon propos sera également politique. Parce que traiter de la formation, de l’insertion, de l’emploi, de l’organisation du travail, et préconiser des actions en la matière, n’est ni anodin, ni neutre. Toute innovation sociale est politique. Défendant des valeurs humanistes et sociales, je préconiserai aussi une certaine politique. » (p. 7 et p. 9). Et il concluait cet ouvrage par ces mots : « Attendons-nous que la société devienne invivable pour la majorité, pour prendre les mesures qui s’imposent ? Ma conclusion d’aujourd’hui est une réponse : non, je suis, je l’avoue, de plus en plus révolté à la vue de tant d’existences qui se consument. Je ne me résigne pas à la résignation collective. D’où mon utopie ; mais est-ce une utopie ? Certainement, mais quel beau rêve ! Un rêve socialiste, je crois. » (p. 247).

(3) Non adhésion qui s’exprime d’autant plus que ceux-ci quittent la fonction publique : les discours de nouveaux retraités de feu les DD ou DRTEFP, par exemple sur la RGPP, est particulièrement instructif…

(4) Malgré la sécularisation de l’intervention sociale qui « procède d’une distanciation voire d’une rupture d’avec les formes ancestrales de l’assistance empreintes d’une conception théologique et sotériologique de l’existence » (Jean-Yves Dartiguenave, Pour une sociologie du travail social, 2010, Presses Universitaires de Rennes, p. 113), « … la vocation reste un des critères de recrutement dans tous ces métiers du travail sur autrui qui ne sont pas considérés comme des « métiers comme les autres. » {…} Le thème de la vocation a beau faire sourire, tous les concours de recrutement des professionnels du travail sur autrui essaient de s’en approcher à travers des tests de personnalité, des récits de vie lus comme des indicateurs de vocation, des mises à l’épreuve pour tester cette vocation. » François Dubet, Le déclin de l’institution, 2002, Seuil, pp. 32-33.

(5) Jean-Noël Chopart, « Retour réflexif sur un programme de recherche : que fait la sociologie des professions face à la marchandisation du champ social ? » (dir.) Alain Vilbrod, L’identité incertaine des travailleurs sociaux, 2003, L’Harmattan, pp. 39-55.

(6) Pour Howard S. Becker, « Les classes moyennes élaborent des normes {P.L. : par exemple, en répondant à la question « qu’est-ce être inséré ? »} auxquelles les classes populaires {P.L. : les jeunes usagers des missions locales} doivent obéir, dans les écoles, les tribunaux et ailleurs {P.L. : les missions locales}. » (Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, 1985, éditions A.-M. Métailié, p. 41). Les conseillers de mission locale remplissent le rôle des « entrepreneurs de morale » dont parle Becker, mandatés (mission de service public, convention pluriannuelle d’objectifs, financements publics…) par la super-technostructure, c’est-à-dire par des « appareils – l’école, le travail social, la justice, la police, la santé et de nombreuses politiques publiques – {qui} constituent une sorte de technocratie sociale prenant en charge les individus grâce à la maîtrise de la redistribution. Non seulement ils assurent la reproduction sociale, mais ils créent un ordre social en fixant les normes et les identités légitimes, en définissant les marges et en les organisant. » (François Dubet, Le travail des sociétés, 2009, Seuil, pp. 242-243). Ce travail d’imposition de normes n’est pas pour autant contradictoire ou, plus exactement, n’exclut pas l’ambition pédagogique et politique d’émancipation : au sein du même intervenant social coexistent, parfois durement, cette dialectique entre normalisation et émancipation et ne sont pas rares celles et ceux qui, entrés dans le champ professionnel de l’insertion avec l’ambition émancipatrice, le quittent ou voudraient le quitter par désenchantement.

(7) Cité par François Dubet, Sociologie de l’expérience, 1994, Seuil, p. 40.

(8) Quant à la reconnaissance par une politique publique de la singularité de chaque trajectoire, il faudrait sans doute poursuivre la réflexion à partir des « expérimentations » qui se développent comme, par exemple, sous l’impulsion du Haut Commissariat à la Jeunesse, et où une latitude importante est laissée aux acteurs pour tenir ces deux rênes de l’émancipation et de la normalisation… Ce modèle expérimental est à la croisée de deux des types de stratégies d’innovation tels que décrit par Bertrand Schwartz dans le rapport cité Education permanente : « L’innovation, la réforme, est promue par le système lui-même » et « L’innovation se développe en marge du système qui, cependant, l’accepte et souvent le téléguide… » (p. 75). Le travail d’évaluation générale des expérimentations a priori envisagé pour le futur Institut Bertrand Schwartz apportera peut-être des réponses…

(9) Succédant à l’extrait cité, Nietzsche poursuit avec une « critique des vertus du troupeau » parmi lesquelles l’inertie est favorisée par le fait que, définissant « qu’est-ce qui est vrai ? » (ici, que vise l’insertion ?), « on donne une explication qui nécessite un minimum d’effort intellectuel » et que l’on s’appuie sur « l’impartialité et la froideur du jugement : on craint l’effort de la passion et on préfère se tenir à l’écart, rester « objectif ». » (p. 223). A corréler avec la faiblesse de la production intellectuelle visant à construire un corpus théorique robuste (« minimum d’effort intellectuel ») et avec un luxe de raffinements procéduraux, méthodologiques (indicateurs, etc.).

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    OUI toute bonne chose a une fin et les vacances aussi… mais, dans le registre des lectures, je voudrais signaler un livre « les révoltés de Cordoue » qui remet en avant l’idée de tolérance -dans une période d’Inquisition- et permet toujours d’espérer que l’Homme saura un jour choisir le chemin du respect des autres et de la nature… Cela fait du bien de retrouver l’optimisme…

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