Tout ce qu’on vous a peut-être déjà dit ou que vous savez sur autre chose que l’insertion mais aussi sur l’insertion et, c’est promis, dont on ne vous reparlera pas. Texte n° 2.

Publié: août 21, 2011 dans Au gré des lectures
Comment Yu-Kong déplaça les montagnes ?

Sans doute la progéniture condisciplinaire du docteur viennois trouverait dans une petite partie d’enfance au Cambodge et dans l’hospitalisation d’une mère à Phnom Penh avant son décès à Saigon l’explication profonde et ultime de l’émotion à la lecture de cet article du Monde 2 daté du 25 juin 2011, « Un puzzle de pierres au cœur du Cambodge ». L’interprétation à la Freud ou Gurvitch par les paliers en profondeur est une hypothèse qui en vaut probablement une autre mais, hélas, le temps de sa vérification serait un peu long. Autre hypothèse, celle du contraste entre le monde de l’actualité qui charrie chaque jour son lot de pessimisme sur la nature humaine – grosso modo, les uns se goinfrent de plus en plus impudiquement alors que les autres se serrent la ceinture –  et ce que quelques-uns ont tenté et réussi avec le moteur de la passion et l’énergie du beau.

Ca s’est donc passé au Cambodge, dans un des seuls lieux sans doute que tous connaissent au moins de nom, Angkor, un territoire de 400 km2 au nord-ouest de Phnom Penh au centre duquel fût sculpté en 1060 un temple constitué de 300 000 pièces de grès d’une demi-tonne chacune. Ce chef d’œuvre de l’art khmer, correspondant à une pyramide de trente-cinq mètres de haut, était laissé à l’abandon : « Gorgé d’eau chaque année par les cinq mois de mousson, ce massif aux parois et soubassements sous-dimensionnés a fini par se fissurer, s’abandonnant à l’emprise de la jungle. »

En 1908, le premier conservateur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient (EFEO), Jean Commaille (ci-contre), entreprend la restauration du site qui commence par débarrasser le temple de sa gangue végétale. « Ivre de découverte, M. Commaille s’enfonce toujours plus avant au cœur de la cité, désertée depuis quatre siècles et disparue sous la forêt. » Le conservateur sera assassiné sur la route en 1916, alors qu’il rapportait la paye aux ouvriers. Par la suite et pendant quarante ans, les archéologues colmatèrent les brèches mais ne font que reculer l’échéance fatidique d’un écroulement général. En 1943, le quart nord-est de l’édifice s’effondre et, vingt ans après, un projet de sauvetage soutenu par le général de Gaulle est lancé. Le conservateur des monuments d’Angkor, Bernard Philippe Groslier, décide de renforcer les soubassements par du béton armé et, pour y parvenir, procède par anastylose : démonter le temple pierre par pierre. « En 1970, les trois quarts des façades sont à terre, les pierres numérotées de haut en bas. » Mais les Khmers rouges empêchent l’accès et la partie nord-ouest du temple s’effondre sans que M. Groslier puisse intervenir. « Rentré à Paris, il meurt d’une crise cardiaque. Les cahiers de dépose, soigneusement consignés par l’architecte Jacques Dumarçay, son coéquipier, sont brûlés par les Khmers rouges. L’archivage graphique et les relevés de façade ont disparu. Les milliers de pierres démontées et les fragments de blocs écroulés s’étalent sur seize hectares de forêt. Ils y resteront vingt-quatre ans. »

En février 1995, la réouverture du chantier, inaugurée par le roi Norodom Sihanouk, est confiée à un jeune architecte, Pascal Royère, adjoint de Jacques Dumarçay qui a pris sa retraite. Le reste de l’histoire recouvre seize années d’un chantier absolument disproportionné conduit par ce dernier « carrure de docker, allure d’intello, géant à lunettes filiforme » entouré d’une trentaine d’anciens Khmers, charpentiers, maçons, tailleurs de pierre qui avaient travaillé avec M. Groslier et gardaient la mémoire de la dépose du monument. « L’histoire de ce sauvetage inédit est aussi celle de l’EFEO au Cambodge. Mais plus encore, c’est une aventure humaine partagée. « Ce qu’on a fait, confie encore Ieng Taè {second de Pascal Royère}, c’est pour notre descendance. »

Cette histoire-là est un peu comme un conte de fée pour l’émerveillement, le sirupeux en moins. Car elle nous parle de longues temporalités, celles du temple et du chantier ; d’une passion, littéralement à soulever les montagnes, relayée entre des générations d’architectes et d’ouvriers ; d’une « résilience », dirait-on aujourd’hui, face aux déterminants physiques – la récurrente mousson, les écroulements successifs – mais également humains – l’assassinat de l’architecte, la haine de la connaissance des Khmers rouges ; de la capacité d’une nation – la France – à promouvoir la francophonie par le beau et la continuité… aux antipodes du « marché », de l’intérêt immédiat et des thématiques nationalistes. On est ici dans une logique de fécondité, pas seulement d’efficacité. C’est une histoire, vraie, qui  redonne confiance dans l’humain. On en a de temps en temps bien besoin.

Engagez-vous !

On retrouvera à la fois cet « optihumanisme » existentiel et cette force qui déplace les montagnes chez Stéphane Hessel dans un petit livre succédant au Indignez-vous !: Engagez-vous ! (1)

Une vie engagée.

Faut-il rappeler quel fût le parcours de Stéphane Hessel ? Né en 1917 à Berlin, Stéphane Hessel acquiert la nationalité française en 1937. Il entre à l’Ecole Nationale Supérieure puis, dès 1941, rejoint le général de Gaulle à Londres. Arrêté par la Gestapo en 1944 et déporté vers Buchenwald puis Dora, il s’évade, échappant deux fois à la pendaison. A la fin de la guerre, il participe à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Ce sera peut-être la période la plus ambitieuse de ma vie, avec le sentiment prenant de travailler non pour l’éternité mais pour l’avenir. » En 1954, il entre au cabinet de Pierre Mendès France – le même qui fera distribuer des bouteilles de lait dans les écoles primaires – puis, en 1955, il est Premier conseiller à l’ambassade de France à Saigon : nous étions donc ensemble dans cette ville avant qu’elle ne s’appelle Ho Chi Minh Ville. Il devient administrateur adjoint du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) puis, en 1977, ambassadeur de France auprès des Nations-Unies. En 1981, il est nommé Délégué interministériel – deux ans avant que Bertrand Schwartz le soit pour l’insertion des jeunes – pour la coopération et l’aide au développement.

S’agissant de son parcours, la notion de « retraite » se révèle particulièrement inappropriée car, s’il la prend en 1982, les années qui suivront jusqu’à aujourd’hui sont particulièrement fertiles d’investissement : médiateur pour les sans-papiers, mission « Témoins pour la paix » en Israël et Palestine, signataire de l’Appel des Résistants à l’occasion du 60e anniversaire du Programme du Conseil National de la Résistance qui posa les bases de l’Etat social des trente glorieuses (semaine de 40 heures, Sécurité sociale… – 2), co-rédacteur de la Charte de la gouvernance mondiale (3) avec Fernando Henrique Cardoso, Michel Rocard, Milan Kucan, Edgar Morin, René Passet et Michael W. Doyle, candidat « symbolique » (en position non éligible) d’Europe Ecologie aux élections municipales de Paris…

Extraits…

Sur l’optimisme… « Oui, une confiance en l’homme. Cet animal-là, il est dangereux et il est capable de tout bousiller – il en a donné quelques exemples flagrants – mais il est formidablement capable d’aborder de nouveaux problèmes avec de nouvelles idées ! » (p. 67)

Sur l’intergénérationnalité… « Je pense que pour les jeunes, avoir des contacts avec les vieux, et pour les vieux, pouvoir donner un message pour les plus jeunes, c’est positif. Il ne faut pas que cela aboutisse à une domination des générations les plus vieilles (4) – heureusement, on y a mis un terme en 1968 ! Il faut susciter le renouvellement, de sorte que la créativité des jeunes ne soit pas biaisée par un respect excessif de la tradition ou de l’autorité des vieux. Il est souhaitable qu’il y ait des échanges, que les vieux apprennent comment les jeunes réagissent, et que les jeunes apprennent quelque chose de l’expérience accumulée des vieux. » (p. 70). Et : « Au fond, le problème qui pour moi est essentiel dans le rapport d’une vieille génération avec une jeune génération, c’est de lutter contre la désespérance. Et il y a, parmi les risques que court la planète, celui de la désespérance. » (p. 38)

Sur les raisons de l’engagement… « Je pense que le scandale majeur est économique ; c’est celui des inégalités sociales, de la juxtaposition de l’extrême richesse et de l’extrême pauvreté sur une planète interconnectée. Il ne réside pas seulement dans l’existence des pays riches et des pays pauvres, mais dans l’aggravation de l’écart qui existe entre eux, particulièrement ces vingt dernières années. {mais} Il ne suffit pas de s’indigner de « l’injustice du monde », comme s’il s’agissait d’un vaste panorama… Très concrètement, l’injustice se présente à ma porte, là, tout de suite. Je vis en France, où il y a des riches et des pauvres. Il y existe des situations où cette pauvreté est plus particulièrement sensible, et se manifeste dans le fait qu’on n’agit pas comme on le devrait pour des personnes qui se trouvent tout à coup au chômage et perdent leurs moyens d’existence, alors que leurs patrons gagnent des sommes considérables. »  (pp. 16-17)

Sur les objets de l’engagement… « Parmi les engagements vraiment précieux que peut prendre la nouvelle génération, c’est cette fois d’agir pour le développement en coopération avec les jeunesses des pays pauvres. {…} Aujourd’hui, j’estime que quelqu’un qui a vingt-cinq ans et qui a un contact humain avec des Asiatiques ou des Africains peut trouver le moyen de donner un sens à sa vie en les aidant à surmonter leurs propres difficultés. » (p. 28).

Tout ceci et bien d’autres choses devraient résonner aux oreilles des pioupious de l’insertion car on y entend en écho un autre nonagénaire, Bertrand Schwartz, avec…

– Le même quasi-acharnement humaniste : confiance dans l’homme même si celui-ci de ludens devient parfois demens (5)… et pari sur la jeunesse : « Utiliser les capacités créatrices des jeunes… », « Se priver des capacités d’ouverture, de disponibilité, de créativité des jeunes limite considérablement le changement social. » (6)

– La même crainte de la « désespérance » : « Ce qui les unit {les jeunes}, c’est leur désespérance devant l’absence de perspectives. » (7)

– La même dimension planétaire avec l’internationalisme : « Permettre aux jeunes de participer à des formes nouvelles de coopération avec le Tiers-Monde. » (8)

Sans difficulté, l’exercice pourrait être poursuivi.

Suggestion.

Stéphane Hessel, on l’a dit, fût candidat d’Europe Ecologie et, dans cet opuscule, plaide pour une « Organisation mondiale pour l’environnement ». Poursuivant sur cette migration des idées entre auteurs et champs, « relier les connaissances », peut-être parviendra-t-on un jour à creuser, affiner, compléter cette proposition, assurément considérée comme (au mieux) fantaisiste par la technostructure, d’une « politique écologique de l’insertion » ? (9) D’ici là, si le thème des prochaines journées professionnelles de l’ANDML est « l’engagement », peut-être Stéphane Hessel sera-t-il invité ?

Ah oui ! Pourquoi Yu-Kong ? Réponse en cliquant ici.

C’était donc notre deuxième pierre de la rentrée. Il y en aura d’autres, pas 300 000 comme à Angkor mais quelques unes. A suivre.

(1) Stéphane Hessel, Engagez-vous ! Entretiens avec Gilles Vanderpooten, 2011, L’Aube. Vraiment pas cher, 7 euros, et un seul regret : trop court, 70 pages que l’on lit en moins d’une heure.

(2) Dans ce programme du CNR, on peut lire au paragraphe « Sur le plan social » : « Le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’amélioration du régime contractuel du travail ; un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaines ; la garantie du pouvoir d’achat national pour une politique tendant à une stabilité de la monnaie… » En ces temps de crise, de travailleurs pauvres, d’allocations – aumônes pour les jeunes, on se prend à rêver… mais il est vrai que ce programme, cette fois au paragraphe « Sur le plan économique », prévoyait « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ». Cf. le texte n° 1 de cette série d’articles.

(3) Extrait de cette Charte que l’on peut lire ici Charte gouvernance mondiale : « Parce que ces grandes crises du 21e siècle sont planétaires, les hommes et femmes du monde entier doivent absolument mesurer leur interdépendance. Catastrophes survenues et catastrophes imminentes : dressée au carrefour des urgences, il est temps pour l’humanité de prendre conscience de sa communauté de destin. Point d’effet papillon ici, mais la réalité, grave et forte, que c’est notre maison commune à tous qui menace de s’effondrer – et qu’il ne peut y avoir de salut que collectif. »

(4) Que l’on songe à la moyenne d’âge dans les partis politiques… Que l’on songe à l’oligarchie – gouvernement par une petite classe dominante qui dispose de tous les pouvoirs – qui se combine avec une ploutocratie – système de gouvernement par les plus riches – et une gérontocratie – gouvernement par les plus vieux…

(5)« Pascal avait le sens de l’ambiguïté, pour lui l’être humain tient en lui le meilleur comme le pire. Descartes non. Il faut être pascalien. » Edgar Morin, « Comprendre le monde qui vient » in Edgar Morin, Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise ? 2010, Bayard, p. 10. En fait, si l’on s’intéresse aux quatre préceptes du Discours de la Méthode, deux d’entre eux sont toujours pertinents et deux ne le sont plus. Les deux pertinents : « … ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment » (le doute cartésien, se méfier des évidences) ; « … faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre » (l’évaluation continue, in itinere). Les deux qui ne sont plus pertinents : « … conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composés » (principe de progressivité, toujours valide en termes de conduite du changement mais inadapté à la nécessité de ne pas dissocier le tout de ses parties – « principe hologrammatique » dans la théorie de la complexité) ; « … diviser chacune des difficultés que j’examinais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre » (principe de séparabilité qui n’est pas compatible avec les interdépendances et la récursivité des systèmes complexes). On reviendra sur Pascal à l’occasion d’un commentaire de sa biographie par Jacques Attali, Blaise Pascal ou le génie français, 2000, Arthème Fayard.

(6) B. Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981}, 2007, Apogée, p.37.

(7) id. p. 27.

(8) id. p. 137.

(9) P. Labbé, « Pour une politique écologique de l’insertion » in « Bien sous tout rapport » (L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981}, 2007, Apogée, p.197)

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