Corrigé du bac philo. Ou la leçon sur la leçon.

Publié: juillet 9, 2011 dans Inclassable, Insertion/missions locales

Non, ce ne sont pas les perles du bac. J’avais indiqué que, levant le pied pour cause d’émolliente température estivale, les contributions des uns et des autres paraitraient en front-line, ce qui occuperait l’espace tout aussi bien que s’y échine votre serviteur. C’est donc le cas avec ce corrigé par Pioupiou44 de la copie « Philo in vivo » qui s’est conclue par « Philo in vino »… susceptible de devenir « Philo in chouchenn » (1).

Chouchenn

Pioupiou44 : « Comme nous sommes dans la période des résultats d’examens, je vais me permettre d’évaluer l’élève Labbé sur son devoir de philo. Une évaluation formative pas normative, je ne mettrai pas de note, quoique…

Bon, l’intro : ok, bonne entrée en matière. Un peu d’humour, pas mal ! La phrase de fin d’intro « On assume. » Alors là, élève Labbé, je dis non ! Je vous l’ai déjà répété et réexpliqué : « On est un con ! ». Dites : « J’assume ! » et assumez, voyons !

Passons au contenu.

« Faire face au surcoût des maillots », bien ! Les sénateurs, leur train de vie, le SMIC et une citation de Montesquieu, très bien.

La suite, bien aussi mais on sent monter une pointe d’ironie ou de cynisme. Attention, élève Labbé, gare à l’ulcère !

Et pour finir, « légion d’honneur », vous tirez un peu vite des conclusions hâtives, mon cher.

Quant à la conclusion : « Philo in vino », là ce n’est plus l’ulcère mais la scie-rose qui vous guette.

Par contre, permettez-moi de vous emprunter la phrase finale dans de prochains textes : « histoire d’oublier de se souvenir ».

Serait-ce une forme de résignation que je sens dans cette fin, élève Labbé ?

Je vous conseillerai pour un prochain devoir de glisser une petite phrase de notre grand philosophe du XXe, Michel Colucci : « Quand je vois un pauvre qui va voter, c’est comme si je voyais un crocodile entrer chez un maroquinier. »

En résumé, bonne maîtrise de l’actualité, bons liens avec les grands penseurs de la philosophie. Attention tout de même à l’utilisation trop prononcée de l’ironie et du cynisme.

Et soignez votre future scie-rose à coup de chou-chêne ! »

P.L. C’est dit. Manque la note, le correcteur usant d’une conjonction de subordination – « quoique » – laissant supposer qu’il va ou pourrait noter alors qu’il vient d’annoncer l’inverse en s’appuyant sur le système de relations par opposition « formatif – normatif » qu’il eût été plus judicieux de dialectiser en « formatif – sommatif ». En effet, la normativité est un critère PPO : que l’on adopte une posture sommative ou formative, voire même endoformative, l’appréciation renvoie toujours à un système de normes imposées, choisies ou, comme c’est le cas pour les recherches-action (Freire, Lewin…) imaginées en cours d’action.

Domestication des coquilles Saint-Jacques et des jeunes.

Rappelons à ce sujet que l’acronyme « PPO » signifiant « point de passage obligé » est extrait du célèbre article de Michel Callon « « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques dans la Baie de Saint-Brieuc » (L’Année sociologique, n°36, 1986, pp. 169-207). C’est d’ailleurs sur la base de cet article – qui est un classique de l’analyse de réseau et de la théorie de l’acteur-réseau (ANT : Actor-Network-Theory) – que Lionel Chaty d’Algoé Consultants avait tenté une analogie avec le réseau des missions locales dans un texte exposé lors du colloque annuel de 2001 de la Société Française de l’Evaluation, « La structuration de réseaux d’action publics pour l’insertion des jeunes, ou la domestication du jeune dans les quartiers ». L’hypothèse centrale de Chaty était que « la catégorie des Missions Locales pour l’insertion des jeunes en difficulté tente d’imposer sa propre problématisation de l’insertion des jeunes, et de s’ériger en porte-parole de l’ensemble des acteurs impliqués de fait ou potentiellement à un titre ou à un autre dans l’oeuvre d’insertion. » Ventre Saint-Gris ! Au fil des dix-sept pages de cette communication, on apprît ainsi…

– que le « coup de force » des ML permet à des acteurs de « se rendre indispensables, sceller des alliances à leur profit, définir et coordonner des rôles, mobiliser des alliés » ;

– que les acteurs des ML « se présentent également en tant que militants inspirés, concédant de nombreux sacrifices personnels {…} parce que souhaitant le bien des jeunes en difficulté… » ;

– que, un peu benêts, les professionnels des ML « s’appuient sans toujours en maîtriser les fondements théoriques, sur un courant de pensée fondé sur les effets de la décentralisation… » ; (2)

– que ces mêmes professionnels sont cependant assez retors dans leur stratégie d’isolement du jeune : « Dès lors qu’il franchit la porte d’entrée de la ML, le jeune est isolé du monde et pris en charge par un « référent » qui, dans le cadre d’un entretien en tête-à-tête… » ;

– que « l’enjeu théorique » de l’approche globale « n’intéresse pas directement les représentants des ML {…} il ne représente à leurs yeux qu’une forme de soutien à leur domination partenariale sur les territoires. »

Spartacus.

Rassurons-nous, la conclusion ouvre des perspectives de liberté, certes un peu rugueuse, aux jeunes que l’on sent comme pris dans une nasse malignement tissée, un peu sur le modèle de ces voisins aussi séniors que diaboliques de Rosemary’s Baby : « Rien n’est jamais totalement et définitivement acquis. Existent ainsi, dans de nombreux cas, des conflits physiques et verbaux entre les jeunes et les référents en ML. Ce faisant, les jeunes se déchaînent, retrouvent leur état antérieur, brisant les locaux et l’accord qui les unit aux ML. » Bref, une révolte à la Spartacus contre les missions locales – Crassus.

En 2001, d’autant que je m’en souvienne, la communication de Chaty n’avait guère suscité d’émoi dans le réseau des missions locales. Comme quoi, « La bave du crapaud n’empêche pas la caravane de passer. » (3)

Apnée socioprofessionnelle de compensation 

C’est les vacances. On peut donc s’accorder un peu de répit. Alors, une nouvelle fois, un coup de chapeau et de pub pour les comédiens de La Borne qui imaginent, façon 1984 d’Orwell, Pôle emploi en 2017. A visionner sur Daily motion un extrait de LCI qui présente ce site à ne pas rater. Je leur ai transmis à toutes fins utiles une nouvelle MARCEL BRICOLEURS en annexe du tome 2 des Bricoleurs, l’histoire de Marcel, mécanicien au chômage, inscrit dans un nouveau dispositif, l’ASPC ou « Apnée socioprofessionnelle de compensation » On va voir si cela les inspire.

(1) Selon Sonia Le Goff qui, avec un nom pareil, ne peut être qu’une référence pour tout ce qui a trait à la bretonnitude, le chouchenn – que l’on peut écrire avec un ou deux « n » « est l’appellation bretonne donnée à l’hydromel, boissons ayant fondamentalement la même origine. Toutefois, quelques différences existent quant à la fabrication de ces deux breuvages… Ainsi, l’hydromel est une boisson issue de la fermentation alcoolique d’un mélange d’eau et de miel. Le miel, grâce à l’action des levures, se transforme en alcool. Selon la proportion miel/eau de départ, on obtiendra un hydromel sec, demi-sec ou encore moelleux. La différence avec le chouchen est que celui-ci est obtenu par la fermentation de miel et de fruits. Les bretons utilisaient en effet le moût de pomme (jus de pomme mis à fermenter) comme agent de fermentation, celui-ci se trouvant à portée de main du fait de l’abondance de pommiers dans la région. »

(2) Le discrédit par l’ignorance supposée des cibles, pour parler simplement : les conseillers sont des ignares (pour ne pas dire plus), n’est pas exceptionnel. On se souvient de Denis Castra qui, dans L’insertion professionnelle des publics précaires (2003, PUF), considérait les acteurs sociaux et en particulier ceux de l’insertion « en quête de nouveaux modèles, concepts (si ce n’est de nouvelles recettes)… » et  caractérisés par l’« ignorance de certains processus élémentaires de la vie psychique comme, par exemple, la construction de la temporalité. » Sympa.

(3) Georges Lautner, Les tontons flingueurs, 1963, dialogue de Michel Audiard. Nous aurions pu proposer une autre citation du même film : « Les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. »

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