ANDML. Compte-rendu. 2/2

Publié: juin 15, 2011 dans Insertion/missions locales

Vincent Merle

Si l’on ne présente plus Vincent Merle, celui-ci l’a fait avec humour, chacun des postes qu’il occupa se soldant par la disparition de l’organisme ou du ministère concerné (CEREQ, Commissariat Général du plan, etc.). Il est à présent professeur titulaire de la chaire « Travail, emploi et acquisitions professionnelles » au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et a présidé le groupe de travail qui a présenté à Laurent Wauquiez, Secrétaire d’Etat à l’emploi, un rapport sur la validation des acquis de l’expérience (décembre 2008) où il était question de « Faciliter la traçabilité des compétences tout au long de la vie », de « Développer le signalement des compétences sur le marché du travail », de « Prendre en charge les jeunes sortis de formation initiale sans qualification », de « Mettre en place des plateformes spécialisées d’orientation et d’accompagnement VAE pour des publics spécifiques », d’« Inscrire les processus VAE dans une démarche qualité », de « Professionnaliser les réseaux d’AIO, les OPCA et le Pôle emploi sur la VAE »… Faut-il préciser que son ultime recommandation – « s’il fallait retenir une seule chose… » – est de mettre en œuvre la VAE pour les jeunes dans les missions locales… ce qui pourrait très simplement commencer par le portefeuille de compétences… guère éloigné du « passeport orientation et formation » décidé par la loi du 24 novembre 2009 relative à l’orientation et à la formation professionnelle tout au long de la vie. Mais, là également, il y a urgence car, aujourd’hui, qu’observe-t-on sinon que chacun, dans son coin, conçoit son outil… Il serait tellement plus simple de constituer un groupe de travail national qui, à partir d’un recueil et d’une analyse des multiples portefeuilles de compétences en circulation, concevrait un modèle, le proposerait à expérimentation à une dizaine de missions locales pour enfin, une fois ajusté, complété, le mettre à la disposition des 500 missions locales…

A part cela, Vincent Merle, très bien. A peine quelques notes sur un papier, tout dans la tête, fluide… Il est en charge de l’évaluation d’une « expérimentation Hirsch » centrée sur l’écoute des jeunes dans cinq missions locales (1) et fait partie des personnes auditionnées pour le futur institut B. Schwartz. Nul doute qu’il aura eu de bonnes idées.

Alain Faure

La découverte de ces journées, en tout cas en ce qui me concerne, ce fût Alain Faure. Et, contrairement à ce qu’il déclara très modestement, lui ne découvrait pas totalement les missions locales d’autant plus que, travaillant à Sciences Po Grenoble, il ne peut ignorer les deux aussi belles que rares thèses sur les missions locales précisément produites à… l’IEP de Grenoble : en 1995, Dominique Mansanti avec L’insertion des jeunes. Elaboration d’une politique, 1981-1984 (2) et, en 2005, François Jousserandot avec L’action publique d’aide à l’orientation, 1981-2001. . Recomposition de l’intervention sociale et action publique locale : le cas des Missions locales et de l’entrée de la Région dans les politiques d’insertion des jeunes en Rhône-Alpes.(3)

Docteur en science politique et directeur de recherche au CNRS depuis 2010, Alain Faure nous a proposé d’emblée une grille de décryptage à partir de l’articulation de trois notions, les « sentiers », les « tournois » et les « récits », qu’il a conçue et développée depuis plusieurs années comme en témoigne une conférence de 2007 « Les douces assonances de la gouvernance ». Le problème de cette grille n’est pas qu’elle est proposée à un auditoire qui, a priori, ne la connaît pas, ce qui limite cependant les possibilités de débat, mais surtout que rien n’est mis en place pour que ce système explicatif soit testé in situ, avec les missions locales, pour faire progresser le réseau… y compris par la compréhension de ses contraintes telles que ces « sentiers de dépendance ». Dans la mesure où rien n’est organisé pour capitaliser ce type d’apports et que seule la curiosité et la disponibilité des uns ou des autres peuvent laisser espérer des suites, le risque est de toute évidence l’oubli : on se souviendra vaguement de ces « sentiers », « tournois » et « récits » comme d’un ouvre-boîte universel dont on a perdu le mode d’emploi.

Pour comprendre ce que sont les « sentiers de dépendance » – concept de science politique – d’un mouvement, d’une organisation ou d’un réseau tel que celui des missions locales, on peut prendre l’image de l’inertie d’un paquebot entrant en rade de Brest (la plus belle ville du monde) qui a tout intérêt à stopper ses moteurs à peine passé Ouessant (le rail) sauf à s’emplafonner au fond de celle-ci, dans le pont de Plougastel (les fraises). Autrement dit, les possibilités de changement sont très largement contraintes (surdéterminées ?) par l’histoire, les modes d’organisation installés, les coûts estimés qu’entrainerait le changement, etc. « Après un siècle d’accumulation de politiques sociales, tout problème social se trouve aujourd’hui enchâssé dans un ensemble complexe d’institutions et de politiques publiques héritées du passé. » (4) Bref, on comprend mieux pourquoi nombre de chantiers pourtant évidents à entreprendre sans tarder demeurent à l’état de projets, sont objets de discussions infinies, semblent pour les uns représenter des enjeux auxquels on ne pensait pas et, pour les autres, des Annapurna de difficultés insurmontables. Travailler les sentiers de dépendance, c’est, à défaut de résoudre, déjà comprendre l’incompréhensible lenteur du métabolisme social…

Quant aux « tournois » et aux « récits », on reviendra peut-être dessus un de ces jours. Les premiers correspondent aux espaces et modalités d’affrontement entre les acteurs, ce qui est une bonne chose lorsque l’on parle de gouvernance tant cette notion suggèrerait que la prise de décision est consensuelle, la résultante d’un – pour reprendre Habermas – « agir communicationnel » au pays des Bisounours : « … le fait de réunir de nombreux acteurs autour d’une table ne fait pas disparaître les rapports de force et les échanges asymétriques. » (5) Les seconds, ces « récits », renvoient au champ lexical qui est nout sauf neutre et à ce que les mots signifient. A ce sujet, on peut s’interroger sur le vocabulaire parfois médical (diagnostic, prescription…), signifiant qu’il y a un malade (le « cancer social » ?) ou parfois industriel ou commercial (opérateur, offre de service…} ainsi que sur ces mots dont l’onctuosité poursuit l’objectif d’un écran de fumée : flexibilité plutôt que précarité, exclusion pour exploitation, etc. On ne peut que recommander la lecture d’Eric Hazan, LQR. La propagande au quotidien (2006, Raisons d’agir). C’est bourdieusien, donc le doigt sur la gâchette. A consommer avec modération sous risque de paranoïa… mais à consommer quand même.

C’est dit.

(1) Vincent Merle cosigne avec Anne Le Bissonnais un document daté de mars 2011 « Premiers retours sur l’évaluation » concernant cette expérimentation. Peu de commentaires à faire sur ces neuf pages dont la très grande partie recouvre des analyses assez générales sur la « problématique jeunesse » et le système de contraintes et d’injonctions paradoxales dans lequel se débattent les missions locales. La dimension purement évaluative, qui devrait répondre a minima aux questions « l’écoute globale permet-elle aux jeunes une démarche plus autonome et favorable en termes de réussite de leur vie ? » et « quelles sont les conditions requises pour garantir cette écoute globale ? », sera probablement l’objet d’une autre note. Deux observations cependant…

– Peut-on dire, d’une part, « Cette situation entre deux identités, entre deux « statuts », entre deux moments de la vie, est ce qui définit leur jeunesse. Ils ne sont ni étudiant avec les possibilités que cela ouvre même lorsque la vie estudiantine est faite de galères et de fragilités affectives, ni salarié plus ou moins intégrés dans une vie de travail et investis dans un projet professionnel, ni « enfants » puisque tout les pousse à affirmer leur autonomie par rapport à leur famille, ni véritablement adultes puisqu’ils n’en ont pas les attributs, à commencer par l’autonomie financière. » (p. 3) et, d’autre part, avancer l’idée « d’une identité qui ne soit pas de l’ordre du « ni, ni » » ? Plutôt que définir la jeunesse comme le négatif d’une photographie, au choix l’enfance ou l’adultéité, il vaudrait mieux, nous semble-t-il, la considérer comme le temps des expérimentations multiples qui, progressivement, vont se sédimenter en expérience dans l’adultéité. La jeunesse posée ainsi, comme période des expérimentations et de la socialisation secondaire, invite au regard sur une « jeunesse – ressource » et questionne nécessairement des temporalités telles que, par exemple, l’accès rapide à l’emploi durable car, s’il faut aller vite, la tentation sera d’éviter les expérimentations considérées comme du temps perdu… ce que la lancinante efficience suggère.

« La notion d’accompagnement peut apparaître comme un de ces « mots valises » qui transporte avec lui une multitude de significations… » Ah, non ! Peut-on continuer à dire que l’accompagnement est un mot « valise » (on trouve aussi dans la littérature sociologique mot « horizon », « fourre-tout »…) alors qu’une proposition de construction de cette notion en concept, c’est-à-dire notion robuste, univoque, transmissible, a été communiquée via l’ANDML mais également sur ce blog (« L’accompagnement socioprofessionnel (ASP). Une approche systémique » le 14 décembre 2010, succédant à « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel » le 10 novembre 2009… soit plus de 12 000 consultations) pour être amendée, voire même dé- puis reconstruite… sans qu’un seul retour à ce jour n’ait été enregistré ?

(2) Thèse de doctorat de science politique, sous la direction de Renard D., janvier 1995, IEP de Grenoble, Université Pierre Mendès France.

(3) Thèse de doctorat de science politique, sous la direction de Warin P., novembre 2004, IEP de Grenoble, Université Pierre Mendès-France.

(4) Bruno Palier, Guiliano Bonoli, « Phénomènes de Path Dependence et réforme des systèmes de protection sociale », 1999, Revue française de Science Politique, n° 3, p. 404.

(5) Alain Faure, « Les douces assonances de la gouvernance », 2007, conférence CERTU, Grand Lyon.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Je retiendrai aussi d’Alain Faure -à réinviter, à requestionner- qu’il voyait en cette journée une sorte de psychothérapie de groupe… il y a moins de 10 ans, à ma première réunion de directeurs et directrices de Missions locales, j’avais eu cette impression… Il est vrai que le réseau des Missions locales a tendance à se resserrer lorqu’il se sent (s’imagine ?) agresser (la France ne s’est-elle pas construite en se battant contre un potentiel agresseur en interne et un autre en externe ???), mais qu’il a beaucoup plus de mal à se défendre par l’attaque, c’est-à-dire en mettant en avant toutes ses réalisations et toute sa capacité d’innovation… Peut-être, certainement, l’Institut Bertrand Schwartz permettra cette ouverture (là, c’est l’ancien rugbyman qui parle et défend les équipes qui jouent le jeu et non celles qui se construisent sur la défense… Coupe du monde oblige).

  2. pioupiou 44 dit :

    En tant que pioupiou discipliné (enfin presque), nous avons droit à quelques formations chaque année. Je sors de l’une d’elles qui portait justement sur l’orientation avec un très bon intervenant, breton de surcroît (c’est une expression, ne cherchez pas surcroît sur une carte et pas sur l’île de croix, euh Groix), ancien pioupiou de plus (non, là, je ne la refais pas …), et bien connu de Philippe Labbé himself.

    C’est quoi le rapport ? Eh bien, ce fameux passeport formation existe déjà ! Et je l’ai vu ! Il doit évoluer avec la nouvelle loi mais il est téléchargeable par tout un chacun : http://www.passeportformation.eu/ avec notice explicative et tout et tout. C’est même du PDF remplissable (je ne suis pas sûr de l’expression cette fois-ci !).
    Alors, est-ce qu’on diffuse à tout le monde ? Est-ce qu’on l’utilise ? S’il y a des retours d’expérience, je suis bien sûr intéressé.

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