C’est juste une interview qui vient de paraître dans le numéro 90 de Assez Zoné, le mensuel de la JOC.

L’article paru puis, telle qu’elle a été transmise, l’interview originelle.

L’interview originelle…

JOC. Que retenez-vous des résultats de cette enquête ? Les jeunes sont-ils libres de leurs choix ?

P.L. Sans même ouvrir le débat sur la relativité de la liberté (ouf…), tout dépend des choix… Ainsi, s’agissant de la sociabilité, des loisirs, de l’amour, les scores témoignant d’un sentiment de liberté sont élevés, de 77% à 95%. Là où les choses se gâtent c’est dans le domaine de l’insertion professionnelle avec des taux de 47% pour le choix du premier emploi, de 41% pour les conditions de travail. A l’inverse des amis, on ne choisit pas son patron, pourrait-on dire ! Mais, bon, il faut avoir en mémoire que le contrat de travail est défini juridiquement comme un « lien de subordination »… ce qui n’est guère synonyme de liberté de choix. Un problème, ici, est la distorsion entre les majorités : une civile à 18 ans, l’autre sociale et économique à 25-30 ans… Peut-on être libre sans être autonome socialement et indépendant économiquement ? Cela me semble difficile…

JOC. 1/4 des jeunes affirment regretter au moins un choix dans leur orientation, pour vous est-ce aussi une question de moyens, d’accompagnement ?

P.L. Un quart peut être considéré comme beaucoup mais il s’agit d’orientation scolaire : seuls 9% regrettent un choix d’orientation professionnelle. Pourquoi peut-on regretter un choix d’orientation ? Parce qu’on n’est pas là où on le souhaitait… parce qu’on n’avait pas le niveau requis… parce qu’on s’aperçoit qu’il y a un écart entre ce qu’on imaginait et ce qu’on vit… parce qu’on a changé d’avis (45% des jeunes qui ont dit regretter leur choix reconnaissent qu’ils manquaient à l’époque de maturité), etc. L’orientation est affaire de subjectivité, de représentations : on peut rêver… et se réveiller. Cependant oui, de façon patente, il y a un problème d’orientation scolaire (et universitaire) en France et les causes multiples se combinent : moyens nettement insuffisants, faiblesse de l’alternance contrairement au modèle rhénan, méconnaissance réciproque des mondes de l’orientation et économique, lisibilité médiocre – euphémisme – en mille-feuilles de l’offre que cherche à améliorer, mais sans moyens financiers, les « pôles orientation pour tous » issus de la loi du 24 novembre 2009… Tout cela est vrai mais il faut se méfier de la tentation adéquationniste, d’une logique en tenon-mortaise où les aspirations rencontreraient systématiquement et au plus ajusté leurs terres d’épanouissement, si possible au plus grand bonheur des entreprises ! La jeunesse est fondamentalement le temps des expérimentations tout azimut et il me semble difficile de tenir d’une main la formation tout au long de la vie, qui implique une orientation et une éducation permanentes, et de l’autre main l’idée d’une orientation causale, « A sur B donne C ». L’orientation appartient au registre du projet qui est plastique, complexe et qui inclut l’aléatoire, pas à celui du programme qui est rigide, déterminé, définitif. A fortiori à l’âge des essais… erreurs !

JOC. De nombreux jeunes, plus de la moitié, n’ont pas de vision précise de leur avenir professionnel dans 5 ans, l’une des explications est la multiplication des contrats précaires, qui n’assurent pas d’avenir stable, d’autres éléments d’analyse ?

P.L. D’accord sur l’effet « présentéisme » des contrats courts à répétition… mais, sans doute, le pire des effets n’est pas ce temps marqué par le court terme mais un rapport à la « valeur travail » nécessairement distancié : à quoi bon investir le travail comme mode de socialisation et de construction identitaire dès lors qu’on est dans l’entreprise pour quelques semaines ? La société joue avec le feu : des siècles durant, le travail a été, en tout cas systématiquement pour les hommes, le point de passage obligé de l’intégration… qu’en sera-t-il avec une génération, sinon deux, qui, faisant de nécessité vertu, aura secondarisé le travail ? Il est tout à fait remarquable que, parmi les onze items de ce que serait réussir sa vie, « faire une belle carrière professionnelle » n’arrive qu’en cinquième position, loin derrière les amis, le temps libre… Je fais le pari que sous peu le patronat, après avoir chanté les louanges de la flexibilité, entonnera le refrain de la conscience professionnelle… comme il a dressé des lauriers à la mobilité après l’avoir combattue au début du capitalisme et de l’industrialisation.

Par ailleurs, cet horizon à cinq ans peut être interrogé car, une fois encore, la jeunesse est l’âge des expérimentations et, hormis une fraction de jeunes, le projet de vie à long terme ne s’impose pas comme une nécessité, ni même un désir. On peut avoir envie de « réussir sa vie », comme interroge une partie de votre enquête, sans savoir ni même imaginer ce que l’on fera, où l’on sera dans cinq ans. Sait-on d’ailleurs où en sera le monde dans cinq ans ?

JOC. Quant à l’arrivée dans le monde du travail, c’est la désillusion…

P.L. Il est certain que ce que l’on appelle – improprement puisqu’elles sont la règle pour les jeunes – les « formes particulières d’emploi » (CDD, intérim, temps partiels, stages…) ne constituent pas, loin de là, des occasions d’investissement et d’épanouissement dans le travail. On dégringole du métier à l’emploi puis au job, voire au bad job.  D’une part, le « grand intégrateur » ne fonctionne plus, d’autre part la désillusion ne se fonde pas que sur le milieu professionnel : à la question des « personnes ou institutions qui considèreraient trop facilement les jeunes comme des objets ou des chiffres », caracolent en tête les hommes politiques suivis de l’Education nationale (mais, par contre, les enseignants sont moins critiqués), des banques et des administrations. Faillite des élites et des institutions… c’est très inquiétant puisque, en principe, les premières éclairent et les secondes protègent. L’espoir que l’on peut avoir est que, comparant ces réponses à celles impliquant directement une expérience du jeune répondant – est-ce que lui a « déjà été considéré comme un objet ? » – tous les scores sont nettement inférieurs : c’est donc bien le système qui est critiqué… restent les inter-relations, le local, toutes ces dimensions maîtrisables où  peuvent se rencontrer le « respect », la « dignité »… C’est toujours ça de pris mais cela n’exonère pas de changer l’autre dimension, celle de la société.

JOC. Pour la JOC, si on veut maintenir le contrat social, notre société doit impérativement se saisir de deux questions majeures : l’emploi et la précarité des jeunes, ainsi que l’accompagnement dans l’orientation et la construction d’un projet de vie. Qu’en pensez-vous ?

P.L. Bien sûr qu’il faut se saisir de l’emploi et même du « travail décent » qui est un objectif du Bureau International du Travail depuis 1999 ! Egalement depuis plus de dix ans et à la suite des sommets de Nice et de Lisbonne, la « qualité de l’emploi » est un objectif explicite de la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE). Or, manifestement, entre la montée des TMS (troubles musculo-squelettiques), des « RPS » (risques psychosociaux), etc. on va dans l’autre sens. Il faut aussi partager le travail, substituer à la concurrence de chacun contre tous et réciproquement la coopération… En fait, il faut changer notre logiciel pour répondre aux vraies questions qui ne sont pas celles de gagner la confiance des marchés ou de gagner un demi point de croissance d’un PIB (produit intérieur brut) obsolète mais qui se déclinent à partir de celle-ci, très ordinairement humaine : que faisons-nous pour être heureux ?

JOC. Quelles sont pour vous les priorités d’action pour la jeunesse aujourd’hui ?

P.L. Il y a tant de choses à faire… Mais, avant tout, on doit s’appuyer sur une posture et sur un raisonnement.

La posture est de considérer la jeunesse comme ressource et non comme problème. Cela passe aussi par le vocabulaire : honnir l’expression « jeunes en difficulté » et glisser trois lettres, « m-i-s »… « Jeunes mis en difficulté » renvoie la responsabilité de ces difficultés à l’organisation économique et sociétale. Les jeunes ne sont pas malades : c’est la société qui, marchant la tête en bas, est malade et qui, par ce que l’on appelle en psychiatrie une projection, voudrait faire croire que ce sont ceux qui marchent sur leurs deux jambes qui sont malades.

Le raisonnement est d’appréhender la jeunesse à partir des quatre personnages qui cohabitent en chacun : le Sujet qui cherche à s’épanouir, l’Acteur qui veut se lier, le Citoyen qui vise l’émancipation et le Producteur qui veut subvenir à ses besoins. C’est donc une approche globale, systémique, qui s’oppose aux logiques qui saucissonnent, qui découpent. Alors oui, bien sûr, le travail, la précarité mais aussi le logement, la santé… Bref, l’homo sapiens, oeconomicus, spiritualis, ludens et même demens ! C’est immense, passionnant, nécessaire et philosophique… mais, lorsqu’on fait une enquête sur la liberté et la dignité, il faut s’attendre à cette dimension !

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