Oui-oui-oui-oui-oui-oui-oui

Publié: avril 27, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Bas clergé

Sautant sur la contribution de Régis tel la vérole sur le bas-clergé, la revoici sous forme de dialogue avec, commençant chaque réponse, un « oui » qui pourrait faire penser au proverbe réunionnais  « Dann  oui la poin batay » (« Dans le oui, il n’y a pas de bataille »), signifiant qu’il est préférable d’acquiescer même si l’on est en désaccord. Mais tel n’est pas le cas ici : « oui » parce que ce qui est dit est juste et mérite d’être encore plus avancé.

Régis. « Après des rapports laudatifs, c’est la CPO, la baisse des budgets et l’oubli ou la remise en cause.. »

Stress.

P.L. Oui, Régis, chacun observe cette logique métronomique, un coup d’encensoir, un retour de bâton. Dès lors, sur le mode de « A qui profite le crime ? », la question est : comment expliquer ces déconcertants allers et retours, ces épuisants « je t’aime moi non plus », ces éreintants « qui bene amat, bene castigat » ? Posons l’hypothèse que, loin d’être l’illustration d’un déficit de stratégie, cette inconsistance est l’illustration d’un pilotage politique qui, tout compte fait, est en parfaite harmonie avec l’idéologie dominante de la compétition : le management par le stress. Autrement dit la croyance selon laquelle les « acteurs », que l’on préfère réduire à « opérateurs » (ce qui est une suave façon, purement linguistique, de les habituer à exécuter), doivent en permanence est mis sous tension… faute de quoi, un rapport de l’IGF par ici, un rapport de l’IGAS par là, ils soupireraient d’aise, s’assoupiraient… et mettraient en danger la sacro-sainte efficience vénérée par les grands prêtres des cabinets ministériels relayés par les officiers des administrations. Une efficience qui, de critère évaluatif devient une finalité et, à elle seule, se suffit pour se substituer à l’autonomie, à l’émancipation, à l’épanouissement… (1) Ca pourrait se résumer à la complication contre la complexité, au modèle fini contre un modèle infini… Teilhard de Chardin ajoutait un troisième infini à l’infiniment grand et à l’infiniment petit. Il le situait dans l’infinie complexité du cerveau humain, ses milliards de neurones et de synapses n’étant rien comparés à la multitude de pensées, réflexions, rêves ou élucubrations qui peuvent en émerger.

Régis. « On ne peut construire une stratégie uniquement en se défendant sur la qualité de son travail (où en est le dossier sur l’évaluation???)…»

Perlinpinpin

P.L. Oui, juste observation. Une stratégie est tout d’abord une visée à moyen-long terme ; elle n’est pas conçue à partir de la même temporalité que le tactique, qui est une adaptation au présent, à l’immédiat. Or, si chaque semaine réserve son lot de surprises, certaines encourageantes, d’autres décourageantes, les structures sont mises dans une position défensive, méfiante… exactement à l’opposé de ce qu’on attend d’une stratégie, elle offensive et confiante. D’autre part, être contraint de passer son temps à se défendre sur la qualité de son travail, c’est-à-dire à se justifier, place les acteurs dans des rôles excluant l’engagement et l’innovation : on en fait des « agents » ou des « opérateurs », de simples exécutants… et les appels à la mobilisation, à l’engagement, ne sont que poudre de perlinpinpin, rhétorique de tréteaux de foire. Comprenons-nous. Il ne s’agit pas de ne pas s’occuper de la qualité du travail, ni de ne pas rendre des comptes sur le bon usage des fonds publics, toutes choses constitutives de l’évaluation, mais il s’agit de concevoir intelligemment cette dernière, ce qui implique a minima cinq choses : accepter que de toute façon on ne saura pas tout (2); l’inscrire dans une démarche continue, « évaluer pour progresser » ; la distinguer du contrôle ; la construire multidimensionnellement et non pas la réduire à une seule perspective, l’efficience, ni à un seul indicateur, l’accès rapide à l’emploi durable ; enfin toujours la contextualiser car, qu’il s’agisse des individus ou des territoires, là où l’évaluation s’exerce, la singularité est toujours présente. « La stratégie est le fruit d’une réflexion d’ensemble, tenant compte des finalités d’intérêt général du programme, de son environnement (…), des attentes exprimées et des moyens alloués. » Qui écrit cela : « réflexion d’ensemble », « intérêt général », « attentes exprimées » ? Le ministère du Budget, des Comptes Publics et de la Fonction Publique.

Régis. « … et en mettant en avant les besoins des jeunes sans les associer plus au fonctionnement des missions locales (ce n’est pas facile, c’est chronophage, mais ce devrait être l’objectif majeur des missions locales individuellement et collectivement au niveau de toutes les strates du réseau). »

L’AFEV dans le gâteau.

P.L. Oui incontestablement, associer les jeunes au fonctionnement des missions locales correspond à un double enjeu. Tout d’abord, un enjeu de cohérence car comment pourrait-on parler de citoyenneté sans mettre en place dans les missions locales, concrètement, l’exercice de celle-ci par leurs principaux acteurs… et pas seulement bénéficiaires ? Impliquer les jeunes, en tant qu’acteur collectif, dans la mission locale c’est précisément leur permettre de passer d’une position de « bénéficiaires », en quelque sorte récipiendaires d’une prestation, à une position d’acteurs co-constructeurs non seulement de leurs parcours mais du système à partir duquel ils négocient ce dernier. C’est donc leur donner un pouvoir et leur exprimer une confiance… ceci n’étant pas rien aujourd’hui alors que les opinions sur la jeunesse révèlent chez les adultes un manque de confiance en celle-ci : à l’affirmation « Les jeunes sont responsables dans leurs comportements », 56% des répondants d’un sondage de l’AFEV se déclarent « plutôt pas d’accord » ou « pas du tout d’accord » ! (3)  Second enjeu, la mutabilité ou la garantie que l’organisation, ici la mission locale, évolue en fonction de l’évolution des besoins des personnes pour qui elle agit. C’est le feed-back qui permet de remiser les slogans (imbéciles) du type « lejeunocentre » alors que, de toute évidence, au centre ce n’est pas une subjectivité qui doit remplacer une autre subjectivité mais c’est une dialectique ou une interaction qui doit constituer la base de la progression de cet organisme vivant et multidimensionnel qu’est ou devrait être une mission locale. Et que les jeunes soient collectivement consultés de temps à autre ne suffit pas : l’implication des jeunes et le projet de citoyenneté active ne sont pas une affaire qui pourrait être traitée ponctuellement, au gré d’évènements ou d’une disponibilité si aléatoire qu’on sait bien qu’elle serait très rapidement mobilisée pour un retour immédiat sur investissement… comprenons l’accès à l’emploi. Il y aurait un hiatus majeur avec la philosophie des missions locales, donc leur identité, si rapidement cette expression collective, pérenne et structurée des jeunes au sein des missions locales n’était entreprise, comme l’écrit Régis : dans chaque structure  « individuellement et collectivement au niveau de toutes les strates du réseau ». Et, pour cela, un message haut et clair de l’UNML ne serait pas superfétatoire…

Régis. « On ne peut pas tout mettre sur le dos du manque de communication, mais il est avéré que celui qui n’est pas au cœur des décisions a de bonnes chances d’être oublié… Alors, comme je l’ai déjà écrit ici, tant que le réseau ne sera pas présent aux cabinets des ministres concernés (comme conseillers techniques bien évidemment…), il aura du mal à avoir toute la place qu’il mériterait dans la construction des politiques publiques pour la Jeunesse… »

Dialectique.

P.L. Oui, le lobbying… mais avec un obstacle de taille car croit-on qu’aujourd’hui un conseiller porteur des valeurs et du paradigme des missions locales aurait sa place dans un cabinet ministériel ? J’en doute. En attendant cette possibilité – 2012 ? – reste, là également, l’exercice dialectique (qui ne casse pas nécessairement des briques – 4) nécessitant que le réseau en soit un… ce qui nous renvoie pour partie à la fin de cette contribution.

Régis. « Le livret de compétences devrait être une opportunité pour les Missions locales tant pour établir cette passerelle si nécessaire avec l’Education nationale que pour mettre en valeur, en mouvement, en dynamique ces jeunes uniquement qualifiés de sans diplôme… »

Jambe de bois.

P.L. Oui, cent fois oui ! Mais, cette fois, à moi de poser une question : « Où en est-on de la généralisation du portefeuille de compétences dans les missions locales ? » On expérimente auprès de 5 500 jeunes un revenu contractualisé d’autonomie (RCA), dont le montant mensuel dégressif de 250 euros maximum interroge quand même sur la pertinence, sinon la décence, de l’usage de la notion d’autonomie, alors que le portefeuille de compétences qui pourrait concerner la quasi-totalité des jeunes en insertion est laissé à l’appréciation des uns et des autres… ceci signifiant que, très majoritairement,  il n’est pas mis en œuvre… C’est, une nouvelle fois, une affaire de stratégie : qu’est-ce qui, aujourd’hui et pour demain, est prioritaire… « stratégique » ? Apparemment, l’emplâtre sur la jambe de bois.

Régis. « De même, l’approche globale nécessite une réponse interministérielle et non une dépendance des seuls crédits de la DGEFP qui, comme son sigle l’indique, n’a – RGPP obligeant – de regard que sur l’accès à l’emploi… »

P.L. Hé oui, la DIIJ est loin…! De transversale la politique d’insertion est devenue sectorielle. Transversale signifie que ce qui est poursuivi s’inscrit dans plusieurs registres et, s’agissant de politique publique,  correspond à des compétences relevant de ministères distincts. Cette dispersion appelle un pilotage politique au plus haut niveau, c’est-à-dire celui du Premier ministre. Ce fût le cas pour tous les délégués interministériels à l’insertion des jeunes, du premier Bertrand Schwartz aux derniers Hubert Peurichard et Jean Tulé, qui répondaient de leur action à Matignon. Cette interministérialité fût décidée par François Mitterrand pour Bertrand Schwartz, à la suite des fortes résistances d’administrations à l’installation des missions locales (5). La DIJ fût supprimée le 28 décembre 2002 par François Fillon… « L’Etat, organisé verticalement, a du mal à supporter une structure interministérielle, par nature horizontale… » (6) Cette sectorialité, en lieu et place de la transversalité, est évidemment une régression tant en terme de management des politiques publiques qu’en terme de capacité à penser la complexité… a fortiori lorsqu’elle se combine au paradoxe d’une continuité idéologique de l’action (que l’on regarde la persistance contre vents et marées – évaluations multiples, y compris à partir du critère d’efficience – du recours aux « opérateurs privés de placement ») et de « coups » où l’on mobilise un jour sur tel thème, un autre jour sur tel autre…

Régis. « Enfin, dernier élément pour cimenter le réseau… l’échange de bonnes pratiques… il devrait être organisé pour renforcer la culture commune, multiplier les échanges entre structures… et servir d’appui à une conceptualisation permettant d’éviter à des chercheurs de réinventer l’eau chaude, voire tiède ou pire encore froide… »

Rassis

P.L. Oui. Echanger mais pas uniquement : modéliser les bonnes pratiques (par exemple, le portefeuille de compétences, les stratégies de rapport au monde des entreprises…), s’appuyer sur un corpus théorique robuste, disposer d’une déontologie, doter les missions locales d’une ingénierie de R&D qui leur permette de s’inscrire, en bénéficiant d’un socle expérientiel d’innovations, dans des appels à projets, etc. Qui sait, aujourd’hui, quelles sont les missions locales qui ont répondu et ce qu’elles ont proposé à l’appel à projets Outre-Mer sur les trois programmes (« L’implication des jeunes et de l’ensemble des acteurs locaux dans la prévention santé et l’accès aux soins », la « Prévention et lutte contre l’illettrisme » et « L’insertion professionnelle des jeunes par la valorisation des ressources locales, tant culturelles que naturelles ») ? Ou sur cet autre appel à projets « Initiatives solidaires, territoires et emplois » de la Fondation de France ? Le « réseau » est riche de ressources. Mais il est également la démonstration quotidienne que, le tout, s’il peut être supérieur à la somme des parties, peut également lui être inférieur. L’UNML, qui est dans sa phase de consultation pour configurer le futur institut Bertrand Schwartz, a du pain sur la planche. Il ne faut pas qu’il rassisse.

(1) Notons d’ailleurs cette phrase étonnante dans l’article « CPO, suite… » de Info Hebdo UNML n° 28 : « Il {Xavier Bertrand} a tenu à saluer l’efficience du réseau, tant au niveau qualitatif indéniable des Missions Locales, qu’au niveau de la gestion globale des fonds dédiés, comme l’avait souligné le rapport de l’IGF. » L’efficience est un critère évaluatif purement économique qui examine la proportionnalité entre ce qui a été investi et ce qui a été obtenu. Si l’efficience est adaptée sur le thème de « la gestion des fonds dédiés », on ne voit pas très bien ce qu’elle signifie « au niveau qualitatif ». Souvent on observe une substitution, l’efficience étant par exemple présentée comme synonyme de l’efficacité qui, elle, peut appeler une dimension qualitative.

(2) Cf. la loi de variété requise de William Ross Ashby : « Cette loi permet l’introduction de barrière de variété qui implique l’idée qu’il est illusoire de rechercher le contrôle complet d’un système complexe. » (J.-C. Lugan, La Systémique sociale, 1996, PUF, cité par Ph. Labbé et M. Abhervé, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, 2011, 2ème édition, Apogée, p. 196).

(3) AFEV, « Les français et les jeunes. Edition 2010 »,  Observatoire de la jeunesse solidaire, 2011.

(4) Clin d’œil au célèbre film situationniste de René Viénet, « La dialectique peut-elle casser des briques ? » (1973) que les jeunes générations peuvent visionner sur Dailymotion. Les moins jeunes peuvent revisionner.

(5) « D’autre part, Bertrand Schwartz l’explique dans de nombreuses interviews, l’interministérialité a permis de contrer le travail de sape de certaines administrations qui voyaient d’un très mauvais œil l’arrivée des missions locales créées, il faut l’avoir en tête, sur le constat par le Premier ministre d’un mauvais fonctionnement des services de placement et d’orientation, comme cela est explicitement écrit dans la lettre de commande de Pierre Mauroy, en liminaire du rapport Schwartz. » Note Ph. Labbé, op. cit., p. 57.

(6) M. Abhervé, id., p. 58.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Francis Raugel ne propose pas moins que de « Mettre en place pour tous les jeunes qui entrent sur le marché du travail un parcours d’insertion encadré et piloté par un organisme rassemblant les actions éparses actuelles (« pôle emploi jeunes »). » !
    Oui le droit à l’accompagnement existe, mais je suis largement de l’avis de Francis Raugel, on n’est pas allé au bout de la logique…. Le même jeune peut être inscrit à Pôle Emploi et bénéficié du PPAE (co-traité ou non), signataire d’un CIVIS, éventuellement bénéficiaire d’un contrat d’autonomie ou du RSA (surtout au titre l’ancienne API…), sans oublier la possibilité d’actions des conseils régionaux, des Conseils généraux ou de communes ou d’assocaitions d’insertion… Tous ces dispositifs ont leur propres règles édictées par les financeurs… Je ne suis pas certain que le jeune se retrouve dans cette jungle et que l’on puisse tirer des enseignements précis des politiques conduites…

  2. trouve ''envie'' dit :

    si j’ai bien pigé le coup d’la machine à laver, faudrait éviter de se retrouver dans le tuyau de vidange avec les gens d’en bas et s’accrocher comme on peut pour remonter le courant. Mais quand l’essorage est trop fort, ne risque-t-on pas d’être plaqué à la paroi et d’attendre longtemps qu’une bonne âme vous ouvre le hublot. c’est sur, il vaut mieux compter sur soit que de nager tant bien que mal dans les eaux boueuses de la bonne conscience collective. L’insertion est une bouée crevée qui flotte entre deux eaux, et ceux qui s’y accroche, on bien du mal à regagner la rive.

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