Des grains à moudre.

Publié: avril 7, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures

Mémoire qui flanche.

Il y a des moments où, feuilletant la presse, il est préférable d’être assis et, si possible comme le dit la chanson, d’avoir « la mémoire qui flanche ». C’est dans Le Monde du 6 avril. Claude Guéant, en visite à Nantes et Châteaubriant, promeut désormais « l’importance de la police de proximité ». Exit le temps où un ministre de l’Intérieur, désormais président de la République, démissionnait un directeur départemental de la sécurité publique au motif qu’il faisait trop de « social » et pas assez de « répressif ». « Désormais, policiers et gendarmes sont sommés de reprendre le chemin de la voie publique et de multiplier les patrouilles. » Bref, d’être au cœur de la cité comme ce centre loisirs jeunesse nantais visité par M. Guéant : « Tennis de table, baby-foot, billard, fonctionnaires de police en survêtement… » Jusque là et mis à part ce virage à 180° concernant la police de proximité (mais on est désormais accoutumés à cette insoutenable légèreté de l’Etre…), rien de bien nouveau… sauf que, pour justifier ses yeux de Chimène pour les pandores en short, le premier flic de France  en appelle à l’histoire : « La police de proximité, c’est nous qui n’avons inventée », répète désormais M. Guéant. Et de rappeler que la mise en place de la première police de proximité date de 1994, au temps où Charles Pasqua était ministre de l’Intérieur, et Claude Guéant, membre de son cabinet. » Alors là, ça titille… Pour une raison très simple : la première « opération prévention été » (OPE) a été mise en place en juillet et août 1982, à la suite de « l’été chaud » de 1989 où les banlieues (Vénissieux, Vaux-en-Velin, Villeurbane…) s’étaient enflammées (les « rodéos »). A l’épicentre des OPE, les ministères des Affaires sociales, de l’Intérieur et de la Jeunesse et des Sports. C’est cette même année que Gilbert Bonnemaison fût chargé de l’animation de la Commission des maires sur la sécurité qui, en décembre 1982, présenta le rapport Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité, dit « rapport Bonnemaison » publié en 1983 et à la base de la politique de prévention de la délinquance. Les OPE durèrent jusqu’en 1995 et lui succédèrent les opérations « Ville – Vie – Vacances » (VVV). Les principes de police de proximité et d’ilotage furent particulièrement mis en œuvre avec le Développement Social des Quartiers (DSQ), première mouture de la politique de la ville (ou seconde si l’on considère Habitat Vie Sociale – HVS – qui précéda le DSQ). Qu’aujourd’hui un ministre de l’Intérieur en charge de pêcher les voix du Front national s’autorise une co-paternité (avec un « père » jusque-là plus identifié par son penchant  pour la répression que pour la prévention) d’une politique conçue et mise en œuvre par le gouvernement Mauroy ne manque pas d’audace. Mais cela, probablement, passe puisque, de façon très générale, oui, la mémoire flanche. A défaut de mémoire ou d’avoir connu ces années, on peut toujours lire Quartiers en vacances. Des Opérations Prévention Eté à Ville Vie Vacances. 1982-2002, (sous la direction de) Didier Lapeyronnie, paru en 2003 aux éditions de la DIV.

Psychomorphologie.

Bon, ceci étant, d’autres nouvelles réjouissent… mais, probablement, pas tous les lecteurs. On a appris que, parmi les « trente priorités » présentées par le Parti Socialiste pour 2012, l’une visait à limiter les « rémunérations abusives » des dirigeants des entreprises à participation publique. Soit pas plus de vingt fois le plus bas revenu de la société considérée, ce qui laisse une marge au (malheureux) patron (brimé). A la question « Est-il possible de plafonner le salaire des patrons ? », Le Monde – toujours du 6 avril – répond en prenant « comme référence un salaire minimum de  1 365 € par mois (environ 16 400 € par an), un patron percevrait un maximum de 330 000 €. A titre de comparaison, selon le cabinet de conseil aux investisseurs Proxinvest, un président exécutif du CAC 40 touchait en moyenne en 2009 3,1 millions d’euros par an (fixe plus variable), plus de 200 smic. » Cela ne fait pas de mal, de temps à autre, de se rappeler que certains touchent 200 fois ce que le vulgum pecus, qui cependant a la chance d’avoir un emploi, perçoit. Mais on peut continuer : « De fait, si la mesure s’appliquait au PDG de Renault, Carlos Ghosn, qui gagnait en 2010 1,23 million de salaire fixe (sans compter les 8 millions dus au titre de ses fonctions à la tête du constructeur Nissan) devrait diviser son salaire par près de quatre pour respecter ces critères. » Oui, c’est bien le même Carlos – pas le fils de Dolto amateur d’Oasis –  qui s’est laissé joliment embobiner par un pseudo complot chinois sur un projet de véhicule électrique. Si, en 2012, sortait du chapeau électoral DSK ou Aubry ou un autre, Carlos ne percevrait plus que 330 000 €… + ses 8 millions de Nissan. Ouf ! Un instant, on a craint pour lui. Le Monde conclut son article en rappelant que John Pierpont Morgan, fondateur de la banque éponyme, estimait dans les années vingt « qu’une firme où le plus haut salaire était plus de vingt fois supérieur à la rémunération la plus basse n’inspirait pas confiance »… A vrai dire et au risque d’un procès en stigmatisation pour psychomorphologie abusive, Carlos Ghosn n’inspire déjà pas confiance. Alors, un peu plus, un peu moins…

Etat gendarme.

S’exprimant lors d’une table ronde avec des industriels auvergnats à l’occasion d’une visite dans l’usine d’aluminium Alcan EP d’Issoire, dans le Puy-de-Dôme, Nicolas Sarkozy a annoncé jeudi un renforcement des contrôles des chômeurs, invoquant un impératif de « justice sociale » vis-à-vis de ceux qui « travaillent dur ».

« Puisque nous commençons à sortir de la crise, il va falloir faire des contrôles – je suis désolé de le dire mais je le pense – plus précis et plus exigeants pour les chômeurs qui bénéficient d’allocations et qui refuseraient des offres d’emploi disponibles {…}  C’est un problème de justice, de justice sociale envers les salariés et les ouvriers qui travaillent dur {…} que de s’assurer que celui qui est au chômage et qui a des allocations grâce a la solidarité nationale fera tous ses efforts pour accepter une offre d’emploi ou pour accepter une formation pour s’en sortir… » Le président a ajouté :  « Ne pas contrôler, ne pas exiger des résultats de ce point de vue, me semble-t-il, est injuste. » Il a également déploré qu’une offre d’emploi sur quatre ne trouve pas preneur dans l’industrie et a réaffirmé la volonté de son gouvernement de développer la formation en alternance pour les jeunes. C’est sur Capital.fr et ça confirme ce que nous écrivions dans l’article précédent : qu’il s’agisse de laïcité, de politique de l’emploi ou – avec une logique de palmarès comparatif – d’insertion, le choix est bien celui du clivage.

Missions locales : les jeunes en otage.

A propos d’Etat gendarme, on en a parlé hier sur France Culture lors de l’émission Du Grain à moudre, avec un débat hier entre Willy Pelletier, sociologue et coordinateur général de la Fondation Copernic – dont votre serviteur est adhérent – et Agnès Verdier Molinié, directeur de la fondation IFRAP. Pour les coordonnées de l’IFRAP, il suffit de les chercher… en se souvenant que cet « Institut Français pour la Recherche sur les Administrations et les Politiques Publiques » avait publié en juin 2001, dans ses « dossiers », le n° 74 qui titrait « Missions locales : les jeunes en otage ». C’est dire… On peut toujours écouter l’émission.

Bonne direction.

Nous sommes dans la bonne direction : partis de Guéant, on est passé par Ghosn, l’Etat – gendarme, à défaut d’être providence, et l’IFRAP pour arriver à Stéphane Hessel. Edgar Morin, Michel Rocard (décidément très en verve par les temps qui courent), le philosophe Peter Sloterdijk et l’ancien président de la République fédérale d’Allemagne Richard von Weizsäcker signent un appel pour que Stéphane Hessel reçoive le prix Nobel de la Paix. Il est déjà nominé… Le mieux est de reproduire cet appel, in extenso…

A suivre…

Publicités
commentaires
  1. David dit :

    Des nouvelles de la négociation des partenaires sociaux : peut-être quelques avancées à y trouver : extrait d’un article sur le blog du monde Questions sociales : « Il leur a fallu un peu plus de temps qu’ils ne l’avaient pensé au départ, mais cette fois-ci c’est fait. Le patronat et les syndicats ont arrêté, jeudi 7 avril, un premier train de mesures destinées à offrir en 2011 un accompagnement renforcé à 65 000 jeunes ayant des difficultés d’accès à l’emploi. 80 millions d’euros seront débloqués pour trois types de publics : 20 000 jeunes “décrocheurs” sortis sans qualification du système scolaire, 25 000 jeunes ayant intégré un cursus dans l’enseignement supérieur et rencontrant des difficultés d’insertion et 20 000 autres jeunes ayant des difficultés récurrentes d’accès à un emploi durable.

    Le coût des mesures concernant les 20 000 décrocheurs a été évalué à 30 millions d’euros. Elles seront financées par le Fonds paritaire de sécurisation des parcours professionnels (FPSPP). Ce même fonds apportera les 30 autres millions nécessaires au financement des mesures d’accompagnement des jeunes qui peinent à accéder à un emploi durable. 20 millions d’euros seront prélevés sur les réserves de l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) pour financer les dispositifs destinés aux jeunes ayant intégré l’enseignement supérieur. Il n’y aura pas de charge supplémentaire pour les entreprises, mais un meilleur fléchage de ce qui existe déjà, à la grande satisfaction du Medef.

    L’accompagnement des décrocheurs relèvera des missions locales. Elles devront notamment leur donner la possibilité d’acquérir les pré-requis de base (savoir lire, mais aussi savoir utiliser les outils informatiques ou bénéficier d’une formation en langue) leur permettant ensuite d’accéder à une qualification, notamment par les formations en alternance et/ou la préparation opérationnelle à l’emploi (POE)”. Ce dispositif permet de se former en vue d’occuper un emploi déjà identifié. Le suivi des jeunes ayant entamé un cursus dans le supérieur sera assuré par l’APEC, qui devra les mettre en relation avec les entreprises. La dernière catégorie de jeunes sera prise en charge par Pôle emploi. » […]

  2. David dit :

    Ce qui est affligeant sur la question du contrôle c’est cette manipulation voulant laisser croire que rien n’est contrôlé (hier l’immigration avec le douanier Guéant, aujourd’hui les chômeurs par NS, demain les bénéficiaires du RSA ?…). Ce sont des mensonges éhontés compte tenu de l’arsenal déjà déployé et qui atteint voire dépasse déjà les limites de l’efficience (quand il faut dépenser 80 € pour en récupérer 100 ?). Si ce n’était que pour cliver, on s’en moquerait, mais puisqu’il s’agit en fait de dresser les pauvres contre les plus pauvres et de diffuser le poison de la haine c’est plus que grave !
    Constatons enfin que ces médiocres passent leur temps à nous expliquer qu’il est temps d’être sérieux, rigoureux…etc alors qu’ils tiennent directement les manettes des politiques en question depuis bientôt 10 ans. En fait ils nous disent eux mêmes qu’ils se conduisent en irresponsables depuis 2002, grandiose non ?

  3. Ulrich 31 dit :

    Suite du précédent post (j’ai fait une erreur de manip et l’ai envoyé incomplet sorry !)

    Donc Robert Peel, fondateur et patron de la première police londonienne.

    Ceci dit, c’est une lecture de la pratique pas franchement neuve ou originale de l’îlotage en France. Lecture adoptée et présentée comme telle par certains milieux politiques. Pour aller vite, disons qu’on reste quand même dans le champ très balisé et balisant de : problème d’insécurité, donc besoin de police, de préférence dans certains lieux… Bref on est dans une vision très restrictive de situations sociales ségréguées.

    De ce point de vue on est loin, rendons lui honneur quand même, des orientations plus complètes voulues par Bonnemaison et son rapport.

    Amitiés

  4. Cesjerome dit :

    Pour ne pas avoir la mémoire qui flanche totalement, « l’été chaud » c’est en 1981 et non 1989, mais chacun ici aura rectifié sans mot dire (maudire) la coquille.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s