Du micro-crédit à Dominique Méda, de la clause d’insertion sociale à Pierre Bourdieu, du RCA à Michel Berson . Sociologie très (trop ?) pratique.

Publié: mars 27, 2011 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

MCP

En 2010, les établissements de crédit français ont accordé 7 884 micro-crédits personnels (MCP), soit une hausse de 42% par rapport à 2009. A plus de 70% les projets financés répondent à un besoin de mobilité : achat ou réparation de véhicule, permis de conduire. Quant au public jeune de mission locale, cette proportion est encore plus forte : « Pour huit jeunes sur dix, le microcrédit a financé un projet de mobilité. » (1) Au total, depuis 2005 avec la mise en place du Fonds de cohésion sociale qui garantit les MCP à hauteur de 50%, ce sont 19 403 prêts qui ont été octroyés, donc plus du tiers pour cette seule cette année 2010. Un indicateur de paupérisation ?

Double pontage : bon pour le travail.

C’est sous ce titre, « Invalide à durée déterminée », que Le Monde du 24 mars nous raconte l’histoire de Garry Hollingworth, mineur vingt ans puis facteur durant dix-sept ans. Depuis octobre 2008, perte d’emploi et apparition d’une maladie cardiaque suffisamment grave pour justifier double pontage et générer des difficultés respiratoires. Garry Hollingworth avait été reconnu en 2009 comme incapable d’effectuer ses tournées de facteur par un consultant d’Atos, entreprise française mandatée par le gouvernement anglais pour évaluer l’aptitude au travail des fonctionnaires de sa Majesté… celle-là même qui se goinfre sans complexe sur le budget de l’Etat à raison de 50 millions d’euros par an pour la parade. Cette même entreprise vient de considérer que son état de santé ne justifiait plus que lui soit versée l’allocation d’incapacité (incapacity benefit) de 96,85 livres par semaine (111,70 euros) : désormais 65,45 livres et l’obligation, pour les percevoir, de chercher un emploi suffiront. « Il aura fallu vingt ans pour en arriver là », soupire un représentant du Derbyshire Unemployed Workers Center, une association de défense des droits des chômeurs : « Là : c’est à dire au stade où la société en est arrivée à croire que ceux qui abusent de l’Etat – Providence sont majoritaires. Et où un gouvernement peut envisager de tels procédés sans craindre une levée de boucliers. » Qu’on se rassure, une telle situation n’est possible que chez la perfide Albion, assurément pas chez nous !

Priorité au patient.

Un peu de curiosité ne peut nuire. En recherchant quelle est cette entreprise, on tombe sur le rapport annuel 2009 d’ATOS ORIGIN dont une des branches est BPO Medical « pièce centrale de l’approche « priorité au patient » adoptée dans le cadre du programme de transformation des services de santé au Royaume-Uni. L’investissement du Groupe depuis plus de dix ans dans l’établissement d’un modèle de services fiables et de grande qualité basée sur la méthodologie ITIL, permet une fourniture efficace et constante des services. Les activités de BPO Médical offrent la possibilité aux patients de bénéficier d’un plus large choix de services et d’un accès étendu au National Health Services (NHS – santé publique britannique), grâce au programme « Choose and Book » (choisir et réserver). Ainsi, depuis son lancement, près de 20 millions de prises de rendez-vous ont été enregistrées. »

Dans ce même document et sous le titre « Notre engagement : l’excellence opérationnelle », on peut lire ce florilège du discours ayant parfaitement intégré les thèmes du développement durable… dont on mesure la signification, en particulier pour son volet « social », à partir de l’exemple de Garry Hollingworth :

« La focalisation d’Atos Origin sur ses clients, le partage de valeurs fortes et l’implication de ses collaborateurs, sont à la base de son succès. Nous sommes un Groupe européen comprenant 49 000 collaborateurs répartis dans plus de 40 pays, assurant une production globale et l’excellence opérationnelle pour ses clients internationaux. Nous honorons nos engagements vis-à-vis de nos clients, qui sont demandeurs de valeur ajoutée mesurable.

En tant que société responsable et intégrée, Atos Origin s’est engagé à décliner les meilleures pratiques dans les domaines environnementaux, sociaux et éthiques au sein de toute son organisation. Le Groupe contribue ainsi à promouvoir et à développer un comportement responsable en influençant positivement ses parties prenantes pour qu’elles prennent en compte le développement durable dans leurs processus de décision. Atos Origin aide ses clients à avancer dans ces domaines, à réduire leur empreinte environnementale et à assurer leur viabilité future en leur fournissant des solutions innovantes et durables. » Drôle de monde, quand même, non ?

Dégradation.

Selon Le Monde, toujours du 24 mars, les routes nationales se détérioreraient, faute de crédits. Pour Gaëtan Silene, délégué syndical régional CGT de la DIR (Direction interdépartementale des routes) d’Ile-de-France, « C’est catastrophique. Nous avons des consignes d’économie sur tous les postes : les panneaux de signalisation, le carburant pour effectuer nos patrouilles permettant, par exemple, de ramasser les objets sur la chaussée ou de désobstruer les grilles d’évacuation d’eau de pluie sur les bas-côtés. » Bien : que la « réorganisation » des services de l’Etat, un « dés » devant plus probablement remplacer le « ré » précédant l’organisation, conduise tout droit à d’inévitables accidents tant pour les usagers que pour les employés, cela semble évident. Tout comme la contre-vérité du slogan « Moins d’Etat, mieux d’Etat » : on attend toujours une démonstration fiable selon laquelle moins d’enseignants permettrait une meilleure éducation, moins de soignants serait synonyme de meilleurs soins, etc. A titre d’exemple, rappelons-nous que l’enquête PISA 2006 (une enquête internationale pour les pays de l’OCDE afin de mesurer le niveau de compétences des élèves de 15 ans en compréhension de l’écrit, des mathématiques et des sciences) révèle que « la performance moyenne des élèves français les situe au 19ème rang sur 30 pays enquêtés en matière de culture scientifique, et au 17ème rang en matière de culture mathématique et de compréhension de l’écrit. {…} Plus inquiétant encore, les résultats en lecture se sont dégradés entre 2000 et 2006 : le pourcentage de mauvais ou très mauvais lecteurs est passé de 15% à 22%. » (2)

700 millions ou 3 milliard d’euros.

Mais revenons à nos routes dont l’entretien coûte annuellement 14 milliards d’euros et représente 100 000 chantiers. On se surprend à rêver… Si, au regard de l’article 14 du code des marchés publics, la clause d’insertion sociale et professionnelle (auparavant « clause du mieux disant social ») était systématiquement appliquée sur la base d’un minimum de 5% du nombre total d’heures travaillées (correspondant à la Charte d’insertion de l’ANRU), on mobiliserait environ 700 millions d’euros pour le travail des publics prioritaires… dont les jeunes demandeurs d’emploi (3). Et, tant qu’à rêver, on peut faire le calcul à partir des 53 milliards d’euros correspondant, selon l’Observatoire Economique de l’Achat public, au recensement des marchés publics notifiés en 2005 : « On mesure au seul énoncé de ce chiffre toute l’importance et tout le potentiel d’une mise en œuvre à grande échelle dans les marchés publics, des clauses d’insertion. » (4)

(petite) satisfaction.

Face aux petites phrases distillées par un ministre de l’Intérieur, ex-préfet de région de Bretagne, dont chacun, même sans le minimum requis d’analyse politique, comprend la mission assignée d’aller chasser sur les terres du Front National, on doit se contenter de modestes satisfactions… par exemple en observant sur la carte des résultats du premier tour des élections cantonales l’encore plus modeste score de ce même Front sur les terres celtes : les cinq départements bretons – oui, cinq, Loire-Atlantique incluse – affichent des taux de 0,90% pour la pointe finistérienne à 10,21% pour le Morbihan, exception départementale depuis Marcellin, dit « Raymond la matraque », son député et également célèbre ministre de l’Intérieur en mai 1968. C’est de ce même département, à La Trinité-sur-Mer, que le fondateur du Front national et père de Marine Le Pen est originaire. En tout cas, face à la bordure méditerranéenne brune (hasard ?) de cette carte, la tentation de l’héliotropisme est très largement pondérée. Peuchère, il faudra en discuter à Marseille avec les chefs pioupious début juin lors des journées professionnelles de l’ANDML.

Ami d’Auguste.

Mécène était un homme d’État romain, ami de l’empereur Auguste et célèbre pour avoir encouragé les diverses manifestations de la vie de l’esprit. Et bien justement, si l’on peut considérer que la culture a à voir avec la vie de l’esprit, cette dernière risque de s’approcher d’un électroencéphalogramme plat puisque, en première page du Monde du 25 mars, on lit : « Le mécénat d’entreprise en pleine crise ». En deux ans, 2008-2010, le budget consacré par les entreprises au soutien à la culture a chuté de 63%, soit de 975 millions à 380. Il faut aller en page 24 pour en savoir plus : « La faute à la fameuse RSE (responsabilité sociale de l’entreprise), code de bonne conduite à base d’éthique responsable et d’utilité publique) – note P.L. : RSE dont on a une expression supra avec ATOS ORIGIN – qui, en rapport avec les compétences et l’objet social de l’entreprise, exclut a priori la culture. Cette obligation favorise ce que l’on a nommé le « mécénat croisé » : un programme culturel ne sera soutenu que s’il s’appuie lui-même sur des actions sociales (insertion, actions éducatives, accessibilité des publics.). » Culture et insertion ? Sapristi, caramba, ventre Saint Gris, voilà qui tombe bien et, raisonnant par analogie, on pense à ce qui est écrit dans le Protocole 2010 : « Des accords nationaux peuvent être contractés entre le réseau des missions locales et des institutions publiques ou privées, notamment avec le CNML. Dans ce cadre, des accords de mécénat d’entreprises peuvent être conclus. »  Quelqu’un serait-il au courant de ce que représentent pour le réseau ces accords de mécénat ?

Des jeunes invalidés irréversiblement.

Gérard Mauger, gardien du temple de l’orthodoxie bourdieusienne, n’est pas très en forme. La conclusion de son article, « Crise de reproduction et désouvriérisation des classes populaires en France », laisse peu de place à l’espoir d’émancipation mais d’aucuns jugeront qu’effectivement nous n’en sommes plus là. Toutefois, Gérard Mauger qui est « un vieux de la vieille » de la sociologie des jeunesses, est sans doute un des sociologues de la ou des jeunesses populaires (5) les plus expérimentés et ses analyses, dès lors qu’elles acceptent de baisser un peu la garde des attaques contre les pioupious de l’insertion, ces « inséreurs insérés » (6), sont toujours claires, charpentées et fécondes. Attention, c’est plein de néologismes et de guillemets… Extrait :

« Ces transformations dans le monde du travail – à commencer par le chômage de masse et la précarité des relations d’emploi – affectent principalement les jeunes et, parmi eux, ceux qui sont sortis du système scolaire aux niveaux les plus bas et qui, jugés « inemployables », subissent un processus d’invalidation irréversible. Cette précarisation croissante de l’inscription dans l’ordre du travail a de multiples conséquences. Le rapport incertain à l’avenir qu’elle induit, la vie « au jour le jour », interdisent tout projet ou investissement durable et tournent parfois au « cauchemar biographique » (Castel, 2009). Profondément affectés par les processus de dérégulation et de décollectivisation à l’œuvre sur le marché du travail, les jeunes des classes populaires, voués au « sauve-qui-peut », tentant individuellement de « saisir leur chance » pour se faire embaucher « en fixe », passent pour des « fayots » aux yeux des « vieux OS » dont ils méprisent la « culture d’atelier » fondée sur l’organisation du groupe, l’opposition aux chefs, la débrouillardise, etc. A la « culture de rébellion » de la « génération ouvriérisée » des années 1970 s’oppose « l’individualisme négatif » de la « génération précaire » des années 1990, aux « Ouvriers Professionnels » en déclin (incarnation de la culture ouvrière traditionnelle), les jeunes « bac pro » (titulaires de « Baccalauréats professionnels ») et « BTS » (titulaires de « Brevets de Techniciens Supérieurs ») en ascension, porteurs de la « culture technicienne » (Beaud, Pialoux, 1999). {…} A travers les stratégies d’individualisation et la superposition des clivages entre qualifiés et non qualifiés, stables et précaires, jeunes et vieux, « respectables » et déviants (sans préjudice des tensions entre hommes et femmes, nationaux et immigrés) – l’unité relative des classes populaires s’est défaite, leurs capacités de résistance ont décliné, leur subordination s’est intensifiée. C’est ainsi qu’elles sont devenues progressivement invisibles : « moyennisées » ou réduites à la figue stigmatisée du « jeune des cités ». » (7)

Vous étiez prévenus, ce n’est pas gai-gai. C’est probablement pour une part juste mais, comme d’habitude, cette sociologie critique – c’est bien – et du soupçon – c’est épuisant – n’offre guère de porte de sortie sinon celle de savoir que l’on est aliéné et, ce faisant, de relâcher un tout petit peu le mors de la surdétermination. (8) C’est une porte que certains considèreront comme une impasse car, face à une « invalidation irréversible », que peut valoir le projet et comment serait-il possible de parier sur chaque individu ?

Choc des égoïsmes, conflits intergénérationnels.

Jeudi matin, France Culture recevait le Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye. On peut écouter l’émission en la « poscastant ». Un quart d’heure passionnant et aussi très inquiétant, d’autant plus que Delevoy n’est pas exactement un alarmiste critique : l’ancien ministre UMP de la Fonction publique, d’obédience « gaulliste social », a alerté ses interlocuteurs d’un changement de perception de la loi. Avec « presque un sentiment d’abandon » et « un besoin de redonner du sens à l’action publique ». D’où « des risques majeurs », avec des « de plus en plus de conflits générationnels » et, pour 2012, le passage du « goût des autres » au « coût des autres ».

Le Médiateur de la République, qui venait de présenter  le dernier rapport de son mandat au président de l’Assemblée nationale, après l’avoir livré la veille à Nicolas Sarkozy, craint un « choc des égoïsmes » en France.  Son analyse, fondée sur plus de 700 000 contacts dans l’année écoulée, révèle « un sentiment d’isolement et d’impuissance » qui se dégage, avec notamment « un phénomène de déshumanisation » et, nouveauté, « un sentiment d’injustice ». Et de souligner qu’un tiers des personnes qui ont fait appel au Médiateur rejettent les administrations, « non pas parce qu’ils ne les aiment pas, mais parce qu’ils n’y croient plus ». « C’est le chômeur qui ne croit pas aux stages pour retrouver un emploi. C’est l’écolier qui ne croit pas à l’école pour lui offrir une chance dans la vie. C’est directement lié à la panne de l’ascenseur social ».

Enfin, celui qui est depuis novembre président du Conseil économique, social et environnemental s’est alarmé de la fatigue, du « burn out » de certains fonctionnaires…

Lui a succédé Dominique Méda, philosophe et sociologue plusieurs fois citée ici, qui a reposé – une fois de plus – la question de ce qu’est le véritable bien-être. Malheureusement, le dialogue avec Dominique Méda n’est pas, lui, « podcastable »… mais on peut toujours la lire depuis Le travail, une valeur en voie de disparition ? (1995, Aubier) jusqu’à Qu’est-ce que la richesse ? (Aubier, 1999), Au-delà du PIB (1999, Aubier), Le temps des femmes (2001, Flammarion),  et le tout récent Travail : la révolution nécessaire (2010, L’Aube). Extrait de ce dernier ouvrage : « Les 120 000 jeunes qui sortent chaque année sans diplôme ni qualification du système scolaire non seulement n’ont pas de qualification pour obtenir un emploi, mais n’ont pas pu non plus accéder à beaucoup d’autres choses. La société est entièrement responsable de ne leur donner ni de quoi avoir un emploi ni une formation générale pour mieux comprendre le monde dans lequel ils se trouvent, ou pour participer au débat. Bien sûr qu’il ne faut pas qualifier les chômeurs de force, mais, si on leur permettait aujourd’hui à tous de se former, ce serait déjà pas mal du tout. Or on en est loin. » (pp. 90-91). Effectivement, on est loin et, plus encore, on s’en éloigne.

RCA.

Extraite de Politiques de jeunesse, de Patricia Loncle, une phrase, toujours par ce raisonnement par analogie, qui interpelle : « … le droit au secours, dans le cas français, est tellement réduit (du point de vue des sommes accordées et du point de vue de l’isolement des dispositifs) qu’il ne permet pas de pallier les situations les plus graves d’exclusion sociale. » (9) Or, aujourd’hui, plusieurs missions locales sont impliquées dans une « expérimentation » concernant le revenu contractualisé d’autonomie (RCA). Expérimentation car les 5 500 jeunes qui vont percevoir cette allocation de 250 € maximum et dégressive jusqu’à 60 € vont être observés. Probablement l’idée de la randomisation avec la comparaison entre un groupe test (ceux qui touchent le RCA) et un groupe témoin (ceux qui ne le touchent pas) est-elle en fond de paysage. Comme cette métaphore inspirée : vous prenez un village africain, vous le divisez en deux aléatoirement ; pendant un an, vous donnez à manger à une moitié, pas à l’autre ; au terme de cette expérimentation, vous observez quelle moitié se porte le mieux.

L’article 4 du décret n° 2011-128 du 31 janvier 2011 relatif à l’expérimentation d’un revenu contractualisé d’autonomie précise que « lorsque ces jeunes disposent de ressources d’activité, le montant maximum de cette allocation est diminué du montant des ressources d’activités multiplié par le montant maximum de l’allocation pour la période concernée divisé par 1 050 euros. » Sapristi ! Supposons qu’un jeune perçoive 500 € de revenus. On multiplie ces 500 € par 250, soit 125 000 €, puis on divise par 1050, soit 119,05 € que l’on soustrait du maximum de 250 €, soit un solde de 131 € et, pour le jeune considéré, un revenu passant de 500 € à 631 €. Rappelons que cette expérimentation, issue de l’article 138 de la loi de finances pour 2010,  vise rien de moins que d’« accroître l’autonomie des jeunes »… Bien, on peut toujours avancer qu’un petit plus vaut mieux qu’un rien (60 € le 4ème trimestre de la 2ème année pour les jeunes sans ressources), mais l’accroissement reste modeste, très modeste. Rappelons à ce propos qu’en 2010 le seuil de pauvreté est en France de 910 € et que, en juin 2009, l’UNML et les organisations syndicales de salariés de la branche professionnelle des missions locales (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT) publiaient un Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse – au fait, où en est-on avec celui-là ? – dont l’article 5 portait… précisément sur « Une allocation d’autonomie permettant aux jeunes de devenir des adultes citoyens » commençant ainsi : « La diversité des phases d’autonomisation des jeunes, en particulier la succession d’emplois presque pérennes, de formations, de petits boulots, de périodes de latence ou d’attente, voire la poursuite d’autres objectifs que l’insertion professionnelle, génère des parcours qui ne sont pas linéaires. C’est pourquoi, dans ces périodes charnières, seules sont envisageables des dispositions qui permettent à la fois de maintenir la motivation des jeunes tout en leur garantissant une autonomie financière. Nous proposons le versement d’une allocation d’autonomie potentiellement mobilisable pour tous les jeunes accompagnés par les missions locales. Pour tenir compte de la diversité et de la réalité des parcours des jeunes de 16 à 25 ans en recherche d’autonomie, ce « revenu d’accès à l’autonomie » obéirait à quelques règles :

– Il serait stable afin de ne pas engendrer une succession de séquences de précarité ;

– Il couvrirait l’ensemble des besoins élémentaires d’un jeune citoyen (alimentation, logement, …), ceci en fonction de sa situation personnelle et familiale (hébergé par les parents, en logement autonome, seul ou en colocation, avec ou sans enfant…) ; »

Le manifeste ne fixait pas de montant mais il est à espérer que, visant la couverture de « l’ensemble des besoins élémentaires d’un jeune citoyen », son plafond n’ait pas été imaginé à 250 € se réduisant inéluctablement en peau de chagrin au cours des trimestres. Décidément, en ce qui concerne l’insertion des jeunes, on a pris l’habitude de compter petit… comme, par exemple, le 1,50 euro par habitant et par an, moyenne nationale des subventions municipales pour les missions locales, soit 2/3 d’un café dans le TGV.

Quizz…

Qui a dit : « Force est de constater qu’ils {les jeunes} sont les premières victimes de la crise économique : le taux de chômage des jeunes de seize à vingt-et-un ans est trois fois plus élevé que celui des adultes. Sur les 2 300 000 jeunes de cette classe d’âge sortis du système scolaire, 610 000 sont sans emploi et la moitié sont dépourvus de diplôme. Les jeunes filles sont ainsi particulièrement touchées puisqu’elles représentaient 60% des jeunes à la recherche d’un emploi. Cette situation a des conséquences dramatiques tant sur le plan personnel que sur le plan social. Elle conduit à une marginalisation d’une part croissante de la jeunesse et trop souvent à la délinquance : 70 000 jeunes de seize à vingt-et-un ans ont eu affaire à la justice l’an dernier. Telle est la situation de désespérance dans laquelle sont nombre de jeunes de notre pays. » ?

Et bien non, ce n’est pas Bertrand Schwartz, même si de nombreuses similitudes apparaissent avec l’introduction du Rapport de 1981 (« Les jeunes sont unis dans un certain nombre de comportements et d’idées. Ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspectives. »). C’est Michel Berson (qui fût le premier président du CNML), le mercredi 9 décembre 1981, à l’Assemblée nationale. (10)

Tout bien réfléchi, le bonheur avec l’insertion c’est qu’elle correspond à quelque chose de stable dans l’instabilité.

Charité bien ordonnée…

Cela n’a strictement rien à voir avec ce qui précède mais, basta, de temps à autre s’autoriser des escapades permet d’aspirer l’oxygène qui pourrait venir à manquer à force de suffocation dans ce drôle de monde de l’insertion. D’autant plus qu’ici on touche à une spiritualité qui, il faut bien le reconnaître, est quelque peu déficitaire sur ce blog. Il est en effet question de nonnes. C’est pioché sur France Soir, quotidien ces temps-ci un peu en difficulté.

« 1,5 million d’euros dérobés dans un couvent espagnol. »

« Un monastère de Saragosse a été cambriolé la semaine dernière. C’est une bien étrange affaire que la police espagnole a en charge depuis une semaine. Le 28 février dernier, à 7 h 30, le commissariat de San José à Saragosse (Nord du pays) reçoit un appel du monastère Santa Lucia, qui abrite une communauté de nonnes cisterciennes. Pendant la nuit, alors que les nonnes dormaient paisiblement, quelqu’un a forcé une des portes d’entrées du couvent et a saccagé l’intérieur d’un des bâtiments. La profanation aurait pu en rester là, mais avant de partir, le malfaiteur a pris soin d’emporter un butin. Et le magot n’a pas qu’une valeur mystique : 1,5 million d’euros en liquide, répartis en billets de 500 entreposés dans des sacs en plastique.

Désormais, la tâche est double pour les enquêteurs. Non seulement, ils devront résoudre « une des principales, sinon la plus importante, affaire de vol jamais perpétrée en Aragon », estime le journal régional El Periodico de Aragon, mais ils doivent aussi expliquer comment un tel magot a pu atterrir entre les mains des religieuses. Supposées vivre dans le seul amour du Christ et du travail manuel, les nonnes de Santa Lucia assurent que le pactole est le résultat « d’économies accumulées sur plusieurs années ». La somme rondelette serait notamment due au labeur de sœur Isabel Guerra, artiste peintre renommée dans tous les pays et dont les toiles sont estimées jusqu’à 48 000 € pièce. »

Les voies du Seigneur sont impénétrables. Celles du couvent l’ont par contre été. Et, comme au pied d’un arc-en-ciel, un trésor s’y trouvait. Un monastère peu austère tout compte fait.

A suivre…

(1) Philippe Labbé, François Morlet, Enquête sur le micro-crédit personnel, ANDML, février 2011.

(2) Olivier Galland, « La crise de confiance de la jeunesse française », sous la direction de Jacques Hamel et alii, La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, 2010, PUR, p. 38. Sur les enquêtes PISA, on peut lire Christian Baudelot et Roger Establet, L’élitisme républicain, 2009, Seuil, dans la collection pas chère et avec un format d’une centaine de pages faciles à lire « La République des idées ».

(3) La loi n°2005-32 du 18 janvier 2005 de programmation pour la cohésion sociale a modifié l’article 53 du code des marchés publics en introduisant les « performances en matière d’insertion professionnelle des publics en difficulté » dans les critères d’appréciation des candidatures aux marchés publics. Les dispositions de l’article 53 permettent donc d’intégrer l’insertion professionnelle comme critère d’attribution du marché.

(4) A lire le guide Clauses sociales et promotion de l’emploi dans les marchés publics, DGEFP-DIIESES-AVE-CNIAE, édité par Alliance Villes Emploi. Remarquons que, parmi les acteurs ayant participé à la rédaction de ce document, pas une mission locale n’est présente… même si certaines ont du être indirectement impliquées via un PLIE ou une Maison de l’Emploi. On trouvera entre autres dans ce guide un « Modèle de délibération susceptible d’être proposée aux organes délibératifs des collectivités publiques soucieuses d’utiliser la commande publique pour renforcer la cohésion sociale sur leur territoire. » (p. 96).

(5) Par exemple l’article « Les loubards » corédigé avec Claude Fossé Poliak et paru dans les Actes de la recherche en sciences sociales de novembre 1983, Qu’est-ce que classer ? (pp. 49-67).

(6) Gérard Mauger, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail. », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 2001. Fin de cet article déjà cité sur ce blog dans « A quoi servent les professionnels de l’insertion ? A pas grand chose » (1er juillet 2008) : « Ces nouvelles institutions, ces nouveaux métiers, ces nouvelles pratiques sont enfin indissociables d’un « discours d’escorte » politico-éthique (dont « équité » et « citoyenneté » sont deux mots clés) fondé sur l’homologie (et les quiproquos) entre l’éthique du travail social (liée à l’habitus personnaliste dominant chez les inséreurs) et « l’esprit du néo-libéralisme ». Les multiples formules de formation par alternance, les techniques de recherche d’emploi inculquent les codes sociaux, les us et coutumes de l’entreprise, les normes et valeurs qu’elle produit et auxquelles il importe d’adhérer. Ainsi parle-t-on d’« associer l’outil de production à un outil d’insertion sociale» ou d’«entreprise citoyenne». Les « petits boulots » apparaissent comme des opportunités, des moyens de restaurer les bases d’une cohésion sociale mise à mal par l’effritement du salariat. En plaçant les défaillances du système éducatif au centre des schèmes d’interprétation du chômage, en faisant de l’esprit d’entreprise le pôle modernisateur de la société, les politiques de gestion du non-emploi ont accru le poids normatif de l’entreprise. Elles propagent les principes entrepreneuriaux et invitent la population active à se définir comme des acteurs économiques contribuant au développement économique d’une société se voulant «d’entreprise», et font de l’esprit d’entreprise le paradigme structurant du processus de modernisation de la société. »

(7) Gérard Mauger, « Crise de reproduction et désouvriérisation des classes populaires en France »,  sous la direction de Jacques Hamel et alii, La jeunesse n’est plus ce qu’elle était, 2010, PUR, pp. 194-195. L’article cité de Robert Castel est « Les jeunes ont-ils un rapport spécifique au travail ? » (pp. 139-148) in Castel R., La montée des incertitudes. Travail, protection, statut de l’individu, 2009, Seuil. L’autre référence renvoie à l’ouvrage de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, 1999, Librairie Arthème Fayard.

(8) En particulier, la théorie de l’habitus, même si Pierre Bourdieu l’a parfois pondérée, ne laisse guère de place ou de marge de liberté à l’individu qui, faute de pouvoir être acteur, doit se résigner (au mieux, s’il prend conscience de son état) à être un agent (un peu) éclairé ou conscient de son aliénation. Ainsi Bourdieu commence-t-il par dire « L’habitus n’est pas le destin que l’on y a vu parfois. Etant le produit de l’histoire, c’est un système de dispositions ouvert, qui est sans cesse affronté à des expériences nouvelles et donc sans cesse affecté par elles. » mais poursuit par « Il est durable mais non immuable. Cela dit, je dois immédiatement ajouter que la plupart des gens sont statistiquement voués à rencontrer des circonstances accordées avec celles qui ont originellement façonné leur habitus, donc à avoir des expériences qui viendront renforcer leurs dispositions. » (Pierre Bourdieu avec Loïc J.D. Wacquant, Réponses, 1992, Seuil, pp. 108-109).

(9) Patricia Loncle, Politiques de jeunesse, 2010, Presses Universitaires de Rennes, p. 19.

(10) Information obtenue grâce au concours d’un ami historien, par ailleurs remarquable documentaliste en mission locale, qui va se lancer dans un doctorat reférençant tous les débats officiels de l’Assemblée nationale depuis 1981 concernant les missions locales.

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commentaires
  1. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Quel article ….!
    je réagirai juste sur le manifeste …
    Où en est-il celui là ?
    Sans doute en attente d’une mise au goût du jour …
    Espérons-le avant la rentrée de septembre 2011 …
    Il n’y a plus qu’à se mettre autour de la table et écrire ….

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