Pourquoi l’essaimage international des missions locales est-il une impérieuse urgence ?

Publié: mars 20, 2011 dans Insertion/missions locales

Esquissé dans un récent article, Pour un engagement solidaire des missions locales auprès des jeunesses méditerranéennes aspirant à la démocratie, je reviens sur la proposition d’essaimer à l’international le « concept » de mission locale et, d’emblée, on peut préciser deux choses s’agissant, d’une part, d’essaimage et, d’autre part, de « concept ».

Essaimage.

L’ami wikipedia nous dit que « l’essaimage se produit généralement à la saison favorable : au milieu du printemps, ce qui a permis à la colonie mère de se développer a nouvelle de construire la nouvelle ruche et constituer des provisions. {…} L’essaimage est le mode naturel de reproduction et dispersion dans l’espace des colonies d’abeilles. » Ainsi l’essaimage participe-t-il d’une dynamique de développement et permet-il à la structure-mère de se « constituer des provisions », interprétons ceci comme la capacité de remplir le garde-manger du théorique, de la pratique et de la professionnalité qui pourraient parvenir à force d’usure du temps à se vider. Héraclite disait « Vivre de mort, mourir de vie », que l’on peut traduire par « la naissance de nouvelles cellules est permise par la mort des anciennes et tout cela régénère l’organisme vivant. » Essaimer est « un mode naturel de reproduction » et, sans doute, pourrait-on au regard de l’histoire des missions locales constater que celles-ci se sont ainsi développées depuis, sur les sites « Dubedout » (du nom du maire de Grenoble, auteur du rapport Ensemble, refaire la ville, qui fût à l’origine de la politique de la ville), les soixante premières issues de l’ordonnance de mars 1982 jusqu’aux cinq cents actuelles qui couvrent l’intégralité du territoire national… maillage si dense qu’à l’heure actuelle la question n’est plus de créer de nouvelles missions locales mais, plus exactement, d’organiser les synergies entre elles, voire des fusions comme par exemple aujourd’hui en Martinique.

L’espace est donc occupé et le corps vivant des missions locales recherche peut-être de l’oxygène qu’il n’aura qu’hors des frontières. Ceci est une règle : tout corps vivant tend à élargir son espace possible d’évolution. Un autre principe est celui selon lequel « l’intelligibilité du système doit être trouvée, non seulement dans le système lui-même, mais aussi dans sa relation avec l’environnement… » (1) Posons l’hypothèse que les missions locales évolueront d’autant mieux qu’elles sauront s’ouvrir à d’autres environnements et, plus particulièrement, à d’autres environnements inhabituels. Car l’objectif n’est pas seulement d’exporter les missions locales mais, par rétroaction, de profiter ici de ce que nous apprendrons là-bas.

La voie est libre.

Lorsque Bertrand Schwartz plaide, à chacune de ses interventions, pour l’innovation tout en se défiant de l’institutionnalisation, il met en garde contre cette tendance « naturelle » à nous installer dans un mode de fonctionnement où l’on s’habituerait à l’inacceptable : somme toute, nous vivrions assez bien en intelligence avec le système mais, tout aussi facilement, nous oublierions d’être en révolte contre les conséquences de celui-ci. On s’habitue à tout… je renvoie le lecteur à la « fable batracienne » qui ouvre le tome 2 des Bricoleurs de l’indicible… Que les missions locales se soient organisées en branche professionnelle avec des protections sociales, le jeu du paritarisme, etc. est sans aucun doute positif, permettant le passage d’un sympathique et créatif bidouillage militant au professionnalisme, c’est à dire à une qualité d’intervention d’autant plus exigible qu’elle concerne des jeunes mis en difficulté. Cependant force est de constater que, institutionnalisées, la tendance des missions locales s’exprime désormais dans la mobilisation de beaucoup de forces au maintien des acquis, si possible à la conquête de nouveaux, plutôt que d’être des structures animées par l’objectif d’un changement social et sociétal pourtant nécessaire, impératif, si l’on considère la façon dont la jeunesse est (mal)traitée et si l’on pense toujours que les missions locales doivent porter la parole des « petits » aux « grands » et non l’inverse. (2)

La « logique » – j’hésite à employer ce mot – des programmes descendants tend à se substituer à celle des projets ascendants. Côté jardin de la DGEFP, l’erreur fondamentale de la dernière circulaire est finalement, alors que les toutes dernières PAIO disparaissent, fusionnent et mutent en missions locales, de considérer les missions locales… comme des PAIO, c’est-à-dire comme un programme d’Etat. Mais, côté cour des missions locales, la mise en place, désespérément balbutiante à l’échelle des quelques cinq cents missions locales, de conseils d’usagers est, me semble-t-il, révélatrice de ce mauvais côté de l’institutionnalisation… tout ceci n’empêchant pas les uns et les autres de boire les paroles du père fondateur dont un invariant, s’il fallait en retenir un, aura pourtant été de systématiquement favoriser avant tout la parole des jeunes. A Tours, lors de la rencontre nationale, la vidéo de Bertrand Schwartz a été, comme de bien entendu, applaudie mais se souvient-on de ses derniers mots rappelant la libération de Paris ? Sur la route normande, les troupes butaient face à la résistance allemande et c’est à ce moment que Leclerc eût l’idée d’annoncer sur les ondes radio « La voie est libre ». A partir de là, tous ont avancé. En d’autres termes et si l’on ne souhaite pas qu’elle demeure une anecdote historique, cette allégorie devrait aujourd’hui nous inspirer : la voie n’est pas libre ? Qu’à cela ne tienne !  Avançons… et vite car c’est chaque jour que cette jeunesse « devoir d’avenir » – d’un bord et de l’autre de la Méditerranée (et des autres mers) – bute sur les multiples obstacles l’empêchant d’être autonome socialement et indépendante économiquement.

Concept plastique.

Mais, si la notion d’essaimage peut retenir notre attention, c’est aussi parce qu’elle concerne ici les missions locales dont le « concept » n’est à vrai dire… pas un concept. Un concept est en effet une notion univoque, stabilisée, robuste, partagée et transmissible telle quelle. L’analyse détaillée et rigoureuse du rapport de Bertrand Schwartz doit nous faire rendre hommage à l’imagination des pionniers, à celles et ceux qui créèrent les premières missions locales car, à vrai dire, les consignes étaient vagues : les missions locales devaient être « légères », – ne pas se fâcher avec les administrations en place -, « temporaires » – on croyait, avec le « Changer la vie » de Mitterrand, que la relance économique était à portée de mains pour nous faire retrouver les trente glorieuses échappées il y avait à peine six ans – et « adaptées », c’est-à-dire collant aux caractéristiques de leurs territoires respectifs. Ainsi le rapport fondateur a plus orienté les uns et les autres vers une démarche qu’il ne leur a demandé d’appliquer un modèle immuable. Il y a donc ce que l’on sait de ce que fait une mission locale… et ce que sont les missions locales. Cette « localisation » est d’ailleurs positive – adaptabilité – et problématique – singulièrement pour le travail en réseau – car elle peut prendre la forme de pré carré et, dans un contexte de concurrence tel que celui de la dernière circulaire « CPO-CIVIS », peut recouvrir des chacun pour soi.

Alors oui, les missions sont… locales, ceci constituant un atout remarquable pour l’essaimage car on évite ainsi de transposer ou de plaquer un modèle : une mission locale c’est d’abord, du moins dans l’esprit, « une démarche plutôt qu’une suite de dispositions immuables » (3) ; on peut même dire que c’est le « local » qui précède et qui détermine la « mission ». In fine, l’originalité d’une mission locale est d’être un concept… plastique.

Des nouvelles d’Anne Le Bissonnais.


A propos de plasticité, celle-ci n’est pas qu’adaptation à l’Afrique du Nord mais vaut pour l’Afrique subsaharienne… comme nous le rappelle Anne Le Bissonnais avec cette contribution.

A.L.B. « Les bouleversements actuels au Moyen Orient et au Maghreb sont qualifiés de youthquake (« tremblement de jeunesse ») par un professeur d’université omanais, cité dans l’International Herald Tribune. Le chômage et le sous-emploi des jeunes, qui en sont la principale cause, sont aussi très importants en Afrique subsaharienne. On parle là-bas de « bombe à retardement ». Et il y a en effet urgence à trouver des solutions. Des initiatives existent, dans un certain nombre de pays, assez proches du « concept  Mission Locale », sans pour autant qu’il s’agisse de modèle importé ; les alliances/solidarités que tu évoques sont possibles et à encourager. Un réseau d’échanges d’expériences est en cours de création. Toutes les contributions seront importantes.

Pour les lecteurs intéressés, j’ai publié récemment un article : « Contribuer à l’insertion socioprofessionnelle des jeunes en Afrique de l’Ouest : premiers enseignements tirés de quatre expériences novatrices » et un document plus conséquent : « Accompagner l’insertion professionnelle des jeunes au Niger : état des lieux et pistes d’action »

Dans cet article et ce rapport, Anne plaide la pertinence du concept de mission locale hors de nos frontières. Allez, juste un extrait du résumé du rapport :

« L’expérimentation d’un centre d’appui à l’insertion des jeunes au sein d’une ONG nigérienne et avec l’appui du ministère de la Formation professionnelle a démarré en octobre 2009 dans l’objectif d’aider les jeunes par des actions en matière d’information, d’écoute, d’orientation, de construction d’un projet professionnel, et d’accompagnement vers la formation et l’emploi. La logique du dispositif est celle de l’approche globale ou systémique, intégrant les différentes fonctions de l’insertion. Il s’agit également, sur un territoire, d’être l’interface entre les jeunes, les institutions, les centres de formation, les opérateurs économiques et les structures d’appui social. La démarche est donc aussi de construire les partenariats nécessaires avec ces organismes et de développer des opportunités d’insertion professionnelle, en lien avec les acteurs de l’emploi.

{…} Même si leurs modalités et leurs contextes de création diffèrent, ces expérimentations se situent dans une logique d’interface et innovent en développant les notions d’approche globale ou systémique de l’insertion. Elles ont aussi de façon générale vocation à contribuer aux évolutions des politiques de l’emploi et de la formation. La connaissance qu’ils ont des territoires et des situations des jeunes à travers les activités menées et le recueil d’informations dans les bases de données, fait de ces dispositifs des observatoires incontournables de la jeunesse utiles aux institutions. »

Après un cadre problématique où apparaissent les spécificités nigériennes en ce qui concerne l’insertion des jeunes puis un descriptif des solutions actuelles de la politique d’emploi, Anne s’approche du modèle des missions locales via un petit détour par des expérimentations en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Mauritanie, pour y arriver dans le chapitre « Principes et fonctions des centres d’appui à l’insertion des jeunes » (pp. 51-53), où, très clairement, sa proposition reprend le modèle d’une mission locale : « une mission de service public », « l’approche globale et la mobilisation des partenariats locaux », les fonctions d’accueil (« accueil de proximité au siège et dans les antennes de quartiers »), d’information, d’orientation et d’accompagnement, la « préparation à l’entrée en emploi (ateliers de recherche d’emploi, rédaction de CV, etc.) »…

Le paradoxe est donc qu’une mission locale est sans aucun doute un modèle, avec les quelques invariants que l’on connaît dans toutes les missions locales, et qu’elle pourrait parfaitement être créée au Maroc, en Tunisie ou au Niger sans qu’il s’agisse pour autant d’une « exportation » de modèle occidental ou, pire, d’une résurgence anthropocentrée ou colonialiste. C’est le caractère systémique et, plus encore, complexe qui permet à un modèle de ne pas être plaqué… parce que la complexité inclut , on peut même dire se caractérise par l’aléatoire. Et cet aléatoire, ce ‘ du C dans le rapport A sur B est la marque de la liberté des individus qui composent, recomposent à leur gré, en fonction des singularités locales, des évènements, de l’histoire. « Gardons-nous d’aller trop vite en besogne, et de dresser hâtivement des tableaux qui, à force d’être synthétiques, ne seraient plus que des caricatures. Voir, observer, mesurer, modéliser, mesurer encore, modéliser à nouveau est une démarche de clarté qui dans le foisonnement du réel met le peu d’ordre dont nous sommes capables. » (4)

Tout ceci donne envie, n’est-ce pas ?

(1) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1996 {1990}, ESF éditeur, p. 31.

(2) On peut sinon doit pondérer cette réflexion : la recherche action conduite par le SYNAMI est un exemple de démarche non limitée à la défense des acquis. Le Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse, de juin 2009, fût également une expression de branche professionnelle inhabituelle et à saluer. Cependant qu’en est-il aujourd’hui de ce manifeste ?

(3) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, {1981} 2007, Apogée, p. 38.

(4) Pierre Léna, « Notre vision du monde : quelques réflexions pour l’éducation », in Relier les connaissances. Le défi du XXIè siècle, journées thématiques conçues et animées par Edgar Morin, 1999, Seuil, p. 45.

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