L’alternance, oui… mais sans les missions locales !

Publié: mars 2, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Pas moyen de bouquiner tranquille !

Bon, décidément on ne peut pas rester un peu tranquille à feuilleter un bon livre. Celui d’Alexandra Bidet avait un titre alléchant, L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ? (2011, PUF), mais, après une centaine de pages, l’épuisement survient ; on va alors à la conclusion page 351… mais la révélation n’est pas là. Autre ouvrage, La nouvelle économie des territoires de Jean Ollivro, un professeur de Sciences Po’ Rennes qui n’en est pas à sa première publication. Celle-ci  – idem, déjà les cinquante première pages – vous tient par contre en haleine… et ce n’est pas parce que l’éditeur est Apogée, le même que celui du tout nouveau L’insertion professionnelle et sociale des jeunes… ou l’intelligence pratique des missions locales, édition dite « refondue », c’est à dire de 175 pages à 221 et d’un format poche à un format standard de livre. J’y reviendrai puisque, paraît-il, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Alzheimer.

Bref, on ne peut pas lire en toute sérénité – et c’est dommage de pâlir, comme dirait mon voisin, un gai luron qu’on invite aux mariages – parce que là-haut ça s’agite… en l’occurrence avec un dossier de presse de quinze pages, « Formation et Emploi ». On se dit qu’ « on ne peut pas ne pas… » et que, toutes affaires cessantes, il faut s’y plonger. Ce dossier reprend  les propositions… non : les décisions du Président annoncées sur le campus des Métiers et de l’Entreprise de Bobigny ce 1er mars à la suite d’une « réunion des acteurs de la politique de l’emploi »… parmi lesquels on chercherait en vain les missions locales. L’exploit de ce document en quatre chapitres – « L’emploi des jeunes » de la page 4 à 11, « Demandeurs d’emploi de longue durée » page 12, « « La formation des demandeurs d’emploi » page 13 et « Sécuriser les parcours professionnels tout au long de la vie » pages 14 et 1 – est de parvenir à ne pas citer une seule fois les missions locales, ni explicitement, ni subrepticement avec la plus discrète allégorie. Ceci alors même que l’emploi des jeunes occupe, comme on peut le constater, 90% du discours. Et l’article 13 de la loi de cohésion sociale ? Oublié. Il est grand temps de mettre en œuvre le grand chantier Alzheimer.

Damas.

Bien qu’en est-il de cette communication présidentielle ? Pour commencer et logiquement, un plaidoyer pour l’alternance qui « constitue un véritable « passeport pour l’emploi » pour les jeunes ». Subséquemment, « de nouveaux outils vont être mis en place et des aides exceptionnelles mobilisées » sous la houlette des inoxydables « sous préfets {qui} seront chargés, sur leurs bassins d’emploi, de mobiliser l’ensemble des acteurs – service public de l’emploi, chefs d’entreprises, organismes de formation etc. – afin de rapprocher les besoins des entreprises et des demandeurs d’emploi. Des objectifs de résultats seront fixés et un état des lieux des résultats obtenus sera établi régulièrement. » Que, quelques décennies après l’éducation permanente voire plus de deux siècles après Condorcet et l’éducation populaire, N.S. découvre sur son chemin de Damas que l’alternance est un quasi point de passage obligé d’une conception intelligente de la formation professionnelle des jeunes… personne ne s’en plaindra. Qu’il « oublie » sur ce chemin de vérité foudre ou révélée les missions locales pose cependant plus que question alors que celles-ci sont les filles de cette éducation permanente et que leur fondateur écrivait en 1978 – trois ans avant le rapport – : « Et si l’on admet enfin que la situation actuelle n’est pas momentanée, n’est pas une détérioration provisoire, mais une situation de transition vers une société différente, où seraient supprimés les emplois aliénants, où l’éducation permanente ne serait pas un simple remède aux déficiences des systèmes économiques et sociaux, où, en d’autres termes, elle ne serait pas détournée de ses fins propres, alors les raisons qui militent en faveur de l’idée que l’éducation permanente peut être transformatrice et libératrice conduisent à proposer de nouveaux projets politiques. {…) définir un projet de structuration d’une politique de l’éducation permanente, un projet au terme duquel l’éducation permanente soit la force déterminante, et non plus la force détournée. » (1)

Des mesures…

Le plus copieux des chapitres, celui de « L’emploi des jeunes », égrène ainsi les décisions :

Une modulation des pénalités… « En matière d’alternance, les entreprises seront incitées à recruter au travers de nouvelles aides à l’embauche et par l’instauration d’un dispositif de bonus-malus pour celles de plus de 250 salariés. » Rappelons qu’aujourd’hui les entreprises de 250 salariés et plus paient une pénalité (la contribution supplémentaire à l’apprentissage, CSA), 0,1% de leur masse salariale, si elles comptent moins de 3% de jeunes en alternance. Désormais, ce taux sera porté à 4% et la CSA sera modulée selon l’effort de l’entreprise : plus l’effort approchera les 4%, moins celle-ci sera élevée. Une mesure équitable.

Deuxième mesure, exonération : « Une exonération totale de charges sociales pendant 6 mois pour toutes les entreprises de moins de 250 salariés qui embauchent un jeune en alternance supplémentaire.», c’est-à-dire contrats d’apprentissage ou de professionnalisation. Comme on l’écrivait dans le dernier article, voilà exactement le message inverse qu’il faudrait adresser aux employeurs si l’on était convaincu que l’embauche des jeunes était un investissement. C’est donc bien un coût. Le métier qui nécessitait la transmission s’est dissous dans l’emploi pour qui ne compte que la productivité. Il sera toujours temps à l’occasion, si possible avec les trémolos seyant bien à la nostalgie, de pleurer sur la fin de la valeur travail et, probablement, ceux qui auront conduit le corbillard seront les mêmes qui pleureront. Ou feront semblant.

Troisième mesure, 500 millions pour les CFA : 250 millions d’euros pour le « financement de 50 projets de développement de l’appareil de formation, visant à soutenir la création, l’extension ou la reconversion de centres et organismes de formation accueillant les jeunes travailleurs en alternance, en privilégiant les projets axés sur les métiers de demain. » Et la même somme consacrée « à la création de 15 000 places supplémentaires ou la consolidation de solutions d’hébergement en direction des jeunes. » Rien à redire sur le fléchage de ces crédits, reste à apprécier l’estimation de leur volume.

Quatrième mesure, l’appel aux régions : « L’augmentation quantitative et qualitative de l’apprentissage nécessite une nouvelle génération de contrats d’objectifs et de moyens (COM apprentissage) conclus dans chaque région par le préfet de région et le président du conseil régional pour la période 2011-2015. » « L’Etat s’engagera à parité avec les Régions l’Etat : pour un euro mis par l’Etat, les Régions devront mettre aussi un euro. L’engagement de l’Etat est par an de plus de 300 millions d’euros. » Il restera à vérifier la solidité de cette promesse car, d’expérience, nombre d’ « engagements » – croix de feu – croix de fer – se sont soldés de désengagements. D’autant plus que, entre 2011 et 2015, il y a 2012.

Cinquième mesure, sous le titre « Simplifier les procédures »… on trouve « simplifier les conditions requises pour devenir maître d’apprentissage » (abaisser le seuil d’ancienneté requise), « assouplir et adapter les conditions pour enchaîner deux contrats de professionnalisation à durée déterminée lorsque le deuxième contrat permet d’acquérir une qualification supérieure reconnue », permettre « de signer un contrat en alternance avec deux employeurs distincts pour les saisonniers » et l’objectif auquel on ne peut que souscrire de « valoriser le statut des apprentis » particulièrement en leur permettant « d’accéder aux prestations offertes aux étudiants de l’enseignement supérieur comme l’accès aux résidences universitaires, l’accès aux meilleurs tarifs de restauration (CROUS) et à des réductions étudiantes (loisirs, culture, transport). »

Sixième mesure, la prospection : trois cents « développeurs de l’apprentissage » issus des réseaux consulaires vont promouvoir l’apprentissage auprès des jeunes (sans s’adresser aux missions locales ?) et des entreprises, « notamment celles qui n’ont pas habituellement recours à l’apprentissage ». Observons ce qui se passe sur les terrains avec les équipes emploi dédiées qui, déjà, promeuvent l’apprentissage ou avec les dispositifs qui, également déjà, associent sur le même objectif chambres consulaires, branches professionnelles, missions locales et agences de Pôle emploi. Et posons l’hypothèse que, une nouvelle fois, le risque est celui de la superposition, des multiples partenariats qui s’agitent en mouvement brownien pour la très ordinaire raison que, pour être efficace, une stratégie de territoire doit être bien plus « territoriale » – partir des acteurs – que « territorialisée » – déclinée de haut en bas.

Rocky 1, 2, 3….

Le pompon revient au dernier paragraphe de ce chapitre sur l’emploi des jeunes avec – eh oui – « Le contrat d’autonomie » : « La situation de l’emploi des jeunes dans les quartiers de la politique de la ville justifie la poursuite d’une prestation d’accompagnement dédiée à ce public au moyen d’un contrat d’autonomie rénové » et «  Ce dispositif a montré l’efficacité d’un accompagnement intensif et personnalisé… » Naïvement, on ne se refait pas, on croyait s’en être débarrassé ne serait-ce qu’avec le départ de Fadela Amara, non à Pôle emploi comme elle l’avait annoncé mais comme Inspectrice générale des affaires sociale (8 000 € nets mensuels), mais non, le revoici ! Le contrat d’autonomie c’est comme Rocky Balboa, il y a le 1, le 2, le 3, etc. Plutôt que de répéter par exemple ce qu’en dit l’UNML par la voix de son président Jean-Patrick Gille s’adressant à Xavier Bertrand (« L’annonce, le 18 février dernier, par le Comité Interministériel des Villes, auquel vous avez participé, de la relance de 7 000 contrats d’autonomie supplémentaires a plongé le réseau des Missions Locales dans l’incompréhension au motif que les bilans effectués sur ce dispositif ne sont pas positifs et qu’il est extrêmement coûteux (évalué à environ 40 millions d’euros) », Info UNML n° 20, 28 février-6 mars 2011), laissons à l’ami Michel Abhervé le soin de nous régaler de son analyse. Elle ne saurait tarder, c’est certain. Notons cependant que le ministère vient de publier DARES Analyses (n° 013 de février 2011) consacré… au contrat d’autonomie. Soit huit pages issues d’une étude monographique, ce qui n’empêche pas de rappeler quelques données nationales telles que, par exemple, « Entre juillet 2008, date de l’entrée en vigueur du dispositif, et mars 2010, environ 24 800 jeunes ont signé un contrat d’autonomie en France métropolitaine », « Le portefeuille de jeunes par conseiller est limité (entre 30 et 40) », « La bourse de 300 euros par mois versée aux signataires durant la phase d’accompagnement est souvent perçue comme un facteur d’attractivité. »… Les seules données qui n’apparaissent pas dans ce document, c’est quand même extraordinaire, sont les résultats ! Autrement dit, d’un côté on serine, on répète, on redondance, on rabâche l’efficacité ou, plus exactement, la « performance », souvent agrémentée d’ « efficience »… mais, de l’autre côté, on oublie ces mantras…

Idéo-logique.

Cette onction présidentielle du contrat d’autonomie, vent debout contre les multiples expertises, est en quelque sorte la cerise sur le gâteau, la démonstration d’une stricte « idéo-logique », c’est à dire apportant des réponses à des questions qui n’ont pas été entendues. Une sacrée cerise à 40 millions d’euros alors que le réseau en perd 51 millions avec l’abandon du plan de relance.

Coup de vieux.

On pourrait poursuivre, par exemple en notant que, dans la mesure où « les entreprises qui embauchent un demandeur d’emploi âgé de 45 ans et plus en contrat de professionnalisation bénéficieront d’une aide supplémentaire de 2000 euros par contrat », le palier des séniors – dont l’expérience est donc, au même titre que l’inexpérience des jeunes, considérée comme un surcoût – vient de perdre cinq ans, ce qui fait quand même un coup de vieux, mais il est temps de s’accorder le temps, sinon de la tranquillité, du moins de la réflexion. Justement, sous les yeux, La nouvelle économie des territoires

(1) Bertrand Schwartz, Education permanente, Conseil de la coopération culturelle, Conseil de l’Europe, Strasbourg, 1978 (document photocopié).

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commentaires
  1. pioupiou44 dit :

    Pas moyen de bosser tranquille
    Une journée normale de conseiller pioupiou hier : des entretiens avec des jeunes, des problèmes de courrier avec une convention pas arrivée qui arrive quand même …Normale, quoi ! Jusqu’à ce beau dossier de presse …
    Je lis et je cherche les acteurs associés : sur quel réseau on s’appuie pour décider tout à coup qu’on va arrive à 1 million d’alternants ? Rien ! Monsieur Notre Président a décidé tout seul dans son coin et ça va se faire car il le vaut bien sans doute.

    Et pendant ce temps-là, des chargés de projet pioupiou triment en cherchant des partenaires pour organiser qui un forum de l’alternance, qui une semaine de l’apprentissage. Éducation Nationale, chambres consulaires, employeurs, Région, Pôle Emploi sont mobilisés sur des réunions. On bosse la com, on fait venir la presse et des jeunes pour témoigner. On trime quoi et en plus, on y croit ! Oui l’alternance, c’est bien. Oui l’alternance permet de trouver un travail plus facilement. Mais non, ce n’est pas forcément simple. Oui, les jeunes peuvent avoir besoin d’un accompagnement avant, pendant et après le contrat pour stabiliser leur situation. Oui des pioupiou œuvrent tous les jours en ce sens en se trompant parfois – ce ne sont que des pioupiou après tout !
    Et ce Monsieur Notre Président, lui, il est trop fort. Il décide et ça va se faire. Quelle chance il a ce Monsieur Notre Président … de vivre sur une autre planète !

  2. MeuchAlf dit :

    Bonjour,

    « Ce dispositif a montré l’efficacité d’un accompagnement intensif et personnalisé… »

    Les tacticiens politiques ne sont pas à la recherche de la pure vérité ou même de la simple exactitude. Ils sont à la recherche de munitions pour les guerres d’information. Les données, l’information et les connaissances n’ont pas besoin d’être vraies pour anéantir un adversaire. —Alvin Toffler

    Autre commentaire de Jean-Patrick Gille dans la gazette des communes :« Nous sommes donc dans la situation ubuesque où nous devons mettre fin aux contrats de nos conseillers chargés des relations avec les entreprises tandis que nous serons évalués et financés à hauteur de notre capacité à mettre à l’emploi les jeunes qui nous accompagnons »
    http://www.lagazettedescommunes.com/57874/le-role-de-pivot-des-missions-locales-mis-a-mal/?utm_source=quotidien&utm_medium=Email&utm_campaign=03-03-2011-quotidien

    Serions-nous des adversaires, une tâche sur la veste des bien-pensants ?

    Cordialement

    MeuchAlf

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