Herméneutique DGEFPéiste.

Publié: février 23, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Insertion/missions locales

{L’herméneutique (du grec hermeneutikè : art d’interpréter, et du nom du dieu grec Hermès, messager des dieux et interprète de leurs ordres), est la théorie de la lecture, de l’explication et de l’interprétation des textes.}

Alors, oui, parlons un peu de cette circulaire mais, plutôt que de l’effeuiller (en tout bien tout honneur) page à page, remarquons ses postulats et imaginons ces conséquences. On s’en tiendra ici à trois thèmes : l’erreur pédagogique (« le bâton »), la performance et l’irréalisme. A une autre occasion, nous reviendrons sur le « parcours d’accès direct à l’emploi » (PADE) vis-à-vis duquel, dès lors que certaines précautions sont prises, le jugement peut être plus positif… ceci signifiant déductivement que, s’agissant du volet CPO de cette circulaire, on ne peut que souhaiter que s’exprime un devoir de résistance.

Bâton.

Un premier paradoxe tient à ce – comment le formuler ? – caporalisme de la DGEFP – « c’est ainsi et ça ne sera pas autrement » – avec très peu de carotte et beaucoup de bâton. Ainsi est-il écrit que « c’est sur la base de ces indicateurs et données que je continuerai à signaler à votre attention les missions locales de votre région dont la performance me semble insuffisante. » Remarquons qu’il est bien moins question de saluer une « performance » – on reviendra sur ce terme – que de sanctionner l’insuffisance de celle-ci. Pourtant, qu’il s’agisse de sciences de l’éducation ou de sociologie de la déviance, de « l’effet Pygmalion » à Outsiders de Becker, voilà longtemps que l’on sait, selon l’adage de Baudrillard, que « le regard fait l’objet » et que, subséquemment, traiter ses interlocuteurs de déviants potentiels, susceptibles de ne pas satisfaire aux objectifs unilatéralement explicités, constitue une erreur tactique et même stratégique : on a toutes les chances de se les mettre à dos. Les comptables devraient, ne serait-ce que pour se donner une chance d’être entendus, picorer quelques enseignements des sciences sociales.

Précisément, avec cette unilatéralité, on parvient au second terme du paradoxe puisque, panachant le discours caporalo-volontariste, on trouve ici et là quelques précautions telles que le fait que cette circulaire serait l’expression « de groupes de travail représentants du secteur ».  En fait de représentativité, notons qu’il s’agit de l’UNML et de l’ANDML, certes c’est un bon début, mais que les partenaires sociaux n’ont pas été sollicités, ni donc contribué à cette circulaire. Mais, par ailleurs, ces deux organisations ont fait parvenir à BM (Bertrand Martinot), Délégué général DGEFP, un courrier cosigné, daté du 3 novembre 2010, dans lequel on peut lire : « La mise en parallèle des moyens alloués au CIVIS, en dehors des fonds du plan de relance, et des exigences du CIVIS rénové, laisse apparaître que le réseau des Missions Locales n’est pas en mesure de le mettre pleinement en œuvre à moyens constants. Nous souhaitons donc dès à présent attirer votre attention sur cette inadéquation entre notre ambition commune et les moyens alloués à sa mise en oeuvre. Notre implication au cours des 6 derniers mois était totale et motivée par le souhait que le CIVIS rénové permette aux jeunes de bénéficier d’une qualité et d’une offre de service adaptées à leur situation et facilitant leur accès durable dans l’emploi. Aussi, l’ajustement des moyens à ce dispositif rénové nous apparait être une condition préalable à sa mise en œuvre. » C’est assez joliment tourné, pas agressif pour un sou mais, autrement formulé, si la contribution du réseau à l’optimisation du CIVIS devait se traduire par des moyens n’étant pas à la hauteur des nouvelles exigences, cette participation serait biaisée et rappellerait étrangement ce slogan que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître : « je participe, tu participes, il participe, nous participons, vous participez… ils profitent. »

La « performance ». Un culte.

Le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique – les missions locales n’étant évidemment pas un service public mais, depuis le Protocole 2000 (« Les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes et les PAIO remplissent une mission de service public pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes partagée entre l’Etat, les régions et les autres collectivités territoriales. »), ayant une mission de service public -, remis par Jean-Ludovic Silicani le 17 avril 2008, avait retenu à côté de quelques valeurs traditionnelles telles que l’égalité, la continuité,  d’autres valeurs considérées comme « émergentes {et} parfois empruntées à l’entreprise, comme la performance et l’efficacité, mais aussi, plus classiquement, à des objectifs d’intérêt général, comme le développement durable ou la lutte contre les discriminations. » Nous étions donc préparés à cette « performance » au sujet de laquelle on ne peut que recommander de lire l’ouvrage d’Alain Ehrenberg, précisément Le culte de la performance (1991) qui montre comment la montée en puissance des valeurs de la concurrence économique et de la compétition sportive dans la société française, a « propulsé un individu-trajectoire à la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommé de se dépasser dans une aventure entrepreneuriale. » Concurrence économique, compétition sportive… cela fait songer à cet entraineur américain à qui l’on demandait comment il fabriquait des champions : « Je prends un panier d’œufs ; je le jette contre un mur et, s’il reste un œuf non cassé, j’en fais un champion. » Pour les pioupious qui s’interrogent sur les méthodes d’accompagnement socioprofessionnel, voilà une technique à expérimenter… avec en tête une précision : la performance ne produit pas que des effets pervers à l’échelle des jeunes (sélection des meilleurs, des plus employables, de ceux à partir desquels on dispose de plus de chances d’obtenir des résultats), à celle des professionnels (« Huit salariés sur dix vivent cette réalité. La mise en place de la CPO a donc mis sous pression les salariés. Elle a dégradé majoritairement les conditions de travail dans notre réseau. », Les CPO en Missions Locales. Enquête 2010. Le service rendu aux jeunes : amélioration ou dégradation ?, CGT, octobre 2010) mais également à celle des structures puisque, de toute évidence, l’objectif est d’instaurer la concurrence entre les missions locales, c’est à dire in fine de mettre en cause la logique même de réseau. Rappelons que le réseau repose sur le principe de réciprocité, d’échange, de partage, de mutualisation… toutes choses plus qu’étrangères mais même antinomiques au chacun pour soi, à la sanction des uns pour la gratification des autres, etc. Bref, la concurrence, outre le fait qu’elle vise à mettre les acteurs (autonomes et coopératifs) en position d’agents (surdéterminés et opposés), satisfait probablement le raisonnement comptable, programmatique, simpliste et disjonctif (qui sépare) mais heurte de plein fouet la philosophie des missions locales, complexe, projectale et de reliance. S’il est immodeste de se citer, tant pis… mais je commettais un article, « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi », dans Le Monde du 10 mai 2006 (exactement, jour pour jour, vingt-cinq ans après une date célèbre), où l’on pouvait lire : « Sixième fantasme, le résultat. D’une culture du résultat, légitime et moralement exigible face à la souffrance sociale, on dérape vers une obligation de résultat qui se concrétise dans la modulation des financements. En oubliant que les opérateurs, à qui s’impose cette obligation, ne sont pas ceux qui embauchent et ne sont pas ceux qui décident (ou non) d’aller travailler. Cette obligation de résultat correspond, en réalité, à une posture de défiance qui ne peut générer que stratégies d’opposition, de contournement, esquives et tricheries : on peut toujours mettre du « partenariat , en veux-tu, en voilà », la réalité est celle de la mise en concurrence et de la tension. Pas sûr que cela soit efficace. »

Ainsi, la « performance » peut-elle produire exactement l’inverse de ce qu’elle prétend obtenir, c’est à dire être contre-productive et inefficace.

Irréalisme.

Il y a quelque chose d’ubuesque dans cette persistance à considérer les crédits supplémentaires du Plan de relance comme exceptionnels au regard de la crise et, alors que celle-ci est loin d’être achevée, de les supprimer : si des moyens exceptionnels sont dédiés à l’exceptionnalité d’une situation, ces moyens devraient être maintenus tant que la situation demeure exceptionnelle. C’est un raisonnement assez simple qui implique que, si les moyens exceptionnels sont supprimés, c’est que la situation n’est plus exceptionnelle. Donc, il faudrait s’attendre à un retour du plein emploi ou, soyons raisonnables, à un chômage moins critique… même si, depuis des décennies et concernant les jeunes, il n’est jamais parvenu à descendre sous les 15%.

Dans son très récent rapport (février 2011) Diagnostic sur l’emploi des jeunes, le Conseil d’Orientation pour l’Emploi indique que « Le taux de chômage des jeunes (moins de 25 ans) est en France à un niveau élevé depuis la fin des années 1970. Depuis cette date en effet, le taux de chômage des moins de 25 ans représente environ le double du taux de chômage de l’ensemble de la population, parfois davantage en période de récession ou de croissance faible; il n’est jamais descendu en dessous des 15 % depuis 1982, il est aujourd’hui, en période de crise, à un niveau jamais atteint auparavant (24,2 % au troisième trimestre 2010). » On pourra toujours arguer que, tout à fait récemment, le Président de la République a annoncé sous les sunlights le déblocage de 500 millions d’euros supplémentaires pour les jeunes mais, d’une part, on est en droit de s’interroger sur ce fait du prince alors qu’il y a deux mois les parlementaires étaient invités à voter la loi de finances et que, d’autre part, si ces 500 millions signifient que la situation exceptionnelle les justifie… c’est donc que la situation est exceptionnelle et que les crédits tout aussi exceptionnels du plan de relance devraient être maintenus. Certes, le style est un peu lourd et tarabiscoté… mais, reconnaissons-le, la « logique » du système est quelque peu abscons.

Bref, moins de conseillers pour faire face, d’un côté, à l’afflux de jeunes qui viennent s’ajouter au « stock » de ceux qui sont sans solution et, de l’autre, à un marché du travail atone. Dans son rapport de 1981, Bertrand Schwartz avertissait des limites du rapport : en amont, le système de formation initiale devait cesser de déverser annuellement 200 000 jeunes sans qualification, ni diplôme (« Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. »), et, en aval, l’entreprise devait embaucher : « … sans un développement de l’emploi, les mesures proposées risquent de perdre de leur portée. »). Il est évident que, tant que le marché du travail demeurera comme tel, les « performances » ne pourront, sur la base d’un simple rapport d’efficience, qu’être modestes sinon médiocres… deux qualificatifs n’appartenant pas au champ sémantique de la performance ! Les pioupious vont connaître une mutation génétique : ils vont se transformer en Shadocks dont on rappellera que la caractéristique centrale est de pomper.

L’irréalité ou l’irréalisme d’un taux de « 50% d’accès à l’emploi dont 40% à l’emploi durable » prend toute sa saveur sur des territoires tels que celui d’où est écrit cet article : la Martinique et son taux de chômage des jeunes qui atteint 62% ! Il faudra habiller d’une burqa les agents en charge des « dialogues de gestion » de telle façon à ce que l’allongement inévitable de leur appendice nasal ne vienne pas démentir la crédibilité de leur rhétorique d’objectifs quantitatifs.

Loin, très loin…

En conclusion, oui la copie est à revoir. Que soit écrit dans cette circulaire, en parfaite cohérence avec l’œuvre de déconstruction des services publics que l’on observe in situ et in vivo avec la RGPP 1 et désormais 2, que « les missions locales sont confortées comme l’opérateur pivot des politiques de l’emploi en direction des jeunes relevant d’un accompagnement global » ne suffit pas et ressemble à un excipient sucré camouflant l’amertume de la pilule. Que soient maintenues (page 10) les cinq « offres de service » de la CPO, dont particulièrement les quatre et cinq, n’est qu’illusionnisme social si les missions locales ne peuvent, faute de moyens, remplir ces tâches d’ingénierie. Dans de nombreuses structures, l’intelligence collective et partagée des acteurs a conçu des missions locales « du troisième type », dotées de cellules d’observation, d’innovation et d’évaluation… condamnées à peine conçues à être reléguées comme accessoires afin de garantir la survie économique : on est loin, très loin du « devoir d’innovation » explicité dans la Charte de 1990. On est également très loin, c’est peu de le dire, des valeurs des missions locales : une enquête menée dans une d’entre elles, actuellement impliquée dans un projet associatif de structure, révèle que, parmi les administrateurs, c’est le « professionnalisme » et « l’engagement » qui devraient caractériser le travail d’insertion ; pour les professionnels, c’est « l’écoute » et également le « professionnalisme » ; pour les jeunes, c’est « l’écoute » et le « respect ». Croit-on sérieusement que le bâton de la défiance et la mise en tension par la concurrence sont les ingrédients permettant l’engagement, le respect, l’écoute… le professionnalisme ?

Si tel est le cas, c’est à désespérer.

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commentaires
  1. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Philippe,
    on attendait plus que ta voix pour enfoncer le clou !
    Cette circulaire nous n’en voulons pas !
    La CGT vient de l’écrire au ministère du budget…Elle est même ,selon nous, contraire à la LOLF, c’est dire sir la DGEFP devient plus royaliste que le roi.

    Le code du travail a ajouté récemment que les ML/PAIO étaient financées également sur la qualité de leur accompagnement …qu’en dit la DGEFP !

    La fonde va-t-elle monter …?

  2. pioupiou44 dit :

    Hermétique CPO
    hermétique
    adj. hermétique (de Hermès Trismégiste, fondateur mythol. de l’alchimie)
    1. Qui ferme parfaitement sans rien laisser passer: La fermeture hermétique d’une Thermos (étanche). Un autocuiseur hermétique.
    2. Qui est difficile à comprendre: Sa théorie m’a paru totalement hermétique (abscons, obscur, sibyllin; clair, évident).
    Visage hermétique, qui ne laisse paraître aucun sentiment, aucune émotion (impénétrable, indéchiffrable).

    Larousse Pratique. © 2005 Editions Larousse.

    Et CPO pour Courez Pauvres Ouailles, mais surtout courez vite, sans vous arrêter même si vous allez dans le mur. Mais ce n’est pas grave, les chiffres du chômage vont baisser pour le mois de janvier donc vous voyez bien que l’économie est repartie. Alors m’sieurs dames, arrêtez d’être mauvaises langues et au boulot et vite !

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