Castel et Supiot : le pire n’est pas certain.

Publié: janvier 26, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Bonnes intentions.

Pas mal de choses à dire. Donc, un peu de méthode. Commençons par ce rapport d’Henri Rouilleault, L’emploi en sortie de récession. Renforcer l’accompagnement des transitions professionnelles, remis le 19 novembre 2010 (199 pages sans les annexes… ouf !). Henri Rouilleault, administrateur de l’INSEE, a été chargé le 10 mars 2010 d’une mission par les secrétaires d’Etat à l’emploi et à la prospective, Laurent Wauquiez et Nathalie Kosciusko-Morizet, visant à… « faire un état des lieux de l’évolution du niveau du chômage et les caractéristiques de la population concernée, examiner l’impact de la crise sur les parcours d’emploi des salariés, opérer un benchmark {c’est à dire un repérage des bonnes pratiques} européen sur les mesures en faveur de l’emploi, proposer les évolutions des dispositifs économiques destinés à amortir les conséquences des mutations économiques. » Entre nous, « amortir les conséquences des mutations économiques » équivaut à « limiter la casse de la crise ». On retiendra la proposition n° 35 de ce rapport : « Préparer un pacte national pour l’emploi des jeunes, organiser un débat national s’appuyant sur les expérimentations sur les moyens de réduire les sorties sans diplôme de l’Education, mieux construire l’orientation et la transition vers l’emploi. (…) Il faut à la fois que l’école produise moins de non qualifiés {bis repetitas : Bertrand Schwartz, rapport de 1981 : « Le problème scolaire, qu’il n’est pas de notre rôle de traiter, pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’était pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies, tant pour leur efficacité que pour leur crédibilité. {…} C’est pourquoi, si des modifications profondes du système éducatif ne sont pas réalisées, les effets des politiques antérieures qu’on nous demande de combattre se reproduiront indéfiniment et les mesures que nous proposons perdront de leur sens. » -1) reconnaisse les compétences qu’ils détiennent néanmoins, qu’un travail en réseau avec les travailleurs sociaux et missions locales permette de raccrocher des décrocheurs, et d’autres dispositifs post scolaire permettant des formations qualifiantes avec une pédagogie adaptée pour les jeunes actifs non qualifiés. » (p. 187) Sans doute un « pacte national » n’est-il pas une mauvaise choses : bonnes intentions… à condition d’oublier ce qui précède habituellement cette expression : « L’enfer est pavé… » Ceci signifie que, pour que ces aussi pertinentes que louables suggestions soient suivies d’effets, bref ne soient pas qu’incantatoires, la dynamique devrait partir des territoires, chacun singulier (puisque leurs acteurs mettent systématiquement en avant leur particularité), et qu’un « pacte national » ne peut se construire qu’à partir de l’agrégation – les convergences mais également, de façon optionnelle, les divergences – des « pactes territoriaux pour l’insertion et l’emploi des jeunes ». On en a déjà parlé ici, à plusieurs reprises, et il n’est pas utile d’y revenir. Par contre, il est nécessaire et, sans aucun doute urgent, de les mettre en œuvre. A chacun d’œuvrer. Bottom up !

Débat.

Tous dans la rue, c’est le titre d’un nouvel ouvrage collectif publié ce mois, janvier, au Seuil. On lira avec attention la première contribution : « Dialogue entre Alain Supiot et Robert Castel. Le prix de l’insécurité sociale ». Rappelons tout d’abord qui sont ces auteurs.

Robert Castel. Un sociologue bienveillant.

Cela devrait aller vite pour Robert Castel qui (théoriquement) fait (devrait faire) partie des auteurs points de passage obligés de la culture professionnelle des intervenants sociaux depuis l’essentiel Les Métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat (Fayard, Paris, 1995). Ses derniers écrits portent sur « La montée des incertitudes » (2009, Seuil) et « L’insécurité sociale », titre de son ouvrage paru en 2003 (« La République des idées », Seuil) où il développe la thèse, largement vérifiée in situ par les professionnels de terrain, selon laquelle « C’est plus généralement la perpétuation d’un état d’insécurité sociale permanente qui affecte la plupart des catégories populaires. J’allais dire qui « infecte ». L’insécurité sociale n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. » (p. 29). Contrairement à d’autres sociologues, adeptes d’une école de sociologie critique – ce qui est positif – mais qui est parfois une sociologie du soupçon – ce qui est épuisant et démoralisant – Robert Castel exprime une humanité, un humanisme, qui devrait le rendre sympathique (« empathique ») aux pioupious des missions locales : « Ainsi voit-on se développer dans certains services sociaux une véritable effervescence occupationnelle. Ces efforts ne sont aucunement à sous-estimer. C’est l’honneur (mais peut-être aussi le remords) d’une démocratie que de ne pas se résigner à l’abandon complet d’un nombre croissant de ses membres dont le seul crime est d’être « inemployables ». Mais ces tentatives ont quelque chose de pathétique. » (2)

Cette posture est constante chez Robert Castel. Dans son article « Du travail social à la gestion du non-travail » (3), ce malgré le titre, il réfute l’opposition (4) avancée par Jacques Donzelot et Joël Roman (« 1972-1998 : les nouvelles donnes du social » – 5) pour qui « Le problème de ces nouveaux professionnels {entendez les intervenants sociaux} n’est plus de dénoncer la société mais de la produire, c’est à dire d’obtenir des jeunes l’acceptation des normes nécessaires à la transmission des connaissances, à l’exercice d’une tâche, au respect des autres, et de faire passer dans la police, chez les élus et dans les entreprises le message d’une nécessaire renégociation de leurs normes, d’une meilleure explicitation de leurs objectifs. » (p. 10). Rappelons enfin que cette proximité de Castel avec le monde de l’insertion et de l’intervention sociale est confirmée par l’implication de ce grand bonhomme sur les terrains de l’intervention sociale… comme on peut l’apprécier avec la lecture de Nous avons quelque chose à vous dire. Paroles des jeunes des quartiers, petit ouvrage – 148 pages – retraçant un cycle de forums organisé par l’Ecole de la deuxième chance de Marseille et… Robert Castel (6). Bonus, un extrait que j’aime bien… c’est Icham, jeune Algérien de 22 ans et homosexuel, qui parle : « La terre est ronde, il y a de la place pour tout le monde. Celui qui te dit le contraire a quelque chose à se reprocher ou à cacher. Il faut être fier de soi, ne pas se prendre la tête. Il ne faut pas se laisser faire et ne pas accepter l’étroitesse d’esprit de celui qui vous fait mal ou vous attaque. » (p. 77).

Alain Supiot, un juriste anthropologue contre la gouvernance par les nombres.

Docteur d’État en droit, Alain Supiot a été professeur à l’université de Poitiers, puis à celle de Nantes où il a fondé la Maison des sciences de l’Homme Ange Guépin, qui promeut une approche transdisciplinaire des transformations du lien social, et il est actuellement directeur de l’Institut d’études avancées toujours en cette belle ville de Nantes. Il a dirigé un assez fameux ouvrage collectif, Au-delà de l’emploi : transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, rapport pour la Commission des Communautés européennes paru chez Flammarion en 1999. Ce rapport s’inscrit dans la lignée des ouvrages réformistes qui, prenant acte des mutations économiques, tentent d’imaginer de nouvelles règles du social et de régulation du marché du travail comme, par exemple, le rapport Boissonnat avec le « contrat d’activité » (7) ou toutes les études concernant la « flexisécurité » (ou « flexsécurité », selon les auteurs qui s’appuient souvent sur le « modèle danois »), la « sécurité sociale professionnelle »… bref des modalités de protections sociales venant en quelque sorte compenser ou accompagner l’évolution – semble-t-il inéluctable – des contrats de travail vers plus d’instabilité ou de précarité : « Qu’est-ce qu’une politique de flexsécurité ? C’est une politique qui donne à l’entreprise la flexibilité mais qui donne aussi aux salariés des garanties en termes de revenu et d’employabilité. » (8) Faut-il préciser qu’au regard des conditions d’entrée des jeunes sur le marché du travail, avec une surreprésentation des formes particulières d’emploi (CDD, temps partiels, horaires atypiques, intérim…), ce thème devrait particulièrement intéresser les professionnels de l’insertion des jeunes ? Notons que cet intérêt dépasse très largement le cercle des intervenants sociaux… ce qui ne signifie pas pour autant que les solutions soient aujourd’hui effectives… Ainsi ce qu’écrivaient en octobre 2005 Dominique Méda et Bertrand Minault est toujours d’actualité : « Comment expliquer cette impuissance à rendre opérationnelle l’idée d’une sécurisation des trajectoires professionnelles, alors même qu’elle semble faire l’objet d’un large consensus auprès des pouvoirs publics comme des partenaires sociaux ? » (9)

Dans son rapport et considérant que, en l’état, le droit du travail n’est plus adapté au post-fordisme (10), Alain Supiot préconise l’élargissement des droits de l’emploi au travail, celui-ci englobant toutes les situations que la personne rencontrera : formation, inactivité, réorientation, etc. « L’enjeu n’est rien moins que l’abandon du modèle de la carrière professionnelle linéaire. Les interruptions de carrière et les réorientations d’activité doivent être intégrées comme les conditions normales de cet état professionnel. » (p. 298). En fait, on abandonnerait la logique qui lie les protections sociales au contrat de travail pour les attacher à la personne. Le rapport Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir, n’ouvrait pas d’autres portes en indiquant que « Vivre dans l’immédiateté les mouvements de fond qui changent la société renforce le sentiment de la fin des stabilités et la nécessité, pour la collectivité, de penser l’avenir davantage en termes de développement qu’en termes de protection et de reproduction, pour les individus, d’apprendre à gérer leurs trajectoires de vie dans et malgré les incertitudes, et donc à développer leurs capacités propres d’innovation. » (11). Bref, si l’intention de protection sociale est bien présente dans les préoccupations et si, on le sait, le modèle actuel favorise ceux qui disposent d’un emploi (les « insiders ») singulièrement aux dépens des jeunes, la proposition d’Alain Supiot, avec une déconstruction par la dissociation de cette protection avec le contrat de travail fait courir le risque, selon Robert Castel, de « lâcher la proie pour l’ombre » (12). Dans un autre ouvrage, cette fois très récent et dont il a été question ici, L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total (13), Alain Supiot développe sa thèse qu’il reprend dans sa conversation avec Robert Castel. Extrait : « Dans un tel monde, le gouvernement par les lois cède la place à la gouvernance par les nombres. Le gouvernement par les lois vise au règne de règles générales et abstraites qui garantissent l’identité, les libertés et les devoirs de chacun. {…} La gouvernance par les nombres vise à l’autorégulation des sociétés humaines. Elle repose sur la faculté de calcul, c’est-à-dire sur des opérations de quantification (ramener des êtres et des situations différentes à une même unité de compte) et de programmation des comportements (par des techniques d’étalonnage des performances : benchmarking, ranking, etc.). » (pp. 77-78).

Gouvernés par des avocats…

Revenons à l’article « Le prix de l’insécurité sociale », discussion à partir du mouvement social de l’automne 2010… tout d’abord avec ce constat de Supiot : « … nous étions gouvernés alors par des énarques, qui avaient un certain sens de l’Etat, alors que nous le sommes aujourd’hui par des avocats d’affaires. Différence sociologique de grande portée lorsqu’il s’agit de justice sociale. » (p. 15) On ne pourrait mieux le formuler.

Pour Alain Supiot, il est nécessaire de respecter les deux dimensions de la démocratie, celle « représentative » – même si cette représentation est déformée : « Machines à conquérir et conserver des sièges, ces partis ont pour fin première leur propre croissance. Et leur représentation élue au Parlement donne une image extrêmement déformée de la société française. Sur un total de 577 députés, l’actuelle assemblée nationale compte ainsi dans ses rangs seulement 3 ouvriers et 8 employés du secteur privé… » – et celle « sociale » qui « ne présume pas l’égalité des citoyens {mais} vise à la construire, en réalisant un équilibre des forces entre des groupes d’intérêts qualitativement différents. ».

Inspiré par Edgar Morin mais sans le citer, Robert Castel analyse le mouvement automnal comme « un attachement profond à un certain nombre de droits sociaux {…} c’est-à-dire sur le fait, au fond, de pouvoir garder un peu de certitude dans un océan d’incertitude. Une donnée essentielle de la conjoncture actuelle est en effet une très grande inquiétude… » (14)

Des politiques d’accompagnement : un couvercle sur la marmite.

Castel et Supiot, l’un et l’autre, s’accordent sur le diagnostic des facteurs de crise à l’origine du mouvement social : l’ultralibéralisme. Jusqu’aux années 70, on avait « un équilibre entre, pour aller vite, les intérêts du marché – ses impératifs d’efficacité et de compétitivité – et une sorte de contrepartie également consistante du côté du monde du travail : les droits en termes à la fois de droit du travail et de protection sociale. Ce n’était pas le paradis, mais cela fonctionnait tout de même assez bien. » (Castel). Mais, alors que « le principe de dignité, affirmé avec force à la fin de la Seconde Guerre mondiale, impose de faire de l’homme, et non de la finance, l’étalon de mesure de la valeur des politiques économiques {…} c’est exactement le contraire qui a été imposé par la doctrine ultralibérale : le rendement financier est devenu la mesure exclusive de la réussite économique et les hommes, réifiés en « ressource » ou « capital humain », sont sacrifiés sur l’autel de cet objectif, moyennant des « politiques d’accompagnement » visant à éviter qu’ils ne se révoltent. » (Supiot). Voilà sans doute des mots sur l’accompagnement qui ne manqueront pas de résonner  dans l’inconscient, le préconscient et la conscience des intervenants sociaux…

Centralité du travail et effets pervers.

Robert et Alain (familiarité possible puisque nous progressons pas-à-pas avec eux) poursuivent par un débat sur la « valeur travail »… après le constat, accablant, que, si « ce qui s’est passé en France témoigne donc une « capacité de s’indigner », qui est réconfortante… ce qu’on ne voit pas, c’est quels peuvent être les relais politiques de cette indignation dans le contexte actuel. » (Supiot) Et force est de constater la « soumission de tous les partis de gouvernement à la dictature des marchés financiers {qui} nourrit le sentiment d’une absence d’alternative politique. » (Supiot). Venons-en à la « centralité du travail et {l’} évolution des conditions de travail ». Un assez long extrait, entrecoupé de réflexions personnelles, car rien n’est à retirer : « Dans le vocabulaire managérial, le travail a disparu au profit des « ressources humaines », du « capital humain », de l’ « employabilité », etc. {que l’on songe, dans les missions locales, à tout ce vocabulaire adopté sans guère de résistance, pour ne pas dire comme une éponge, tel que « opérateur », « prescription », « offre de service », « prestation », etc. P.L.} Toutes ces notions procèdent d’une sorte de mythologie portée par le progrès technique, qui conduit à concevoir l’homme sur le modèle de l’ordinateur et le travailleur comme un être programmable. A ainsi disparu de l’horizon la question du travail proprement dit, du travail comme dimension fondamentale de la condition humaine, qui inscrit chacun de nous dans l’univers des signes et des choses que son intelligence et son labeur transforment, et qui conserve une part irréductible d’énigmaticité. {celle-là même que je souhaitais exprimer en parlant des « Bricoleurs de l’indicible »… P.L.} Partir du travail oblige à partir de l’homme, et je crois vraiment que les modes d’organisation promus dans les grandes entreprises {pas exclusivement : j’avoue une profonde circonspection, pour ne pas dire dubitativité, face à l’engouement dans les collectivités territoriales pour l’organisation « lean », un toyotisme toiletté, européanisé… P.L.} ne partent pas de là, mais au contraire de l’idée d’un matériel humain, dont il faut assurer la « flexisécurité » et la « résilience ». » (Supiot). Analyse partagée par Robert Castel qui, tout en défendant la centralité du travail, alerte sur un détournement organisé par « la droite la plus agressive {qui} s’est emparée de la thématique du travail en déployant un plaidoyer inconditionnel pour le travail. Non seulement il faut « travailler plus pour gagner plus » (15), mais si on ne travaille pas, on est un misérable assisté et si on est chômeur, on est soupçonné d’être un « chômeur volontaire », c’est-à-dire un fainéant. {…} N’importe quel travail, même le plus médiocre, vaut mieux que pas de travail du tout. Ce n’est certes pas très reluisant d’être un travailleur pauvre mais, à côté du misérable assisté qui vit aux dépens de la France « qui se lève tôt », c’est sans commune mesure. Voilà le type de discours que l’on entend tous les jours et les conséquences de cette position sont désastreuses. {ce qui, une nouvelle fois, me semble renvoyer à un débat très-très discret dans le secteur de l’insertion : celui de la qualité des emplois, de l’emploi décent, du glissement progressif non pas vers le plaisir mais du métier à l’emploi puis au job… P.L.} C’est pourquoi il y a une ambigüité derrière la défense du travail et je pense que quand on est un défenseur du travail, il faut dire, répéter, marteler qu’il y a travail et travail, et que le seul travail digne d’être défendu est celui qui assure les droits des travailleurs. » (Castel)

Le sens interdit du travail.

Alain Supiot poursuit sur le sens du travail, celui que j’ai nommé « professionnalité » et sans lequel le processus de professionnalisation (triade « profession – professionnalisme – professionnalité » – est non seulement bancal mais impossible, conduisant en droite ligne au sentiment d’ « instrumentalisation »… et il est vrai qu’on ne demande à un outil ni réflexion, ni réflexivité, ni engagement. « Mais la question du sens du travail pour celui qui l’accomplit n’était pas posée. Or aujourd’hui une approche qualitative est nécessaire, parce que les nouvelles formes d’organisation des entreprises visent justement à capter quelque chose de plus profond que ce qui était capté dans les formes tayloriennes. Si on en reste aux schémas de pensée anciens, on laisse ce champ libre aux techniques managériales, qui ont l’efficacité financière pour seul horizon. Mais privée de toute référence axiologique, c’est-à-dire coupée de la question « efficace pour qui ? pour quoi ? », la recherche de l’efficacité se pose dans les mêmes termes qu’il s’agisse de gérer un pénitencier, un poulailler industriel ou une entreprise de télécommunications {et une mission locale ? En tout cas, un collège et un lycée avec, désormais, des primes pour les principaux et proviseurs… P.L.} Autrement dit, faute d’un principe d’action qui donne un sens proprement humain au travail accompli, celui-ci bascule dans l’absurde d’indicateurs de performance coupés des réalités {voilà qui devrait également parler aux pioupious. P.L.}. » (Supiot).

Le pire, ni certain, ni sûr.

Le dialogue se conclut à partir de la question « Et maintenant ? », Robert Castel y apportant une réponse très proche, une nouvelle fois, de celle de Morin : le « Je ne peux donc pas avoir la prétention de savoir de quoi l’avenir sera fait, mais on peut seulement dire qu’il est foncièrement incertain. Toutefois cela signifie aussi que le pire n’est pas certain » de Castel voisine avec « le pire n’est pas sûr » qui clôt La Voie de Morin (16). De cette incertitude, on retiendra Castel les effets non imaginés, inconnus, de la persistance de la précarité : « On pourrait se demander ce que vont faire les gens qui vivent ces situations, en particulier la génération qui a connu et qui risque de connaître longtemps la précarité. Comment vit-on la précarité ? Plus ou moins bien et sans doute d’une manière pas trop dramatique si cela dure deux, trois ans. En revanche, si elle dure dix, vingt ou trente ans, comment réagit-on ? » Quant à moi, je fais l’hypothèse que cette « centralité du travail » va être sérieusement ébranlée car, si le travail devait demeurer une valeur aussi majeure et existentielle, comment penser que celles et ceux qui en sont durablement privés puissent survivre : faisant de nécessité vertu, ils ont tout intérêt à secondariser le travail… sauf à souffrir. Et s’immoler ?

De son côté et citant Roland Barthes, « les issues inimaginables que l’histoire dévoile en se faisant », Supiot rejoint ce principe d’incertitude et, s’appuyant sur la crise financière (« Privée de garde-fous, la confusion des liens personnels et des biens négociables a fait naître un Himalaya de créances privées pourries, que nos gouvernants ont réussi, il est vrai, à métamorphoser en peu de temps en un abîme de dettes publiques. ») parie sur un principe de réalité : « Les constructions folles finissent donc toujours par s’écrouler. Le malheur est que ce n’est pas nécessairement sur ceux qui les ont conçues. On peut savoir que quelque chose n’est pas tenable, mais on ne sait pas à quel moment il va y avoir rupture. »

On aurait aimé finir par plus enthousiaste mais c’est ainsi.

(1) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion {1981}, réédition 2007, Apogée, p. 39.

(2) Les Métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, p. 699.

(3) Esprit n° 241, A quoi sert le travail social ? mars-avril 1998, pp. 28-47.

(4) « Il est donc sommaire d’opposer comme le jour et la nuit de nouvelles professions du social et les représentations archaïques de l’ancien travail social, d’autant que la relation de service n’est pas condamnée à répéter ce qu’elle était et que des innovations technologiques peuvent s’opérer dans ce cadre dans une logique de contractualisation et de construction de projets. » (p. 43). Dans ce même article, page 40, une note de bas de page de Robert Castel évoque le rapport Schwartz comme « le premier et le plus explicite des rapports publics au début des années quatre-vingt sur l’insertion. »

(5) Esprit n° 241, id.

(6) L’Harmattan, 2010.

(7) Jean Boissonnat, Le travail dans vingt ans, rapport au Commissariat Général du Plan, 1995, Odile Jacob & La documentation Française.

(8) Centre d’Analyse stratégique, Conseil d’orientation pour l’emploi, Actes du colloque « La sécurisation des parcours professionnels », 13 février 2007, p. 7.

(9) Dominique Méda, Bertrand Minault, La sécurisation des trajectoires professionnelles, DARES, « Document d’études » n° 107, octobre 2005, p. 2.

(10) On lira une critique du rapport Supiot dans l’article de Christophe Ramaux « Stabilité de l’emploi : pour qui sonne le glas » (Appel des économistes pour sortir de la pensée unique, Le bel avenir du contrat de travail, 2000, Syros & alternatives économiques, pp. 61-87).

(11) Commissariat Général du Plan, mars 2001, La documentation Française, p. 188 (souligné par moi).

(12) Robert Castel, « Droit du travail : redéploiement ou refondation ? », Droit social n° 5, mai 1999 (cité par Christophe Ramaux, op. cit., p. 83).

(13) Sur ce blog, « Le social se porte mal », 4 avril 2010.

(14) Pour Edgar Morin, « Ainsi, si nous conservons et découvrons de nouveaux archipels de certitudes, nous devons savoir que nous naviguons dans un océan d’incertitude. » (La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 65).

(15) Lire sur ce blog « Bon sens » in « Des chiffres et des lettres », 17 janvier 2011.

(16) 2011, Fayard. Lire sur ce blog « La certitude de l’improbable », 20 janvier 2011.

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commentaires
  1. pioupiou44 dit :

    Le pire n’est pas certain mais il s’approche à grands pas.
    Comment ne pas dérailler quand nous répétons à longueur de journées à des jeunes :
    oui, vous êtes diplômés et vous avez des compétences mais il n’y a pas de postes pour vous en ce moment
    et non, vous n’êtes pas diplômés et vous n’avez pas d’expérience donc il faut vous former et vous aurez alors peut-être la chance de décrocher un boulot.
    Le sens de notre boulot de pioupiou est-il d’éviter une révolution, de maintenir un système totalement injuste et destructeur pour l’HUMAIN ?

    Pas gai tout ça, heureusement il nous (me) reste la culture et certains artistes comme Jaulin qui dans son dernier spectacle, le Dodo, nous parle avec humour des espèces en voie de disparition … Maigre consolation, mais toujours bonne à prendre pour que les neurones n’explosent pas en vol !!!

  2. David dit :

    Philippe, on a besoin de toi ! Trouve nous une once de sens et de respect des jeunes et des missions locales dans la très attendue et déjà regrettable Circulaire DGEFP du 19 janvier 2011 CPO et CIVIS ! Et si tu connais les « acteurs de la profession » qui ont collaboré à la rédaction de ce torchon, merci de les faire connaître sur ce blog ! Il serait intéressant que leur postérité soit assurée dans le réseau !

  3. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Attention, je sens la polémique enfler …
    « acteurs de la profession » qui ont collaboré …on devine rapidement de quel vocable on va les affubler …
    je ne suis pas persuadé que ces « acteurs » aient eu beaucoup de marge de …parole.
    En tout cas la CGT n’en fut pas … aucune organisation syndicale d’ailleurs …

    cela exclut-il les salariés de ces « acteurs de la profession » ?
    L’honneur est sauf.

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