La certitude de l’improbable.

Publié: janvier 20, 2011 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Tout chaud.

Il est arrivé hier en librairie. Difficile donc d’en proposer un résumé sauf à y avoir passé la nuit… et encore : il fait plus de 300 pages. Pour certains, 300 pages seront synonymes d’inaccessibilité : trop gros, pas le temps. Le temps… Chacun a, pour le jour qui vient, le même temps. Soit 24 heures. Et pourtant tous ne prendront pas le temps : certains oui, certains non. Certains diront « ne pas avoir de temps » pendant que d’autres ne verront pas le temps passer et que d’autres encore gâcheront leur temps. Le temps ou la temporalité est une question à la fois objective, quantitative, formelle et subjective, qualitative, stratégique. 300 pages de Marc Levy ce peut être une banale addiction ou de l’ordinaire divertissement (du latin divertire, s’écarter de ce qui est important… lire Pascal). 300 pages d’Edgar Morin, puisque c’est de lui dont il s’agit avec La Voie (Fayard), c’est aller dès les premiers mots à l’essentiel et parcourir avec lui, page à page et jusqu’aux derniers mots – « Répétons-le : le pire n’est pas sûr. Et même dans la pire des hypothèses, tout pourra recommencer pour les survivants, guéris, qui sait, de nos carences, méconnaissances et incompréhensions. Peut-être trouveront-ils, quelque part dans les ruines d’une bibliothèque, ce message qui leur redonnera espoir et ouvrage. » (p. 306) – le chemin d’un décryptage d’une humanité à la fois unique et multiple, unifiée et diversifiée : « … l’unité humaine engendre la diversité humaine et la diversité humaine entretient l’unité humaine. » (p. 11). Quant aux premiers mots, enfin presque : les derniers de l’avant-propos, ils fournissent la clé de lecture, les lunettes à chausser pour comprendre les enjeux de la complexité : « Aujourd’hui, je sens que, comme alors, un printemps aspire à naître. Mais je sens aussi qu’un regel s’annonce pour l’anéantir avant qu’il ne voie le jour. Je pressens donc que l’improbable, auquel je me voue, risque fort de devenir impossible. Mais, même si le Titanic fait naufrage, peut-être une bouteille jetée à la mer parviendra-t-elle sur le rivage d’un monde où tout serait à recommencer. Nul ne sait jamais si et quand il est trop tard. » (p.12).

Réserve.

On l’a compris, on retrouvera dans ce nouvel ouvrage de Morin les enseignements d’un socle anthropo-sociologique et d’une dimension philosophique de celui qui est sans doute, avec Michel Serres, un des plus grands penseurs de ce siècle. Toutefois, dès lors que l’on dispose d’une expertise (dès lors que celle-ci n’est ni confinée, ni cloisonnée), on peut ressentir une frustration. A ce stade de découverte, l’ouvrage, en effet, ne détonne… ni n’étonne. Ainsi par exemple, dans la troisième partie « Réformes de la société », le chapitre 6 « Le travail » – qui ne fait que onze pages (1) – balaie l’évolution du travail au XXème siècle avant de proposer « les voies réformatrices » telle que des « mesures de protection douanière visant les pays esclavagistes », des normes éthiques, un modèle de « valeur pour tous » plutôt que de valeur pour l’actionnaire, une « humanisation des tâches monotones et asservissantes » (j’avoue être dubitatif sur la possibilité d’humaniser l’avilissant…), les recommandations de l’OIT (organisation internationale du travail) pour « protéger la santé et la sécurité des travailleurs de nuit »…  Le risque, évidemment, est double : survoler, qui trop embrasse mal étreint, et ce que Bourdieu appelait je ne sais plus où « la tentation prophétique »… illustrée par le titre de l’ouvrage : La – au singulier – Voie – avec une majuscule -. Parlant de « pistes », Morin anticipe d’ailleurs dès la deuxième page : « Il est certain que ce travail comporte des lacunes, voire des inexactitudes, elles seront, je l’espère, signalées par les lecteurs. Cette première version pourrait en effet servir de texte d’orientation pour un second volume qui rassemblerait, selon les diverses « voies », en une sorte d’encyclopédie inachevée et destinée à le rester, la somme des initiatives créatrices et porteuses d’avenir dont je n’ai donné ici que quelques pistes. » Je me suis surpris à rêver à un autre « homme révolté », pour reprendre Camus, qui, sur une seule « voie », celle de l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, était parvenu à étonner… parce qu’il était parti des savoirs d’expérience des acteurs de terrain. C’était Bertrand Schwartz. Il se trouve que l’un et l’autre ont grosso modo le même âge, qu’ils se connaissent et que, sauf erreur, ils sont tous deux compagnons de la Libération.

Prométhée calmé.

Discussion hier soir avec un jeune diplômé travaillant dans une grande enseigne du commerce de distribution. Motivé, il venait de se réinscrire à l’Université pour un doctorat et, passionné, il m’exposait son objet de recherche, l’intelligence économique à laquelle il ajoutait « territoriale » (en fait, m’a-t-il semblé, plus « territorialisée » que « territoriale », c’est à dire déclinée sur un territoire plutôt que partant de celui-ci). Il s’appuyait sur une triade dont je n’ai retenu que deux termes, « veille » et « lobbying », ceci permettant de définir et mettre en œuvre une stratégie. Etrangement, de toute sa démonstration, pourtant bien charpentée, on ressortait avec le sentiment qu’il manquait quelque chose ou, plus exactement, quelqu’un : tout le raisonnement partait de l’organisation, de l’entreprise, et revenait à celle-ci… mais il y manquait l’humain, sa raison, sa rationalité et aussi son irrationalité, cet homo sapiens, ludens, démens comme en parle Morin. Or quiconque s’intéresse aux organisations constate que, grosso modo, la règle de Pareto, 20% des facteurs – 80% des effets, s’y vérifie et que, lorsqu’ont été posées les questions de la communication et de la reconnaissance, on dispose des deux thèmes qui couvrent l’essentiel de ce qui produit du désengagement, des logiques de job alors qu’on attend le métier, du produit alors qu’il faudrait de l’œuvre, etc. J’ai donc été piocher, picorer, dans La Voie, toujours au chapitre 6 « Le Travail », et j’y ai lu ceci : « Il est un certain seuil de complexité au-delà duquel tout ce qui est efficace dans une organisation simple, c’est à dire fondée uniquement sur l’autorité et l’obéissance, cesse de l’être. Du coup, on peut comprendre que la rationalisation qui, en deçà d’un certain seuil, peut être efficace, devient contre-productive au delà de ce seuil. Elle devient irrationnelle, car elle a ignoré que l’être humain, à la différence des machines artificielles, n’est pas une machine triviale. » (p. 248). Ainsi l’ambition prométhéenne de l’intelligence économique (2) – tout savoir pour aller plus vite et, ainsi, tout autant contribuer à l’accélération du temps que (se) sacrifier sur l’autel de « la nanoseconde qui expulse notre sentiment reposant sur la durée. Elle l’anéantit. Chaque battement de notre cœur devient une éternité, mais une éternité dérisoire. » (3) – se heurte à deux obstacles.

Le premier est l’humain qui, s’il est réduit à un simple moyen absent des finalités de l’organisation, résiste, sape. Il est tout petit, l’humain, mais il suffit pour enrayer et produire la bifurcation qui fera que l’on ira là où on ne l’imaginait pas.

Le second est la raison, d’où le qualificatif de « prométhéen ». « Second principe : les conséquences ultimes de l’action sont imprédictibles. Les effets de l’action dépendent non seulement des intentions de l’acteur, mais aussi des conditions propres au milieu où elle se déroule. Or on ne peut pas envisager la totalité des inter-rétro-actions au sein d’un milieu complexe comme le milieu historico-social. » (4) Même si l’on peut inclure l’aléatoire dans la stratégie, en anticipant sur de probables effets, ce qu’Edgar Morin dit et redit – l’aléatoire, l’incertain… « une chance à saisir » – est juste dès lors qu’il s’agit de « la totalité des effets et des rétroactions », certaines nous échappant, et cela avait été énoncé il y a un demi-siècle par William Ross Ashby avec la loi de variété requise selon laquelle, pour maîtriser un système avec n variables (ou « de variété V »), « il fallait le coupler à un autre système de variété supérieure ou au moins égale à V. Cette loi permet l’introduction de la notion de barrière de variété qui implique l’idée qu’il est illusoire de rechercher le contrôle complet d’un système complexe. » (5) Ainsi, sauf à considérer que les relations humaines ne sont pas complexes, faites d’interactions, on doit accepter le principe que jamais on ne disposera des contrôles nécessaires pour le déterminer (en amont) – c’est là l’objet de la veille – et l’évaluer (en aval). « Ca calme », comme le dit ma fille.

(1) La problématique de l’organisation du travail est cependant également abordé  dans le chapitre 11 « La débureaucratisation généralisée », également très court (pp. 127-132), de la première partie « Les politiques de l’humanité ».

(2) Ambition stimulée par des évènements tel que celui, d’actualité, de péril jaune qui menace notre constructeur national d’automobiles, Renault.

(3) Philippe Engelhard, L’homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre ? 1996, Arléa, p. 340.

(4) Edgar Morin, Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise ? 2010, Bayard, p. 29.

(5) Jean-Claude Lugan, La systémique sociale, {1993} 1996, 2ème édition, PUF, p. 27. Sur la notion de contrôle en systémie, on peut également lire Charles François, « La systémique : un méta-langage connectif », Revue internationale de systémique, vol. 12, n° 4-5, 1998 : « Quant aux contrôles, il conviendrait sans doute de réserver l’usage du terme aux régulations construites intentionnellement par l’homme. Et une telle distinction pourrait servir de base à des études critiques des contrôles, souvent basés sur l’ignorance et l’erreur, et qui sont loin de toujours instaurer des régulations satisfaisantes, surtout à long terme. » (p. 411).

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commentaires
  1. Claude Labbé dit :

    Demain, je l’acquiers !

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