Des chiffres et des lettres.

Publié: janvier 17, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Actualisation.

D’accord, il est vrai que, citée dans le précédent article,  l’enquête Emploi de l’INSEE s’appuyait sur les données 2009 et que, au rythme effréné de l’obsolescence, il est judicieux d’actualiser tout cela. Le supplément « Economie » du Monde du 11 janvier en fournit l’occasion sous le titre, certes peu engageant, de « Le gros de la crise sociale reste à venir ».  Un package « déprime & données factuelles », donc.

L’INSEE estimait le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (949 €) à 7,8 millions avant la crise et, en 2010, « 35% des chômeurs ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté. » Entre mi-2008 et mi-2010, selon la DARES, on a recensé 300 000 chômeurs non indemnisés supplémentaires, « les inactifs souhaitant travailler sont 100 000 de plus qu’il y a deux ans, enfin le nombre de chômeurs de longue durée « tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi » (catégories A, B et C) a augmenté de 52,3% de novembre 2008 à novembre 2010. Il est passé de 986 700 à 1,5 million. »

Plus de 30% des personnes des classes moyennes – « le sucre qui fond dans la tasse », selon la métaphore déjà citée de Louis Chauvel (1) – vont désormais faire leurs courses alimentaires dans des « maxidiscompteurs »…

Les jeunes impactés…

En 2009, le nombre de DE inscrits depuis plus d’un an (donc DELD) a augmenté de 35,9%, celui des DE inscrits depuis plus de deux ans (donc DETLD) a connu en 2010 une croissance de 36,4%. Enfin, « le nombre de contrats à temps partiel a augmenté de 260 000 depuis le début de 2008 », selon Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).  Bien entendu, en front line les jeunes : « Alors que l’ajustement sur le marché du travail se fait par la précarité, les 15-24 ans sont cinq fois plus représentés que les autres catégories d’âge dans les contrats précaires {…} et, pour 2011, le niveau de précarité pourrait s’accentuer puisque « sur les intentions d’embauches exprimées par les entreprises, plus de 85% sont des CDD, mais surtout 60% le sont pour des durées de moins d’un mois », précise le même économiste. Cela promet et relativise le niveau de « performance » exigée et mesurée par l’accès à « l’emploi durable »… qui, véritable Graal, a probablement plus de chance d’être trouvé dans la forêt de Brocéliande que dans les zones industrielles. Voilà, par exemple et concrètement, une variable de contexte favorable à prendre en compte pour la mission locale rennaise qui dispose d’une antenne non dans cette forêt mais sur le pays de Brocéliande…

Les jeunes énième fois prioritaires…

Les jeunes surexposés par la crise, cela tombe bien puisque, cette fois, selon Le Monde du 12 janvier, « L’emploi des jeunes est prioritaire dans l’agenda social 2011 ». Qu’est-ce à dire ? Une négociation sur l’emploi des jeunes entre patronat et syndicats va s’ouvrir début février, la CGT ayant refusé de s’associer au texte de base : « Il n’y a rien sur le partage des richesses, ni sur l’augmentation du volume de l’emploi. Quant à la sécurisation des parcours professionnels, elle relève d’une perspective lointaine. » Jean-Philippe nous en dira peut-être plus. Pour FO, « Il faut lever les freins à l’embauche en mobilisant, pour ce faire, les financements paritaires existants. » Laurent Berger, pour la CFDT, avance des pistes telles que l’accueil des jeunes en entreprise, un accompagnement renforcé pour les demandeurs d’emploi de moins de 30 ans (tiens, on repousse le plafond !), des « emplois – innovation » qui seraient l’équivalent d’emplois – jeunes dans les secteurs porteurs…

Vérité – foudre.

Si Pôle emploi tente avec Morin le lifting de son image s’approchant de France Télécom, son partenaire pour les cadres, l’APEC, entre à son tour dans une phase de turbulence, son président, Eric Verhaeghe, venant de démissionner… « Cette décision résulte à la fois d’un désaccord avec le Medef sur les missions de l’APEC, d’une prise de conscience de la gravité de la crise de 2008 et des limites de l’économie de marché… » (Le Monde, 13 janvier). Eric Verhaeghe vient de publier un ouvrage, Jusqu’ici tout va bien ! (éditions Jacob-Duvernet) où il dénonce les dérives d’une société où « tout ce qui sert à tous est stigmatisé : la sécurité sociale, l’école, les dépenses publiques, l’impôt » et où « tout ce qui sert à l’élite et au paraître est vanté. {…} Sous couvert de mener de grandes réformes économiques, libérales, une aristocratie a dévoyé notre régime démocratique et l’a capté à son profit. » Voilà ce que l’on appelle une vérité – foudre, une révélation. Elle a frappé ce président.

Bon sens.

Toute vérité n’est pas foudre, certaines étant longuement maturées. C’est le cas pour Dominique Méda (2) qui, avec de nombreux économistes, sociologues, journalistes, signe un manifeste à contre-courant du projet de démantèlement des 35 heures : « Pour la semaine de 32 heures ». Ce texte commence par une vérité de bon sens : « Il y a quelque chose d’insultant pour les millions de chômeurs recensés ou non, de travailleurs précaires ou épuisés, de salariés contraints au temps partiel, de s’entendre dire à nouveau, cette fois par Manuel Valls, député PS de l’Essonne, qu’il leur serait possible de gagner plus en travaillant plus. » Ce bon sens n’est pas à confondre avec le sens commun, dont une illustration est précisément le slogan présidentiel repris à peu de choses près par Valls. Pour ces signataires, « La double crise économique et écologique devrait pourtant amener à repenser les politiques de lutte contre le chômage. En Europe et en France, il n’y a aucune raison de tout miser sur la croissance, surtout parce que, même si l’on renonçait à ces purges sous la pression des mouvements sociaux, c’est le modèle de développement qu’il faudra revoir. Le lien entre taux de croissance du PIB global et emploi perdra de son sens dans une économie où certains secteurs – intensifs en produits durables et de qualité, et donc en emplois – devront croître de façon accélérée alors que d’autres devront décroître rapidement. » Force est de constater que l’on n’en prend pas la direction car « Le gouvernement reconduit au contraire les cadeaux fiscaux aux privilégiés – 100 milliards d’euros par an pour les mesures fiscales prises depuis 2000 – alors que le service de la dette publique atteint 50 milliards d’euros par an et que les dividendes ont repris leur progression. Voilà pourquoi la question de la répartition est décisive : il faut choisir entre verser des intérêts et des dividendes ou créer des emplois par la reconversion écologique et la réduction du temps de travail. » « Contre le chômage, « on a tout essayé », disait François Mitterrand… sauf de toucher aux profits financiers. En conservant l’actuelle répartition des revenus, il ne sera possible ni de faire reculer le chômage, ni d’enclencher la transition écologique. Toute proposition contraire est une illusion. Quant à l’idée d’allonger la durée du travail, c’est une véritable aberration économique et écologique. » On ne saurait mieux dire. On peut cependant compléter cette analyse par la lecture de l’instructif ouvrage Le président des riches du couple de sociologues, désormais célèbre ou presque, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (3).

S’engager, pour quoi ?

Reste que, si cette diminution du temps de travail est souhaitable, une autre question se posera, en particulier dans les métiers du social : celle de l’engagement. Il n’y a certes pas incompatibilité entre cette réduction et la professionnalité – le sens que l’on met dans l’ouvrage – mais le risque de secondarisation du travail existe. Car si les Français se déclarent attachés à la valeur travail, particulièrement pour sa dimension symbolique (« …Au-delà de la dimension matérielle du salaire, la dimension symbolique, à savoir la reconnaissance sociale acquise grâce au salaire, est extrêmement forte. » – 4), il n’empêche que ce sont les mêmes  qui « ont le désir, tout aussi fort, de voir le travail occuper moins de place dans leur vie. » (5).  Sont donc posées ici la question de l’engagement, plusieurs fois abordée ici et qui est probablement centrale pour les intervenants sociaux, comme celle, d’ailleurs rarement évoquée (sujet tabou ?), de la qualité des emplois dans lesquels on insère les jeunes puisque cette dernière correspond en quelque sorte à la finalité professionnelle : comment s’engager si la finalité de son engagement est médiocre ?

Sursis.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la Méditerranée, une immolation a créé la bifurcation et le peuple a chassé un tyran-escroc  – une « dictature mafieuse », selon les termes de Moncef Marzouki, auteur avec Vincent Geisser de Dictateurs en sursis (2009, éditions de l’Atelier) – et sur les pays voisins, silencieux, plane le risque (version dictateurs) ou la chance (version peuple) de contagion. On parle de l’Algérie, de la Lybie, de l’Egypte… un peu moins du Maroc qui, pourtant, aurait quelques raisons de bouger : outre le contraste entre la fortune de Mohammed VI et les conditions de vie du peuple, Le Monde du 12 janvier nous apprend que, selon une enquête du Haut-Commissariat au plan marocain (HCP), près de 63% des femmes marocaines ont subi récemment un acte de violence, 23% ayant déjà subi un acte de violence sexuelle.

Brezonneg cocorico…

Histoire de clore par une information « positive », celle-ci, certes anthropocentrée et n’ayant guère à voir avec ce qui précède : dans son rapport L’Etat social de la France 2010, publié en décembre dernier, l’Observatoire du dialogue et de l’intelligence sociale (ODIS) classe la Bretagne comme première région pour le taux de bacheliers au sein d’une même génération avec un score de 71,8%. En deuxième rang, le voisin, les pays de la Loire avec 67,8% et, en troisième position, l’Ile-de-France avec 65,9%. Depuis 2002, la Bretagne est la région la plus performante en termes d’accès au bac et ceci ne fait que progresser : + 3,7 points contre 2,3 pour l’ensemble national. Je ne sais pas comment on dit cocorico en breton.

(1) Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, 2006, Seuil, p. 10.

(2) Auteure, entre autres, de Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Alto Aubier, avec qui j’ai eu le plaisir de faire une étude sur les emplois-jeunes et le développement durable… il y a une dizaine d’années.

(3) 2010, La Découverte.

(4) Dominique Méda, Travail : une révolution nécessaire, 2010, L’Aube, p. 21.

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commentaires
  1. Pioupiou44 dit :

    KOKOKOG ou KOTOGOG, KOG -KOGOG… d’après une recherche rapide sur internet, car sinon mon Breton laisse un peu à désirer …

    Pioupiou44

  2. frdijon dit :

    Brezonneg cocorico,
    Je devrais vérifier mes sources, mais je crois avoir lu que la Bourgogne était 16ème dans ce classement relatif à l’accès au BAC…et se félicite d’être la 3ème pour l’accès à l’apprentissage…y aurait-il un lien de cause à effet ? et inversement…

  3. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    jean philippe, vous renvoie sur le site de la CGT :
    sur l’agenda social :
    http://www.cgt.fr/spip.php?article38002

    à suivre …

  4. Michael Alamy dit :

    Bonjour,

    « kokerike » d’apres un livre breton pour enfant. voila ma modeste contribution.

    cordialement

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