Nuits enceintes et scénario noir.

Publié: janvier 11, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Il est des jours, je crois l’avoir déjà dit, où Le Monde apparaît indispensable. C’est le cas de ce lundi 10 janvier avec une page entière où Edgar Morin – sans aucun doute l’auteur le plus cité ici – nous souhaite, en quelque sorte, ses vœux… précédés d’un diagnostic sombre : « La marche vers les désastres va s’accentuer dans la décennie qui vient. A l’aveuglement de l’homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint l’aveuglement de l’homo demens possédé par ses fureurs et ses haines. La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchainement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout les forces de dislocation et de décomposition progressent. » Peu de contestation possible, c’est certain, quant  aux effets de ces forces : croissance des inégalités, cataclysmes « naturels »… un qualificatif bien mal approprié tant la main de l’homme y est présente, active et responsable…, barbaries de toute sorte, cynismes et égoïsmes. Mais ces effets ne sont pas qu’ailleurs, équateur ou antipodes, assassinats au Niger ou inondations en Australie, pas plus qu’ils ne relèvent de l’exceptionnalité : ils imprègnent ici le quotidien, modèlent et contraignent les comportements par des peurs conscientes ou non, avouées ou non ; ils orientent vers la rétractation, vers l’incommunicabilité, vers un « je » exclusif et métastasé au dépens et contre un « nous ». relégué et instrumentalisé. Tout ceci, il est vrai, n’évoque guère l’optimisme conventionnel d’un discours de début d’année.

Héraclite.

Reste que, partant de ce constat, Edgar Morin rebondit avec sa thèse de la métamorphose, qu’il ne cite pas explicitement dans cet article du Monde mais qui y ressemble fort. Rappelons que cette métamorphose est le « troisième principe d’espérance dans la désespérance » avancé par Morin dans L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot (1) : « … un système qui n’arrive pas à traiter ses problèmes vitaux, ou bien se désintègre, ou bien arrive à se métamorphoser en un métasystème plus riche, plus complexe, capable de traiter es problèmes. » Dans Le Monde, cette métamorphose s’exprime ainsi : « … les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout les forces de résistance, de régénération, d’invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif. {…} La course a commencé entre le désespérant probable et l’improbable porteur d’espoir. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » (Friedrich Hölderlin), et l’espérance se nourrit de ce qui conduit à la désespérance. » Comme Héraclite qui disait « Vivre de mort, mourir de vie », Morin conclut : « Mais le probable n’est pas certain et souvent c’est l’inattendu qui advient. Nous pouvons appliquer à l’année 2011 le proverbe turc : « Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra. ». »

La jeunesse, un problème politique.

« Quel rapport avec les jeunes ? », penserait-on… Nous voyons sous nos yeux ou presque, de l’autre côté de la Méditerranée, l’explosion de colère d’une jeunesse méprisée par des systèmes captés politiquement et détournés financièrement par des dictateurs en képi ou non qui labourent d’injustices le terrain du fondamentalisme. Cette colère, inéluctable, ne pourra qu’enfler. Mounir Fatmi, dans « Non et prénom », extrait de Lettres à un jeune marocain (2), écrit : « Ceux qui te disent que tout est écrit veulent t’emprisonner dans leurs livres, dans leurs pensées, dans leur histoire et leurs vies. Ah, si seulement les mots étaient libres sans aucune histoire ! Juste des mots. Des mots nus. Non, rien n’est écrit, tout est encore à trouver. Tout est à créer, tout est à vivre. Non, je ne peux plus penser le monde avec des outils du passé, juste pour accepter une réalité illusoire. Aujourd’hui je suis en vie. Je pense, je marche et je continue. » (p. 115). Mais, autant la révolte de la jeunesse maghrébine nous paraît légitime, autant notre regard sur la jeunesse d’ici semble finalement assez bien s’accommoder d’un statu quo qui dure depuis des décennies et que l’on peut résumer ainsi : d’un côté, oui, de la compassion pour cette « génération sacrifiée », pour ces jeunes qui « sont mal partis » selon l’expression de Louis Chauvel (également dans Le Monde, une page entière le 4 janvier), de l’autre côté une mobilisation qui n’est pas à la hauteur ni de cette compassion – on en vient donc à penser à des larmes de crocodile -, ni de ce qu’il faudrait faire pour mettre un terme à ce qui n’est plus une « juvénisation » (3) mais un déni d’adultéité.

Prenons un exemple simple : une mission locale est une structure créée par la volonté des élus ; quel écot les collectivités consentent-elles à verser pour l’insertion de « leurs » – ils ne sont pas abstraits : ce sont ceux qui sont présents là, sur le territoire – jeunes ? 1,50 € en moyenne par habitant et par an. 1,50 € ! Et combien de fois ne faut-il pas relancer la collectivité qui « oublie » de régler la subvention ou qui ne s’en acquitte qu’après avoir réglé la quasi totalité de ses fournisseurs ? Poursuivons. Combien de missions locales bénéficient-elles d’un investissement effectif des forces politiques dans leurs conseils d’administration ? Or, bien avant d’être une question technique, l’insertion est un problème politique… qui ne se règle pas uniquement à l’échelle nationale via le vote des budgets et de lois incluant tel ou tel programme de la politique de l’emploi.

Les exceptions qui, fort heureusement, existent n’invalident pas ce constat : à la minorité sociétale et économique à laquelle le monde adulte renvoie ou relègue la jeunesse correspond un investissement financier et politique minoré…

L’innovation : un état d’esprit et une activité structurée.

Le second point évoqué par ce texte de Morin est la nécessité absolue, vitale, de libérer les forces de la créativité et cela renvoie à un état d’esprit dans les missions locales. Bien entendu, un état d’esprit ne se décrète pas… Cependant on peut favoriser structurellement l’innovation, tout d’abord en la nommant comme activité, pas seulement vague mission à remplir au regard du « devoir d’innovation » dont parle la Charte de 1990. Autrement dit en installant fonctionnellement l’innovation dans la mission locale : où, quand, par qui, avec quels moyens, pour quelle production ? sont les questions à poser et auxquelles répondre pour que l’innovation – cette force contre-programmatique – ne soit pas un vœu mais, accolée à l’observation et articulant « réflexion – action – réflexivité », constitue le cœur de l’ingénierie.

Je citais Louis Chauvel qui, décidément, est un des rares sociologues aujourd’hui à tenir un discours sur la jeunesse très fort et même radical, au sens étymologique : aller à la racine : « A droite comme à gauche, l’enjeu est de servir les droits acquis plutôt que de développer ceux de demain. Depuis plus de dix ans, la première information sur les sites Internet des grandes centrales syndicales relève de la retraite, et celui des banques vante les placements à bons taux et sans risques auprès de leurs clients. Notre économie est un capitalisme d’héritiers de énième génération où les nouvelles fortunes peinent à faire leur place, et notre Etat-providence nourrit les jeunes pauvres au travers des retraites de leurs ascendants. » Avec « Les jeunes sont mal partis » dans Le Monde du 4 janvier, Louis Chauvel ne déroge pas à la règle…

« Parions qu’aucun candidat n’aura le courage… »

Commençons par la conclusion : « Mais il faut se rappeler que les périodes de conscience où la société française redécouvre sa jeunesse sont systématiquement suivies de phases d’amnésie où elle oublie jusqu’à l’existence de ses propres enfants. Le patient préfère alors se droguer au déficit, et, dans ces phases, l’investissement dans la jeunesse est un vœu pieux. Parions donc qu’aucun candidat n’aura le courage de s’atteler à une telle politique de générations. »

Un triple déclassement : scolaire, intergénérationnel et systémique.

Revenons à l’introduction diagnostique : « Quels sont les symptômes de ce mal-être collectif ? Les plus visibles relèvent des difficultés de la jeunesse. Nous le savons, trente-cinq ans après l’extension du chômage de masse, la jeunesse a servi de variable d’ajustement. Chômage record, baisse des salaires et des niveaux de vie, précarisation, développement de poches de travail quasi gratuit (stages, piges, free-lance, exonération de charges, etc.), nouvelle pauvreté de la jeunesse, état de santé problématique et faible recours aux soins, absence d’horizon lisible.

En une décennie, nous n’avons pas progressé – c’est une litote. Nous observons un triple déclassement. Scolaire d’abord, la jeunesse étant maintenant de classe moyenne du point de vue des diplômes, mais en deçà de la classe ouvrière du point de vue des revenus. Au-delà de la valeur des diplômes, le déclassement est aussi intergénérationnel, avec une multiplication attendue des trajectoires sociales descendantes par rapport aux parents.

Il est aussi systémique, puisque, avec la chute des nouvelles générations, ce sont leurs droits sociaux futurs qui sont remis en cause : leur développement humain aujourd’hui, leur capacité à élever leurs enfants demain, et leurs retraites après-demain. Il s’agit donc de la régression du système social dans son entier, et pas simplement celui d’individus. »

Imposer les logements vacants et les résidences secondaires.

Poursuivons par les propositions : « Rien ne se fera sans investissements massifs. {que l’on songe au 1,50 €/habitant/an…} … Le projet d’abandon de l’impôt sur la fortune (ISF) et son remplacement par une taxation des revenus du patrimoine va dans le mauvais sens, dans une société française où le patrimoine immobilier dormant a vu tripler sa valeur en vingt ans. Une meilleure taxation des résidences secondaires dans le tissu urbain est de nature à rapporter des ressources considérables tout en fluidifiant de nouveau le marché de l’immobilier : combien de seniors ont leur épargne dans des logements vides à l’année, dans des zones à forte densité, alors que les jeunes familles s’entassent dans quelques pièces ? »

Chien crevé au fil de l’eau…

Dans un encadré, « Une paupérisation qui menace la démocratie », Louis Chauvel trace « le scénario noir {…} : vieillissement des victimes, qui, de jeunes chômeurs et de travailleurs précarisés, deviendront, en 2020 et au-delà, les retraités paupérisés.

Il n’y aura donc pas de deuxième chance pour ceux qui n’ont pas eu la première, jusqu’au redémarrage qui fera émerger une nouvelle jeunesse qui brisera la chaîne de la dette vis-à-vis des générations passées. Ou, bien sinon, l’enfermement sur le passé nous promettra au déclassement systémique, si ce n’est les deux. C’est bien là le scénario du chien crevé au fil de l’eau.

Evidemment, la déprise politique généralisée résultant de l’absence de transmission politique nous promet aux dérives les plus inquiétantes : populisme, patrimonialisme, autoritarisme, mouvementisme. La démocratie ne peut progresser dans ce contexte. »

C’est à ce moment qu’il faut nous retourner vers la petite lumière de l’improbable métamorphose, replacer la jeunesse comme un problème politique car « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse » (4), installer au sein des missions locales le « principe innovation », faire l’échange standard du logiciel programmatique contre le logiciel projectal.

Enfin, ce que j’en dis…

(1) 2007, éditions Taillandier.

(2) 2009, Seuil.

(3) Jean-Claude Chamborédon parle de stratégies de « juvénisation », les adultes renvoyant les jeunes à leur inexpérience, et d’« obsolescence » (les jeunes invalidant la capacité d’adaptation des adultes). Chamborédon J.-C., « Adolescence et post-adolescence : la juvénisation. Remarques sur les transformations récentes des limites et de la définition sociale de la jeunesse », (dir) Alléon A.-M., Morvan O., Lebovici S., Adolescence terminée, adolescence interminable, 1985, PUF.

(4) Morin E., La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 20.

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commentaires
  1. Jean philippe Revel - syndiqué CGT dit :

    Entendu sur france culture lundi 10 janvier 2011 matin :
    Philippe askenazy sur l’emploi des jeunes
    http://www.franceculture.com/emission-l-invite-du-jour-philippe-askenazy-2011-01-10.html

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