Monoparentalité, RSA jeunes et héritiers

Publié: janvier 8, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Le moral doit être en berne au Monde, c’est la seule explication plausible pour justifier deux Une, deux jours consécutifs, à vous coller le bourdon. Le vendredi 7 janvier « La pauvreté guette nombre de familles monoparentales » et rebelote le lendemain, « Le RSA jeunes, symbole d’une génération sacrifiée ». Procédons chronologiquement.

« Un tiers des familles monoparentales sont pauvres ». En fait et selon l’INSEE, c’est 30% qui vivent sous le seuil de pauvreté (949 €/mois) mais ne chipotons pas pour 3% d’autant plus que ces 30% représentent 2,3 fois plus que dans l’ensemble de la population. La monoparentalité est fortement corrélée à la séparation, officielle (divorce) ou non : si, en 1968, 6% des enfants vivaient avec un seul de leurs parents (sur les barricades ou non), en 2005 cette proportion atteint 16%, soit une belle progression de plus de 150%.  Bref, le mariage ou le concubinage connaît la même évolution que l’emploi : du CDI au CDD, demain l’intérim. D’où la tentative métaphorique de Parisot-les-yeux-bleus qui ne voyait pas pourquoi la règle pour les contrats de travail ne serait pas similaire à celle des contrats de mariage, donc à durée déterminée. Effet direct sur les foyers à faible revenu, « La séparation provoque un appauvrissement très net des familles… dans les milieux défavorisés, la séparation est un accident qui peut faire basculer les familles de la simple précarité à la vraie pauvreté. » Mais la monoparentalité n’a pas qu’un impact économique mais également social, plus particulièrement en ce qui concerne la socialisation des jeunes : selon Agnès Fine, anthropologue, « … la monoparentalité place parfois les enfants qui vivent seuls avec leur mère – surtout les aînés – dans un rôle de confident ou de gestionnaire, un peu comme s’ils étaient des adultes. » Certains cependant seraient « irrités par les discours stigmatisants sur la monoparentalité » : il faudrait comparer les effets sur l’éducation des enfants de familles séparées et de familles « unies » mais conflictuelles… Pour Claude Martin, un sociologue dont les premiers travaux portaient précisément sur les situations post-divorce et avec lequel j’ai un point commun dans un titre d’ouvrage puisqu’il a publié en 1985 Pas de social sans bricolage aux Presses universitaires de Caen, « la séparation, c’est aussi une façon de résoudre des crises profondes, et cela provoque souvent un véritable soulagement, y compris chez les enfants. » Ce qui est certain c’est que le pouvoir d’achat, lui aussi, est soulagé.

L’article sur le RSA jeunes commence par une expression probablement involontaire « Au moment où les politiques s’enflamment sur les 35 heures… » car, si il y a des flammes, elles sortent moins de la gueule de poussifs dragons politiques que des mains des jeunes… de l’autre côté de la Méditerranée.

Ubu…

Le journaliste continue : « il y a une réalité qui, elle, ne fait pas débat : les jeunes de moins de 25 ans restent une génération sacrifiée.  Jeudi 6 janvier, Roselyne Bachelot, ministre des solidarités et de la cohésion sociale, a confirmé que l’extension du revenu de solidarité active (RSA) aux moins de 25 ans, effective depuis le 1er septembre 2010, n’avait bénéficié qu’à 5 024 personnes. L’objectif initial était une population de 160 000 jeunes. » Cause de l’échec ? Les conditions d’éligibilité : avoir travaillé au moins deux ans à temps plein sur les trois dernières années. « En d’autres termes, alors que 150 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans qualification, les candidats au RSA jeunes devaient avoir commencé à s’insérer sur le marché du travail. » Ubuesque.

Urgent d’agir…

« Depuis plus de trente ans, avec les premiers plans pour l’emploi des jeunes lancés par Raymond Barre en 1976, l’insertion professionnelle des moins de 25 ans est un casse-tête pour tous les gouvernements, de droite comme de gauche. {…} Il y a pourtant urgence à agir sur l’insertion des jeunes. Au deuxième trimestre 2010, selon l’Insee, 632 000 jeunes de 15 à 24 ans étaient à la recherche d’un emploi, soit un taux de chômage de 23,3 % (contre 17,7 % dans les pays développés). En juillet 2010, 109 000 jeunes de moins de 25 ans recherchaient un emploi depuis un an au moins, soit une hausse de 72 % en deux ans.

Des jeunes qui restent à la porte du marché du travail basculent dans l’exclusion sociale et s’enfoncent dans la précarité : 20,2 % des moins de 25 ans vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les politiques ont intérêt à y prendre garde avant 2012. Une génération sacrifiée peut devenir demain une génération révoltée. »

Souffrir pour jouir.

En 1968, Jacques Monod écrivait dans Les Barjots. Essai d’ethnologie des bandes de jeunes (1) : « Il y a quelque chose de rituel dans l’étonnement périodique des adultes de notre société, lorsqu’ils s’aperçoivent deux ou trois fois par génération que leur société est aussi composée de jeunes ! » Cet « étonnement périodique » s’exprime avec emphase, un peu sur le modèle de Malraux au Panthéon, « Lève-toi, Jean-Moulin… » (roulements de tambour en moins), toujours avec les mêmes mots : « impératif national », « priorité absolue », « devoir d’avenir », etc. Hormis ces hoquets de conscience dans un continuum d’absence (au sens épileptique), le contraste est saisissant entre ce qui est dit et ce qui est fait : avec le RSA jeunes, on papote, on chipote, on grignote sur tel ou tel critère et l’on aboutit à un dispositif pour les jeunes auquel les jeunes ne peuvent accéder. Au fond, tout cela s’explique très simplement : dans le subconscient des élites, doit sommeiller le syndrome judéo-chétien « souffrir pour jouir » hors duquel on est dans le péché, avec son parallèle militariste « crapahuter pour se tenir droit ». Autrement dit, version sabre et goupillon, qu’après tout les jeunes doivent en baver pour devenir adultes.

200 familles.

Après tout, c’est une thèse… mais le problème est qu’elle n’est valable que pour les « petits » car les « grands », eux, se satisfont très bien de conditions d’accès à l’adultéité faisant l’économie de la souffrance juvénile comme séquence point de passage obligé pour la jouissance adulte. On se souvient, bien sûr, du Prince Jean et de l’EPAD ; on peut également lire le dossier du dernier Alternatives économiques (2), « Le retour des héritiers », avec en couverture quelques portraits de rejetons dont la physionomie heureuse pourrait signifier qu’ils sont parvenus à éviter les aléas de « l’autre jeunesse » (non accession au RSA jeunes, FAJ refusé, non éligibilité à l’allocation interstitielle, récurrentes FPE – formes particulières d’emploi – et labyrinthe de l’insertion…) si ce n’est que leurs patronymes  leur ont plus probablement évité ces vulgaires inconvénients : Bouygues (Martin), Dassault (Olivier), Bettencourt-Meyers (Françoise), Bolloré (Vincent), Pinault (François-Henri), Lagardère (Arnaud)…  Tout cela a un air du « retour des 200 familles », dénoncées en 1934 – juste avant 36 – par le radical Edouard Daladier dans un ouvrage qui obtînt quelque succès. Pour les uns, l’ascenseur social favorisé par l’héritage, pour les autres le descenseur toujours social. Un encadré le synthétise parfaitement :

Michel Foucault disait « Une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus ». Parmi ceux-ci, les jeunes. Il n’est pas certain que nous nous préparions un verdict clément.

Enfin, ce que j’en dis…

(1) Editions Julliard, p. 11.

(2) janvier 2011, n° 298.

Advertisements
commentaires
  1. Pas d’accord du tout : l’ascenseur social continue à fonctionner. La preuve
    Xavier Dugoin, celui qui avait confié à Xavière Tiberi la rédaction d’un fameux rapport et avait été condamné à de la prison pour le vol de vin appartenant au Conseil Général de l’Essonne, avaiit, avoir purgé sa peine, été réélu Maire de Menncy
    Il vient d’annoncer sa démission de ce mandat et le Conseil Municipal éliré son nouveau Maiire la semaine prochaine. Le candidat pressenti est le propre fils de Xavier Dugoin, Jean-Philippe
    Tu vois bien que les jeunes peuvent accéder aux responsabiltés

  2. David dit :

    Remarquons tout de même, avec Michel, que ce M. Dugoin a été élu démocratiquement, comme le sont régulièrement les Balkany, Dassault, Tibéri en son temps…etc. Ca pourrait faire désespérer, y compris de la démocratie, sauf à se dire que tout le terrain est à regagner par une nouvelle offre politique derrière ces fossoyeurs dont les pratiques clientélistes repoussent scrutin après scrutin la majorité des électeurs !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s