1 000 PME et 15 000 jeunes embauchés. Promis, juré !

Publié: janvier 6, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Insertion/missions locales

Très familièrement – mais il faut dire qu’il s’agit du Figaro, donc d’une certaine proximité avec le gouvernement – le Figaro fr. du 5 janvier titre « Bertrand met Pôle emploi en concurrence ». Bertrand s’entend Xavier ou l’inverse. Et, de fait, ce n’est pas exclusivement Pôle emploi qui est en concurrence, qu’on en juge :

Le Figaro. « Le ministre de l’Emploi va mettre la pression sur les acteurs locaux de l’emploi pour accélérer la reprise d’activité des chômeurs. Il mise beaucoup sur l’implication des agences d’intérim, appelées à peser plus dans le système.

Un anniversaire au goût amer. Il y a deux ans naissait Pôle emploi, issu de la fusion entre l’ANPE et les Assedic. L’objectif ? Réunir dans une seule structure les missions d’accompagnement et d’indemnisation des chômeurs, et ainsi doper leur retour à l’emploi. Centre de la politique de lutte contre le chômage depuis sa création, Pôle emploi va tomber cette année de son piédestal. Xavier Bertrand, le ministre du Travail et de l’Emploi, entend en effet travailler davantage avec les autres acteurs du marché du travail pour déverrouiller le système. »

P.L. Décidément, ce verbe « déverrouiller » a le vent en poupe : après les 35 heures, « le système »…

Le Figaro. « Pôle emploi détient 40% du marché du placement des chômeurs et on a tort de tout miser dessus », justifie un proche du ministre. « Il faut mettre tous les acteurs localement autour de la table pour déterminer leurs besoins et trouver l’adéquation entre les offres et les demandes d’emploi. »

P.L. Certes, certes… « il faut faire avec son temps », selon l’expression populaire. Mais cette formule « détient 40% du marché du placement des chômeurs » a quelque chose, lorsqu’on s’y arrête quelque peu, d’indécent. Jean-Baptiste Say écrivait en 1803 dans son traité d’économie politique : « Il n’y a donc véritablement production de richesse que là où il y a création ou augmentation d’utilité. » (1) Créer de la richesse, ce que poursuit en principe un marché, c’est ici se partager « la misère du monde de la France invisible », pour contracter les titres des deux ouvrages, La misère du monde (2 avec bonus) et La France invisible (3 avec re-bonus).

Le Figaro. « Pôle emploi, qui ne bénéficie plus du monopole du placement des chômeurs depuis 2006, va notamment devoir faire face à la concurrence accrue des agences d’intérim. Leur poids, non négligeable en matière de placement ou d’accompagnement des chômeurs, devrait encore se renforcer. Adecco, premier réseau intérimaire dans le monde, est déjà « le premier employeur de jeunes en France » grâce à la transformation de 100 000 missions de plus de six mois en CDI, chaque année pour les jeunes de moins de 26 ans. Et l’entreprise ne compte pas en rester là. « On a quelques idées », avoue François Davy, son président. L’une de ses filiales, Adia, va ainsi se focaliser sur l’emploi des jeunes. « Nous allons notamment proposer un plan d’actions à 1 000 PME qui ont des besoins en recrutement et aller à la rencontre de 15 000 jeunes pour les rapprocher du monde de l’entreprise », explique son directeur général, Didier de Courtille. »

P.L. Lorsqu’on sort les « OPP » (opérateurs privés de placement) par la porte, ils rentrent par la fenêtre… Ainsi nous allons avoir le droit à un remake du Plan Espoir Banlieue, ZUS en moins, avec le pari idéologique sur l’efficacité et la performance de ces OPP, ici les ETT, pour 15 000 jeunes. Ce qu’il y a d’étonnant, pour le simple bon sens et sans même évoquer une rationalité fondée sur l’expérience, c’est d’une part cette croyance dans un discours simple(-iste) qui assène des chiffres ronds – 1 000 PME, 15 000 jeunes –  et, d’autre part, cet aveuglement sur les conditions objectives et objectivées, même plus : rabâchées, qui déterminent les chances d’accès à l’emploi des jeunes. Tout d’abord, l’équation « 1 000 PME – 15 000 jeunes » correspond en en moyenne à 15 embauches de jeunes par PME… on attend de voir. Ensuite, si ce pari était gagné, quels seraient les jeunes qui en bénéficieraient ? De toute évidence, ceux qui sont les plus près de l’emploi. Tant mieux pour eux mais 1) ils auraient également accédé à l’emploi via les missions locales 2) il restera ceux qui sont éloignés de l’emploi pour de multiples raisons, dont les OPP ne s’occuperont pas ce qui, déductivement, signifie qu’ils seront suivis par les missions locales… à qui on reprochera de ne pas avoir les mêmes résultats qu’Adia et consorts. Cherchez l’erreur.

Le Figaro. « Xavier Bertrand, qui s’est fixé une « obligation de résultat » en matière de baisse du chômage, mais sans avancer de chiffre, adresse le même objectif aux acteurs locaux (organismes de formation, chambres des métiers, missions locales, organisations professionnelles, agences d’intérim…). Il va se rendre tous les quinze jours sur le terrain pour le rappeler et appliquer ce qu’il appelle sa « gestion ministérielle de l’emploi et du chômage ». Il compte « peser de son poids ministériel pour débloquer certaines situations qui freinent les opportunités de reprise d’emploi », justifie l’un de ses conseillers. Comme la mise en place rapide de formations dans des filières avec des débouchés. Il a inauguré mardi dans le Nord-Pas-de-Calais, en présence du patron de Pôle emploi, Christian Charpy, une première « réunion de mobilisation générale du service de l’emploi régional » et reviendra dans trois mois pour voir s’il y a eu une amélioration. »

P.L. Que le ministre s’astreigne à une obligation de résultat, grand bien lui fasse ! Mais, là encore, les mots sont trompeurs car, bien évidemment, celle-ci n’est pas la sienne mais celle qu’il impose aux pioupious et dont il aspire à tirer bénéfice personnel. On hésite entre les métastases de l’égo – « peser de son poids ministériel » -, l’illusionnisme social – avec les annonces sur le modèle « 1 000 PME – 15 000 jeunes » ou participer à une réunion avec Christian Charpy et revenir trois mois plus tard « pour voir s’il y a eu une amélioration » – et l’ignorance sur les modalités possibles d’une sur-mobilisation (parce qu’ils sont déjà et de longue date mobilisés) des acteurs qui, bien évidemment, devraient être territoriales (c’est-à-dire venir du terrain, selon une dynamique ascendante et projectale) et non territorialisées (c’est-à-dire appliquées au terrain, selon une dynamique descendante et programmatique). C’est un peu à désespérer.

« Ni pute, ni soumise, mais inspectrice »

Pour se consoler, en lisant l’hebdomadaire satirique de ce mercredi, on y apprendra que tout le monde n’a pas besoin d’Adia, ni même de Pôle emploi… contrairement à ce qui était prévu, en l’occurrence par Fadela Amara qui déclarait en 2009 à Mediapart : « « Je n’aime pas les petits arrangements entre corporations. Moi je suis libre parce que je sais que je ne prépare pas la suite de ma carrière. Demain, de toute façon, je pointerai au Pôle emploi. » Et bien non, elle ne pointera pas : l’ex-secrétaire d’Etat, qui vient d’être décorée de la Légion d’honneur, a été nommée lors du conseil des ministres du 5 janvier inspectrice générale des Affaires sociales, avec comme mission de contrôler et d’évaluer la mise en œuvre des politiques publiques dans le domaine social. Il n’est pas certain que, rejoignant le corps de l’IGAS, celle qui promouvait le contrat d’autonomie ait les yeux de Chimène pour les missions locales. En tout cas, elle n’aura pas de problèmes de fin de mois : 8 000 € mensuels. Une insertion – enfin ! – réussie, fruit d’une sérieuse motivation exprimée le 29 décembre dans le magazine Gala où Fadela Amara louait le président Sarkozy « iconoclaste… un vrai courage politique… {en jouant} une carte de l’ouverture et de la diversité ».

(1) Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, 1972, Calmann-Lévy.

(2) Sous la direction de Pierre Bourdieu, La misère du monde, 1993, Seuil. Bonus ! Un extrait de Pierre Bourdieu, « Une mission impossible » : Le travailleur social ne peut donner que ce qu’il a, la confiance, l’espérance minimale qui est nécessaire pour essayer de s’en sortir. Il doit lutter sans cesse sur deux fronts : d’un côté, contre ceux qu’il souhaite assister et qui sont souvent trop démoralisés pour prendre en mains leurs propres intérêts {…} ; de l’autre contre les administrations et les fonctionnaires divisés et enfermés dans des univers séparés… » (p. 354).

(3) Sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, La France invisible, 2006, La Découverte. Re-bonus ! Un extrait de Louis Chauvel, « L’horizon obscurci des jeunes générations » : « Sans conscience de classes, un des risques aujourd’hui, c’est l’aliénation. Il faut du pain et des jeux en quantité croissante pour contenir une classe populaire qui n’a plus la culture politique et la conscience sociale de la classe ouvrière. » (p. 253).

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commentaires
  1. David dit :

    Oui, c’est pathétique cette ges(ticula)tion ministérielle de l’emploi et du chômage. Toujours le même coup de menton, vous verrez que dans mois il ira chercher les emplois avec les dents comme son maître nous avait promis d’aller chercher la croissance ! Avec toujours ce même présupposé que l’emploi va tomber de l’arbre que les intermédiaires vont une nouvelle fois secouer, voire qu’il suffit de botter un peu l’arrière train de ces fainéants de chômeurs pour qu’ils se mettent au boulot ! Qui croit-il encore abuser avec ces ficelles si ce n’est le journaliste du Figaro à moins que ce soit une des chargés de communication du gouvernement ?

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