Vœux : des Bisounours au pari pascalien, de la résilience à la chanson de Bertrand

Publié: janvier 5, 2011 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Bisounours.

Meilleurs vœux ! Voilà, c’est dit. Non, ceci n’est pas à traduire comme l’expression mi-soulagée, mi-agacée que l’on vient de se débarrasser d’une pure convention mais plutôt à interpréter comme un doute, un soupçon sur l’effectivité du souhait. Bien sûr, tant qu’à faire, on aimerait bien que nos vœux soient exaucés mais… mais… il flotte sur notre pays comme un parfum de défiance qui vient contrarier la béatitude et la douce euphorie d’une trêve des confiseurs en pays de Bisounours. Certes ce n’est pas nouveau : en 2007, Yan Algan et Pierre Cahuc nous avaient avertis avec La société de défiance. Comment le modèle social s’autodétruit (1) : tous les indicateurs de manque de confiance dans l’organisation sociale en France, dans les institutions, etc. sont au rouge et ceci comparativement avec vingt-quatre pays. « Mais la défiance mutuelle ne se traduit pas seulement par une peur de la concurrence et par des barrières à l’entrée réglementaires sur les marchés des biens et des services. Un phénomène similaire est à l’œuvre sur le marché du travail. Le déficit de confiance des Français entrave leurs capacités de coopération, ce qui conduit l’État à réglementer les relations de travail dans leurs moindres détails. En vidant de son contenu le dialogue social, ces interventions entretiennent la défiance entre les travailleurs, les entreprises et l’État. C’est dans ce contexte que la France n’a pas pu mener les réformes pour assurer la sécurisation des parcours professionnels, contrairement aux pays nordiques. C’est aussi dans ce contexte que l’État se substitue aux syndicats et contribue à leur déclin en utilisant le salaire minimum pour soutenir le pouvoir d’achat des travailleurs peu qualifiés. C’est cette spirale de la défiance qui rend si difficile l’évolution du modèle social français vers un système socio-démocrate de type scandinave, fondé sur un véritable dialogue social et une redistribution des richesses moins inégalitaire. » (p. 16).

IDH.

Bien, tout cela ayant été écrit en 2007, il y a donc trois ans, nous avions eu le temps d’oublier ces oiseaux de mauvaise augure… sauf que, patatras, sans précaution aucune pour les récurrentes remontées gastriques post réveillon, un sondage BVA publié le 3 janvier dans Le Parisien vient enfoncer le clou et rendre un peu inconscients, sinon dérisoires, ces fêtards du 31 décembre, bouteille à la main sur les Champs… Ainsi 61% des Français interrogés sur les 53 pays différents sondés ont déclaré que 2011 serait une « année de difficultés », le pessimisme hexagonal atteignant son point culminant lorsque les Français sont questionnés sur leur avenir personnel : ces Cassandre seraient les plus inquiets, avec 37% d’angoissés par leur situation personnelle, plus pessimistes que des pays comme l’Irak, l’Afghanistan, le Kosovo ou le Pakistan… sans même parler des Vietnamiens qui décrochent la palme d’or de l’optimisme avec 70% de la population confiante dans les perspectives économiques de 2011. On pourra toujours se consoler en se disant qu’ils partent de loin et n’ont qu’à gagner… N’empêche. D’autant plus qu’il n’aura pas échappé aux insomniaques qui ont vu le reportage lundi soir sur la Corée du Sud que l’IDH, indicateur de développement humain (2), de ce pays était passé devant celui de la France, notre pays ne cessant de régresser.

Résilience…

Face à cela et faute de Prozac, il ne reste plus qu’à nous plonger dans Cyrulnik, aussi souriant que tenace promoteur de la résilience. Dans un opuscule (78 pages seulement) paru en 2010, Dialogue sur la nature humaine (L’Aube), on lira dans les échanges entre celui-ci et Edgar Morin quelques raisons d’espérer ou, comme l’a écrit ailleurs Morin (3), quelques « principes d’espérance dans la désespérance » que j’avais traduits pour les missions locales dans la conclusion du commentaire sur la réédition du rapport Schwartz (4), « Pour une politique écologique de l’insertion » (5).

Grandir en humanité…

Autre opuscule (92 pages) – chacun appréciera que les recommandations de lecture sélectionnent des ouvrages faciles à lire parce que aussi courts que saillants et passionnants… -, un écrit également à deux voix et publié en décembre dernier, donc tout chaud : toujours Edgar Morin mais cette fois avec Patrick Viveret, Comment vivre en temps de crise ? (Bayard).

Deux parties : celle d’Edgar Morin, « Comprendre le monde qui vient » puis celle de Patrick Viveret, « Qu’allons-nous faire de notre vie ? » Pour le premier, « La prise de conscience du risque peut stimuler les défenses ; il faut parier. » (p. 31) ; et, pour le second, « Il existe une articulation entre les enjeux de transformation personnelle et les enjeux de transformation sociale. Nous avons besoin de travailler ces deux pôles, l’humanité ne pourra réussir à relever les défis colossaux, et à éviter la sortie de route, que pour autant qu’elle sera capable de faire ce travail sur elle-même, qu’elle utilisera ces défis comme l’occasion d’une révélation, d’un saut dans sa qualité d’être, dans sa qualité de conscience. L’enjeu est bien de « grandir en humanité » ! » (pp. 91-92). Pour les deux propositions, une posture commune, celle, très pascalienne, du pari face aux défis.

Piou-piou land.

Dans piou-piou land, par les temps qui courent, 2010 s’est plutôt bien conclue avec le laudatif rapport de l’IGF ; les missions locales communiquent mieux, chacun pouvant l’apprécier avec la publication hebdomadaire de l’UNML ; le futur Institut Bertrand Schwartz semble sur une bonne voie et , à défaut de savoir avec qui, on apprend que « les attentes et les projections de chacun sont écoutées et étudiées au sein d’un nouveau groupe de travail mis en place dès le mois de décembre » (Info Hebdo UNML n°9)… Reste que, comme Denis – alias « pioupiou44 » – l’écrit, « Du côté des Missions Locales, le début s’annonce franchement dur ! Dans notre région (les Pays de la Loire), le nouvel arrêté concernant les contrats aidés est tombé : verdict : les CAE Passerelle ont disparu, seuls les renouvellements sont possibles. Alors d’un côté, on nous tanne pour que nous allions plus vers les employeurs et de l’autre, on nous enlève la possibilité de prescrire ?
Du côte des CIE, ça va être compliqué aussi : prise en charge à 25% pour le public jeune… » La DGEFP va accoucher de la nouvelle circulaire CIVIS avec cette histoire d’accès rapide à l’emploi durable, dont chacun imagine les effets pervers : se mobiliser pour les plus employables. Bref, il y a du bon, du moins bon et de l’aléatoire… ce qui invite là aussi au pari et à la mobilisation.

ADN.

Pour conclure et revenant sur la tradition des vœux, à paraître fin janvier un « nouveau » livre sur les missions locales, que je signerai avec la contribution de Michel Abhervé. « « Nouveau avec des guillemets parce qu’initialement il s’agissait de la réédition de L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, ouvrage épuisé, mais, dans les faits, plus qu’une réédition il s’agit d’une recomposition : on garde l’ADN mais il y aura plus de chair (nettement : on double le nombre de pages…). Dans ce qui est conservé de l’édition de 2005, une fantaisie que j’avais rédigée comme une forme de respiration mi-historique, mi-amusante : « La chanson de Bertrand ». La voici en guise de clin d’œil…

La Chanson de Bertrand

Il était une fois un pays dont le Roy François venait de monter sur un trône auquel son prédécesseur, Valéry, avait tourné le dos. Le Roy François manda un de ses preux chevaliers, Bertrand, pour qu’il trouve remède à un nouveau fléau qui affectait ses jeunes sujets, la chômitude.

La chômitude était apparue quelques années auparavant lorsque, d’un coup et sans avertissement aucun, les Sarrasins avaient vendu à prix d’or leur élixir ébène dont seuls ces félons avaient la propriété et qui pourtant était nécessaire au bon royaume de François pour faire tourner moulins et fabriques. Cette gueuse de chômitude s’en prenait plus volontiers aux jeunes de basse extraction et sans grand écot qui ne suivaient pas le docte enseignement des savants et qui vivaient à l’orée des bourgades. Ne permettant plus aux manants de s’acquitter de la gabelle et autres taxes, la chômitude menaçait le trésor royal, sans même compter que ces manants, vivant de rapines et de coups fourrés, occupaient plus que de raison gens d’armes et hallebardiers. Cependant le Roy François, qui avait plus d’un tour dans son sac, réservait à d’autres chevaliers, de Bonnemaison et du Bedout, le soin de régler ces exactions de coupe-jarrets et cette excentricité au ban des lieux.

« Holà, beau sire Bertrand, homme de cœur, allez vous enquérir de ce mal qui me met en grande dispute et proposez-nous rapidement de quoi le conjurer car ce serait pitié et grand malheur de laisser périr de paresse ou de famine cette nombreuse jeunesse quand on pourrait trouver remède ! »

Entraînant avec lui savants et troubadours, Bertrand travailla vaillamment tout l’été et, l’automne venu, il proposa au Roy François et à son Premier chambellan Pierre un mémoire selon lequel onguents et remèdes anciens n’étaient plus de mise et qui demandait que l’on s’intéressât de nouvelle manière à la marmaille affectée de chômitude.

A entendre Bertrand, la chômitude fondrait comme neige au soleil si les gueux n’étaient plus laissés dans l’ignorance, si l’on leur apprenait avec les maîtres compagnons à édifier de beaux châteaux et à faire tourner les moulins. Sire Bertrand appelait cela « laformationenalternance ». Il plaida aussi que, s’il fallait bien que la marmaille travaille pour s’acquitter des royaux impôts, on devait sans chipoter lui assurer de quoi ripailler et roupiller, s’éduquer et se distraire. Bertrand appelait cela « lapprocheglobale ».

Généreux mais roué, Bertrand avertit cependant le Roy de quelques obstacles : en amont, si les clercs persistaient à ne pas se faire entendre des gueux et les boutaient hors des enseignements ; en aval, si artisans, boutiquiers et paysans n’ouvraient pas leurs échoppes, commerces et granges pour y faire œuvrer la marmaille. Grand fût l’émoi en cour lorsque Bertrand tînt ce discours et, le soupçonnant d’empiéter sur leurs privilèges, plusieurs princes trouvèrent à y redire, particulièrement celui en charge du docte enseignement et celui de l’ouvrage. Le prince de la juvénilité et des joutes, tout au contraire, y prît son plaisir.

La chômitude, qui continuait à progresser, incita cependant le Roy François et son Premier chambellan Pierre à dicter une ordonnance pour que, dans chaque bourgade, fonctionnaires royaux, édiles bourgeois et loyaux sujets s’assemblent – on appelait cela « le partenariat » – en des lieux communs baptises selon les cas « PAIO » ou « missions locales ». Toute la marmaille, vilains et sages, petits et géants, beaux et laids, larges et chiches, devait y trouver à moins de deux lieues – on appelait cela « la proximité » – tout ce qui leur serait nécessaire pour que, de vilains et de manants, ils deviennent femmes et hommes de cœur. Sire Bertrand, peu avare de nouvelles paroles, appela cela « l’insertion professionnelle et sociale », la promettant à chacun tant il était vrai pour lui que, si…

Quiconque vise à la noblesse

Se garde de rapines et de paresse

Mais s’exerce à l’atelier et aux études

Pour être dépouillé de toute turpitude.

 

(1) CEPREMAP, éditions rue d’Ulm.

(2) Conçu en 1990 par les économistes indien Amartya Sen et pakistanais Mahbub ul Haq, l’indice de développement humain (IDH) a été défini par le Programme des Nations unies pour le développement. C’est un indicateur synthétique et complexe construit sur la base de trois indicateurs : la santé et longévité, le savoir et niveau d’éducation, le niveau de vie. En 2007 (publié en 2009), la France occupait le très honorable 8ème rang mondial. Dans le rapport 2010, la France occupe le 13ème rang.

(3) Edgar Morin, L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, Taillandier.

(4) Bertrand Schwartz, Rapport sur l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion, 2007, Apogée.

(5) Philippe Labbé, « Bien sous tout Rapport », in Bertrand Schwartz, 2007.

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commentaires
  1. Pioupiou44 dit :

    Je suis allé un peu vite en besogne. Nous pouvons peut-être être prescripteurs. Cela dépend de nos résultats 2010 et de la discussion avec la direction du travail (je voulais mettre dirrecte mais c’est vraiment un jargon incompréhensible pour ceux qui ne connaissent pas) dans le cadre de la CPO, mon amour … (jargon toujours mais CPO, mon amour, je trouve ça beau, contrairement à CPO tout court !!!).

    Sur la chanson de Bertrand, c’est très bon, il va falloir en faire une version sonore. Trouvons une voix !!!

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