Lectures…

Publié: novembre 15, 2010 dans Actualité: pertinence & impertinence

Prozac…

Il y a de quoi désespérer à la lecture de la dernière livraison du Nouvel Observateur (n° 2401 du 11 au 17 novembre 2010) qui titre en couverture « Ecoles, hôpitaux, services publics… SOS services publics ». Un dossier – tour de piste de ces services publics pour se convaincre, si ce n’est déjà fait, que la règle « 1 sur 2 » – un départ de fonctionnaire sur deux non remplacé – n’est évidemment pas sans incidence sur la qualité des réponses à des besoins sociaux multiples, qu’il s’agisse de santé, d’emploi, d’éducation ou de sécurité.

Toute cette cure dont l’ingrédient principal – pour ne pas dire exclusif – est l’efficience, bien plus que ce qui est affiché et claironné, la qualité et l’efficacité.… quelques jours à peine après la grève à Pôle emploi pour protester contre les 1 800 postes supprimés. Celles et ceux qui sont sur le terrain savent bien que, déjà, les effectifs du grand frère sont notoirement insuffisants pour faire face à l’afflux des demandeurs d’emploi (et l’on ne parle même plus des 60 ou 80 DE par conseiller, tel que cela avait été promis au moment de la fusion)… alors, avec moins de moyens, que cela va-t-il donner ? Une certitude, enfin : rien de bon.

Eregépépéiste.

Tout d’abord une évidence à l’actif de l’économiste et député PS Pierre-Alain Muet, qui ne l’est pas patronymiquement à bon escient en rappelant que « On ne peut pas conduire une politique intelligente quand on coiffe tout par cet objectif {1 sur 2}. C’est pris comme du mépris par les fonctionnaires. » Ceux qui escomptent obtenir de bons résultats avec un discours èregépépéiste (1) sur l’inefficacité et même l’inutilité des fonctionnaires se fourvoient lourdement : on se conforme au jugement porté sur soi (Becker, Goffman…) et, si celui-ci rabâche l’incapacité en y saupoudrant de la culpabilité avec l’ingrédient d’avantages où fonctionnaire et golden boy semblent interchangeables, sont mises en place les conditions pour que le pire advienne. On le sait, deux thèmes occupent 80% des difficultés dans les organisations, la communication et la reconnaissance : ne pas reconnaître et, même plus, stigmatiser c’est prendre une assurance pour qu’au mieux rien ne bouge, plus probablement que cela dysfonctionne, au pire que cela explose.

Le dossier se poursuit par « Santé, réforme à risque » (plus du quart des Français renoncent à se faire soigner faute de moyens…), « Education. L’école en pièces détachées » (suppression de l’année de formation en alternance des professeurs, 80 000 emplois supprimés en sept ans…), « Sécurité. Moins de police, plus de vigiles » (200 000 vigiles en 2014). Bref, il y a des semaines où l’on ferait mieux de ne pas lire les magazines ou, tout au moins, d’en vérifier le contenu avant acquisition.

Pourquoi êtes-vous pauvres ?

On peut aussi, plutôt que la lecture d’un hebdo, se plonger dans un ouvrage. Le titre de celui de William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres ? (2), n’est pas banal : voilà une drôle de question que cet écrivain et journaliste a posé à des pauvres de Thaïlande, Russie, Japon, Yémen, Etats-Unis, etc. Evidemment, avec un tel titre, on n’est pas plus au pays des Bisounours qu’avec « SOS services publics » du Nouvel Obs… mais, au fur et à mesure des récits de vie, se dégage un ensemble de facteurs explicatifs selon les principaux intéressés – logique « compréhensive », aurait dit Weber – de leur situation de pauvreté et cet ensemble est tout hormis homogène : depuis le déterminisme – le karma, Allah l’a voulu, « je suis née à un mauvais moment »… – jusqu’à l’intériorisation d’une déficience personnelle – « Il y a des gens qui pensent vite et d’autres qui pensent lentement. Les plus rapides se font le plus d’argent, répondit Elena dans un bâillement, tout en se grattant la cheville. » – en passant par l’accident… parfois incongru – se faire piquer par une tique – et parfois résultant d’un cynisme politique – un ouvrier envoyé nettoyer Tchernobyl : « Je dégageais plus de radiations que les rayons X dont on se servait pour mesurer mes poumons ! Elle indiquait quatre et moi je fais dix, du coup la radioscopie n’a pas marché. »… On ne sort de ce récit – copieux : 409 pages plus 128 pages de photos de pauvres – ni déprimé, ni enthousiaste : simplement plus humain et instruit de la complexité d’une situation résumée par le mot de « pauvre » : « C’est toujours ce qui éclaire qui reste dans l’ombre. » (3) Bien, bien éloigné de l’illusionnisme social d’un remaniement gouvernemental que l’étrange lucarne, ce dimanche, voulait présenter comme un suspens. (4)

Moins d’emplois aidés…

S’agissant de pauvres, il n’est pas rare d’en trouver parmi celles et ceux qui n’ont plus d’emploi… ce qui ne devrait pas poser trop de difficulté avec les 100 000 emplois aidés du secteur non marchand en moins. Commentaire d’Alain Guédé dans le Canard enchaîné du 10 novembre…

Les trois postures…

Michel Denis, professeur d’histoire du monde contemporain, a fait le 7 mai 1996 à l’Université de Rennes 2 un splendide dernier cours (5) qui distinguait trois postures face à la fin d’un monde, « une rupture qui se double d’une infirmité : notre incapacité à interpréter l’ordre du monde. {…} La crise du sens est devenue universelle. Il nous faut désormais apprendre à mener notre vie d’homme sans modèle et sans avenir dessiné à l’avance. L’histoire n’a pas d’issue assurée : des possibles s’affrontent et la lutte seule les départage. » Trois attitudes, donc…

– « Le repli d’abord. Le repli sur soi, fruit d’un pessimisme radical à l’égard du monde. Je pense en premier lieu au repli sur la sphère privée. Cela peut aller jusqu’à la fuite. {…} Il y a également le repli sur le passé. » Oui, chacun chez soi ; oui, on rencontre aujourd’hui nombre de manifestations commémorielles, avançant le « devoir de mémoire », qui ne sont que des aveux d’incapacité au projet… J’ajouterais à ce que disait Michel Denis que ce repli et cette fuite sont encouragés par le « système » avec ce qu’il faut bien appeler les drogues licites de l’hyperconsommation et de l’hypermédiatisation : du temps de cerveau disponible… ou panem et circenses.

– « La gestion de la modernité. {…} Ce sont les experts du savoir qui gèrent cette modernité, ceux qu’on pourrait appeler tout simplement les intellectuels de gestion. {…} Tout les pousse à se débarrasser de leurs scrupules de conscience humanistes pour se tourner vers l’action, pour mettre leur compétence au service du développement et de la gestion sociale. » Michel Denis ne le dit pas mais on le devine : le hiatus n’est pas d’être une sorte de commissaire aux manches retroussées s’attaquant pragmatiquement aux problèmes posés… le monde est fait de yogis et de commissaires ; il est dans l’absence, dans le vide des finalités ; gérer mais gérer pour quoi ? Dans la technostructure, les pioupious rencontrent de plus en plus de ces interlocuteurs, pas plus méchants qu’ils ne sont engagés, cultivés de circulaires, pas plus, pas moins, juste arc-boutés sur la norme et pourtant plastiques car, cette dernière pouvant virer à 180°, ils savent sans état d’âme dire aujourd’hui l’inverse de ce qu’ils promouvaient hier.

– Dernière posture, « la lutte pour un avenir meilleur » : « Nous ne rêvons plus. Or un homme qui ne rêve plus est peut être un adulte mais c’est un adulte sclérosé. {…} Il faut définir l’utopie non pas comme ce qui est irréalisable par principe, mais comme ce qui ne peut pas être réalisé dans la société telle qu’elle est aujourd’hui. Et, pour faire avancer les choses, il est indispensable de se fixer un idéal qui dépasse l’horizon du présent : il faut construire des modèles mais des modèles perçus comme des « simulations hypothétiques »  et non pas comme des « simulations historiques ». » J’aurais pour ma part plutôt parlé de « stimulations hypothétiques » en les opposant aux « simulations historiques »… mais c’est un point de détail.

S’indigner…

Cette lutte pour un avenir meilleur me fait songer à l’opuscule qui vient d’être édité par Indigène Editions (32 pages, 3 €), Indignez-vous ! C’est écrit par Stéphane Hessel (résistant torturé par la Gestapo, déporté à Buchenwald…), aujourd’hui 93 ans. Je le cite : « La pire des attitudes est l’indifférence, dire « Je n’y peux rien, je me débrouille. » En vous comportant ainsi, vous perdez une des composantes essentielles de ce qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. » Bertrand Schwartz ne dit ni moins, ni plus : « Je suis révolté par ces vies de jeunes qui se consument… »

Faut-il attendre d’avoir plus de 90 ans, de voir la faucheuse au bout du chemin devant soi, pour  revenir aux « fondamentaux » ?

Oubli…

Ah oui, j’allais oublier ! On parlait de Terra Nova… qui vient de publier une note, « Investir dans notre jeunesse » ( T-N. Investir jeunesse, Olivier Ferrand, 8 novembre). C’est court, trois pages, et cela propose quelques objectifs : outre le « capital formation » déjà évoqué, 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur et, pour y parvenir, un doublement du budget pour ce dernier (actuellement 1,5% du budget en France contre 4% dans les pays nordiques), créer un service public de l’orientation afin de garantir un accompagnement personnalisé de l’Université à l’emploi et, pour les jeunes actifs, « mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relation avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40% des contrats aidés. » Bon, il ne serait pas inutile que les pioupious informent Terra Nova de l’existence des missions locales, de l’article 13 de la loi de cohésion sociale, des limites et parfois effets pervers d’un aussi nécessaire que simplissime « objectif quantifié » de mises en relation avec les entreprises, etc.

(1) Révision générale des politiques publiques.

(2) Traduit de l’américain par Claro, Actes Sud, 2008.

(3) Edgar Morin, Le paradigme perdu, {1973} 1979, Seuil)

(4) Pas de suspens en particulier pour Kouchner dont le sort était scellé. L’hebdomadaire palmipède daté du 10 novembre rapporte à son sujet sa plaidoirie à l’Elysée, le 7 novembre : que son épouse, Christine Ockrent, directrice générale de France 24, soit maintenue à ce poste. Son salaire est de plus de 300 000 euros par an. Un lecteur régulier de ce blog, garçon tout à fait calme et raisonnable, avec qui plus est des responsabilités professionnelles et syndicales, me disait « Je ne lis plus le Canard sinon je deviendrais terroriste. » On le comprend.

(5) Document photocopié de onze pages.

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commentaires
  1. JL4435 dit :

    « Bon, il ne serait pas inutile que les pioupious informent Terra Nova de l’existence des missions locales, de l’article 13 de la loi de cohésion sociale, des limites et parfois effets pervers d’un aussi nécessaire que simplissime « objectif quantifié » de mises en relation avec les entreprises, etc. »

    Page 1 . : « 1 Ce rapport est le fruit des travaux d’un groupe auquel ont participé Jean-Patrick Gille, député…»

    Page 45 : « Aujourd’hui, faute d’une telle incitation, il se passe souvent 1 à 3 ans
    entre la sortie du système scolaire et l’inscription à la mission locale. »

    On peut donc supposer les missions locales connues….

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