Un impératif catégorique pour la jeunesse réunionnaise ou chaptaliser les raisons de la colère.

Publié: novembre 10, 2010 dans Non classé

(rédigé depuis La Réunion)

Sur « l’île intense », on vient d’annoncer, pour la énième fois, une augmentation du chômage : pour une population active de 341 000 personnes, on recense 159 000 personnes en recherche d’emploi dont 98 500 chômeurs ; le taux de chômage des jeunes est annapurnesque, 55,3% ! En d’autres termes, l’atypie est la norme.

Entre autruche et aveuglement.

Sur une radio locale, Festival, une émission « On refait La Réunion ». Trois thèmes y sont proposés pour les interventions des auditeurs : cette augmentation du chômage, un scandale dans le sud concernant des mesures trafiquées du sucre de la canne et les  variations de frais bancaires selon les banques et avec la métropole. Pas un seul appel d’auditeur sur le thème du chômage… comme si étaient intériorisés un renoncement, un fatalisme. Banaliser par le silence l’exceptionnel pour l’exorciser ?

Le chômage, un état normal.

Croisant des lycéens manifestant, l’évidence d’un autre déplacement que celui du cortège s’imposait : ce n’était pas de retraite qu’il s’agissait mais de l’autre bout de l’axe, l’entrée dans la vie active. Que des jeunes manifestent contre le projet de loi modifiant l’accès à la retraite semble incongru, voire pour certains la démonstration d’une manipulation politicienne, mais c’est une analyse à courte vue car c’est du rapport au travail dont il est question et celui-ci se pose à l’entrée, durant et à la fin de ce que l’on hésite de plus en plus à appeler « la vie active »… le chômage étant l’état normal d’un jeune en train d’entrer dans cette dernière comme le sous-emploi l’est pour un « vieux » – 50 ans et plus – en train de quitter l’activité.

Dans Le Monde Economie du 3 novembre dernier, le sociologue Richard Sennett déclarait fort justement que « ce qui est en train d’être exterminé par le capitalisme financier, c’est l’idée même de carrière », autrement dit la fin d’une progression régulière, d’une expérience accumulée qui permet d’avancer. Sous la double injonction du diktat de la « flexiprécarité » et du postulat (par définition indémontrable) du « moins d’Etat, mieux d’Etat », il faut désormais s’adapter à la discontinuité et considérer que vingt ans d’activité professionnelle ne sont plus synonymes d’expérience mais d’obsolescence. La fin du modèle ternaire « formation – emploi – retraite » pour, moins qu’un modèle, un agrégat de discontinuité et d’aléatoire, met en cause bien plus que les structures de l’économie : c’est toute la construction sociale qui est ébranlée et, ceci, au moins de deux façons.

D’une part, si l’on conviendra que la différence entre jeune et adulte est que le premier est l’âge des expérimentations alors que le second est celui de l’expérience, force est de constater que, dans le bilan comptable, l’expérience est passée de l’actif au passif . L’expérience, soit on n’en a pas assez parce qu’on est jeune, soit on en a trop parce qu’on est vieux ; dans les deux cas, on coûte trop cher et, entre le jeune inexpérimenté et le vieux inadapté, la fenêtre de tir est étroite ; la vie pleinement  active se rétrécit et ce qu’on y vit ne semble guère plaisant : comment expliquer autrement ce refus de l’allongement de la durée du travail si les gens étaient heureux au travail ?

D’autre part, plus on préserve des emplois de qualité, plus la structure sociale est résistante ; mais plus on en perd, plus l’insécurité se développe. Une insécurité professionnelle avec l’effondrement des protections sociales collectives qui accompagnaient l’emploi et une insécurité sociale car qui reprocherait à celui qui a faim de se procurer par tous les moyens possibles les moyens de se nourrir et de nourrir les siens ?

L’Etat social fond sous nos yeux comme un sucre au fond de la tasse : à La Réunion, le budget de l’Outre Mer dans le projet de loi de finances a fait bondir les élus  (1) mais soyons assurés que, à la mode de 68, « ce n’est qu’un début ». La semaine dernière, à Tours,  nous entendions Martin Hirsch alerter : « Attention, moins de crédits pour l’emploi aujourd’hui, ce n’est rien : l’année prochaine ce sera (sic) au bazooka ! »

Impératif catégorique.

Des solutions existent, même si elles ne sont pas plus que l’emploi synonymes d’assurances et de certitudes. Elles se fondent sur un impératif catégorique, une éthique de la responsabilité intergénérationnelle : se mobiliser pour la jeunesse réunionnaise. Elles mobilisent en dehors des clivages partisans : réunir les femmes et les hommes « de bonne volonté », acteurs économiques, politiques, sociaux. Elles s’exercent sur des territoires maîtrisables et d’interconnaissance : les quatre micro-régions cardinales. Elles se formalisent dans une charte territoriale pour l’emploi des jeunes : un engagement, des résultats, un label citoyen pour les entreprises parties prenantes. Elles privilégient quelques thèmes et enjeux majeurs pour La Réunion : la culture créole, le développement durable, la lutte contre l’illettrisme,  la mobilité, la formation… Elles s’appuient sur les quasi seules structures qui, en ces temps de disette, sont confortées : les missions locales à qui le Législateur a confié, par l’article 13 de la loi de cohésion sociale, la mise en œuvre du droit à l’accompagnement pour tout jeune rencontrant des difficultés d’insertion professionnelle.

On change parce qu’on a un intérêt, parce qu’on y croit ou parce qu’on est contraint. Il me semble que, depuis une vingtaine d’années où je viens à La Réunion, les trois motifs du changement sont réunis.

Ne pas changer c’est en toute inconscience oublier l’urgence de l’essentiel et chaptaliser non pas la canne à sucre mais les raisons de la colère.

(1) Sur l’emploi des jeunes en outre-mer, on peut lire dans les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale celle d’Eric Jalton, réponse de Marie-Luce Penchard. Par ailleurs, Le Quotidien de la Réunion du 10 novembre 2010 titrait « Une réflexion sur les DOM pilotée par un Dyonisien » (habitant de Saint-Denis de La Réunion) : il s’agit du groupe de travail inter DOM mis en place lors des journées de Tours avec un copilotage Océan indien / Antilles-Guyane, le président de l’ARML réunionnaise Jacques Lowinsky  représentant comme de bien entendu les missions locales de La Réunion, Mayotte et Nouvelle-Calédonie.

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commentaires
  1. Michel ABHERVE dit :

    En complément de l’article de Philippe, quelques onnées dans « L’outre mer français, champion d’Europe du chômage des jeunes »
    sur http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2010/10/30/loutre-mer-francais-champion-deurope-du-chomage-des-jeunes/#more-629

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