Positions, postures et enjeux des intervenants sociaux de mission locale face à une jeunesse incertaine.

Publié: octobre 2, 2010 dans Non classé

Voilà : deux jours – le 30 septembre et le 1er octobre – passés avec la mission locale de Toulouse, un bonheur parce qu’y soufflait (avec « l’accin ») le vent de l’éducation populaire. Ana, la directrice, et Robert, son adjoint, n’y sont pas pour rien. Une centaine de professionnels, une pétillante dynamique d’interrogation, de réflexion et de réflexivité ; de la créativité, de l’innovation, beaucoup d’humour aussi. J’en parlerai plus longuement une autre fois mais, comme je leur ai promis de mettre sur ce blog ma contribution sitôt mon retour en terre celte, la moindre des choses pour les remercier de cette alchimie de sensibilité, d’accueil et de recherche du sens exige que la promesse soit tenue.

Juste cinq points… d’importance.

1. Génération sacrifiée. Le temps du retour, lecture du Monde daté du 1er octobre : une page entière sous le titre « Les jeunes dans la crise, une « génération sacrifiée ». Pareil : il faudra revenir sur cette enquête et sur ce chiffre, en page deux : « 72%. La croissance du chômage de longue durée des jeunes depuis deux ans. »

2. Best-seller. Par ailleurs, le rapport de l’IGF est – enfin ! – disponible et téléchargeable. Le bougre pèse – quand même – 309 pages. Il faudra donc un peu de temps pour le décortiquer et proposer une analyse naviguant aussi finement que possible entre les subtilités rhétoriques d’un rapport officiel. Je m’y mets. A suivre donc, le plus rapidement possible.

3. Obstétrique. Le 30 septembre, c’était aussi la signature du Protocole 2010, au terme d’un accouchement qu’on sait un peu difficile. Là également – mais cela sera plus rapide – une analyse ne sera pas superfétatoire et, avec l’ami Michel, nous proposerons d’ici peu son décryptage.

4. Suspens. Régis apporte sa pierre à l’édifice de l’article « Les missions locales (encore) au rapport ». Là, aucune raison de s’en priver immédiatement…

Régis. « Couverture…. c’est de saison. Pourquoi ne pas imaginer de prendre en compte (le retour) le JDI (jeunes en demande d’insertion). Il devait être l’indicateur de surchauffe des missions locales et avoir le même écho que la DEFM, et le comparer (surtout son évolution) avec cette dernière. Autre indicateur qui pourrait être intéressant quand certains parlent d’un réseau pas encore assez connu : rapporter le nombre de jeunes suivis à l’ensemble de la population des jeunes. Certes, les données de l’INSEE sont classées pour les 15-25 ans, mais cela donnerait un bon ordre d’idée.

Enfin, semble-t-il car je n’ai pas lu le rapport {de l’IGF}, il n’est pas fait mention du délai entre la sortie du système scolaire et le premier accueil en mission locale. Cette donnée de Parcours 3 souffre d’un grave défaut car elle ne prend pas en compte ce qui se passe entre. Le jeune peut avoir travaillé, s’être lancé dans une action humanitaire, être parti à la découverte d’un pays étranger, bref avoir exercé sa liberté individuelle de citoyen…

Des indicateurs oui, mais à manier avec précaution (comme les sondages) ! Je pourrais revenir sur l’un d’entre eux, qui fait beaucoup parler, alors que sa valeur est, à mes yeux, très-très relative… je garde le suspens. »

5. Optiquement, la tête en bas…

Jeudi 30 septembre 2010, lors de la présentation du projet de loi de finances 2011 de son ministère, M. Daubresse, le ministre de la Jeunesse et des Solidarités actives, a déclaré : « Optiquement, le budget affecté au fonds d’expérimentation pour la jeunesse (FEJ) est en baisse, mais je vais vous démontrer que c’est le contraire ». Ainsi, « L’essentiel de la politique en faveur de l’insertion des jeunes s’articule autour du FEJ qui continue d’être abondé dans des proportions moindres que les années précédentes », reconnaît le ministre. « Mais sur le terrain, vous en verrez l’efficience essentiellement en 2011 et 2012, marquant la montée en puissance forte des dispositifs. » Interrogé par l’AEF sur la situation de l’emploi, Marc-Philippe Daubresse indique qu’« aucun poste n’est supprimé » dans les associations partenaires du ministère de la Jeunesse et des Solidarités actives. « L’Injep perd quatorze emplois qui sont réaffectés à l’Agence du service civique. Même si certaines subventions ne sont parfois pas suffisamment efficientes, aucun poste dans les associations n’a été supprimé. Je veux redonner confiance à tous les acteurs de terrain », explique-t-il.

Globalement, à l’échelle du ministère de la Santé et des Sports et du ministère de la Jeunesse et des Solidarités actives, le programme 210 du PLF intitulé « Conduite et pilotage de la politique du sport, de la jeunesse et de la vie associative » perd 114 emplois en 2011, en application de la règle du non-renouvellement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, précise l’entourage du ministre.

Commentaire, qui ne manque pas d’humour, d’un ami travaillant dans un Conseil Général : « Je trouve cette formule de M. Daubresse savoureuse… du genre : si nous raisonnons dans un système newtonien, la pomme tombe mais dans une approche relativiste elle n’est pas encore mûre ! Autrement dit, « certes, vous voyez une baisse mais je vais vous convaincre de regarder la tête en bas. »

Positions, postures et enjeux des intervenants sociaux de mission locale face à une jeunesse incertaine.

Mission Locale Toulouse, 1er octobre 2010

Vous êtes des professionnels avec un socle de travail social et une expertise sur la formation et l’emploi. Dans les foyers de jeunes travailleurs, le socle est le même, l’expertise étant celle du logement. En centre social, c’est toujours le même socle et l’expertise est celle de la sociabilité.

Lorsqu’on étudie ces trois réseaux, on constate bien des similitudes : tous se réclament dans une charte d’une approche globale, holistique (1) ; tous sont issus d’un tronc commun historique, l’éducation populaire ; et tous disposent d’une caractéristique saillante, d’un angle de vue particulier. Je serais tenté de poser une hypothèse : si, pour les uns et les autres, l’approche globale est une évidence, son caractère diffus appelle une spécificité, en fait une division du social, une spécialisation. Le bon à tout, capable de répondre à la multidimensionnalité des besoins, n’est en effet guère éloigné du touche-à-tout, sinon du bon à rien. On a besoin d’affirmer une distinction car, sans celle-ci, on est condamné à savoir tout sur rien ou rien sur tout, ce qui revient grosso modo à la même chose.

S’agissant de l’insertion des jeunes, votre expertise, le sociologue extérieur n’a que peu de choses à dire, sauf à être lui-même un expert du domaine, c’est-à-dire un sociologue « de l’insertion des jeunes », ramification disciplinaire qui n’existe pas même si certains travaillent plus sur cette entrée, comme d’autres font leur miel de la mobilité, des loisirs, de l’emploi, etc. Le besoin de se distinguer est là aussi présent. Mon propos évitera donc soigneusement d’aller sur les nombreuses réponses techniques : vous les possédez, cela ne vous apprendrait rien… et cela me soulagera en m’évitant le risque de l’imposture ! Tout juste le sociologue peut-il, à partir de l’expertise du quotidien et d’usage que possèdent les professionnels de mission locale, aider à l’accouchement puis, selon une logique de fertilisation croisée, enrichir vos propos par ceux qu’il a entendus ailleurs pour, très progressivement, avancer vers une définition univoque sans laquelle un métier ne peut exister et en reste au stade d’ordinaire emploi.

Par contre, ce qu’on peut considérer comme l’avantage du point de vue de Sirius, aller de mission locale en mission locale, connaître ces trois réseaux – missions locales, foyers de jeunes travailleurs et centres sociaux –, permet d’établir des ponts entre les conceptions, entre les ambitions et croyances, et de constater une posture professionnelle commune, on pourrait dire un habitus professionnel. Et d’établir également des liens entre des questions qui se posent systématiquement selon deux grandes perspectives : comprendre et faire comprendre la jeunesse, ses modes de vie et aspirations ; se professionnaliser.

1. Comprendre, faire comprendre la jeunesse...

Nous commencerons, si vous le voulez bien, par cette jeunesse qualifiée d’ « incertaine » dans le titre de cette contribution (2). Je préfère « incertaine » à « difficile », qualificatif choisi par un groupe de chercheurs qui a publié en 2007 un rapport, Une jeunesse difficile (3), qui a servi de base à un autre rapport, cette fois de la très noble Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (4). Titre qui, s’il ne dit tout, laisse entendre assez clairement que ça ne va pas bien. Dans son introduction, on peut lire : « Le traitement que nous réservons à notre jeunesse est donc un véritable symbole de nos dysfonctionnements. Les jeunes sont les premières victimes de l’absence d’adaptation de notre modèle social. » De ceci, je retiendrai deux choses.

– D’une part et cela me semble juste, le problème n’est pas ou du moins n’est pas prioritairement dans la jeunesse mais dans la société. Il faut remettre en ordre les facteurs et leurs conséquences, les premiers précédant les secondes (5). Ainsi je propose de bannir l’expression « jeunes en difficulté », pire « en grande difficulté », pour la remplacer en immisçant trois lettres, trois petites lettres qui font la différence : « m », « i », « s »… c’est à dire non pas « en difficulté » mais « mis en difficulté ». En effet, la difficulté ne réside pas dans la jeunesse comme un Allien qu’il faudrait chirurgicalement extirper à coups de projet et d’accompagnement, mais elle est au cœur de la « logique » (j’hésite à user de ce mot) de la société, particulièrement la « logique  économique » (j’hésite encore plus à user de cette expression). Très simplement, souvenons-nous du petit sursaut de croissance à la fin du précédent millénaire : nombre de jeunes considérés comme « inemployables » ont parfaitement su trouver le chemin de l’entreprise. En d’autres termes, le premier facteur de désinsertion est bien le marché, son hypersélectivité et la règle énoncée il y a plus d’un siècle par un barbu, « l’armée de réserve » des travailleurs sans emploi, n’est pas obsolète.

– D’autre part, dans la lignée de ce qui précède, la question de l’inadaptation du « modèle social » est désormais évidente. Nous sommes plongés ces temps-ci dans le mouvement brownien de grandes évolutions et secousses sociétales et économiques dont le traitement nous échappe et qui produit cette « panique morale » dont parle le philosophe Ruwen Ogien (6).

Certains s’interrogent sur la viabilité de notre modèle français (7), sur ses nécessaires adaptations, sur son abandon pour d’autres modèles tels que le capitalisme financier ou un socialisme tempéré d’écologie, ou essais de modèles tels qu’ils s’expriment dans les réseaux sociaux, dans les forums sociaux. « Optihumamiste », Edgar Morin avance sa thèse de « la métamorphose » : la chenille – notre vieille société – va à sa destruction mais va renaître en papillon, gardant le même ADN mais pourtant totalement différente. Toujours est-il que, oui, notre modèle social est naufragé et que cela ne peut être balayé de la main avec l’argument du pragmatisme ou avec la seule réponse technique : le besoin partout est bien celui du sens, ce que j’ai appelé la « professionnalité », sur laquelle nous reviendrons tout à l’heure et qui sera incluse dans la seconde partie de ma contribution : se professionnaliser.

Evitons des généralités qui, sans être fausses, sont aujourd’hui si partagées qu’elles ne justifient guère que l’on revienne dessus : depuis le fameux « la jeunesse n’est qu’un mot » de Pierre Bourdieu (8), l’allongement du temps de la jeunesse (9), la fin du modèle ternaire « formation – emploi – retraite » (10) et l’ère de la discontinuité appelant mobilité (11), la désynchronisation des évènements marquant le passage de la jeunesse à l’adultéité, jusqu’aux valeurs individualistes susceptibles de ruptures lors de situations collectives, festives (raves) et/ou cathartiques (Téléthon…) et au zapping tribal et affinitaire (12), etc.

Retenons cependant deux points, eux aussi connus mais qui ont directement à voir avec la problématique d’insertion des jeunes : la socialisation et la pauvreté.

La socialisation.

Classiquement peut-on dire, la socialisation des jeunes est dite « secondaire », succédant à la « primaire » pour les enfants. Pour la primaire, tout s’organise à partir de la famille et de l’école ; pour la secondaire, la famille mise à distance, le relais est pris par les pairs, l’école poursuivant son œuvre ou, pour les jeunes déjà en emploi, l’espace de travail. Cette socialisation s’exerce dans quatre dimensions évidemment interpénétrées.

– La sphère de l’économique dont l’objectif est l’indépendance économique via l’exercice d’un emploi. Y est rattaché l’homo oeconomicus, producteur et reproducteur.

– La sphère de l’individuation, « micro », concernant les rapports de la personne à elle-même (santé physique et psychique) et à son environnement familial. A la sphère de l’individuation est rattaché le Sujet, par définition singulier et unique, et la visée est l’accomplissement ou l’épanouissement.

– La sphère de la sociabilité, « meso », où sont en jeu les relations de la personne avec son environnement proche : voisinage, quartier, groupes amicaux et associatifs, etc. La thématique est ici celle du lien social et de l’appartenance. A la sphère de la sociabilité, est rattaché l’Acteur, par définition collectif, et la visée est le lien et l’altérité.

– La sphère du sociétal, « macro », qui correspond aux relations de la personne à la société, celles-ci articulant deux axes : l’acquisition de normes (le « vivre ensemble ») et la citoyenneté (droits et devoirs). A la sphère du sociétal est rattaché le Citoyen et la visée est l’émancipation (13).

Si les quatre dimensions sont bien là dans l’insertion dès lors qu’elle est professionnelle et sociale, la fixité de ce modèle où chacun cherche à être indépendant, à s’épanouir, à se lier et à s’émanciper n’est que relative… car, de toutes les caractéristiques de cette jeunesse « incertaine », sans doute celle de l’instabilité est-elle une des… moins incertaines. Car la jeunesse est le temps des expérimentations multiples – formatives, professionnelles, affectives, cognitives, sexuelles… – avec souvent, selon le principe même de l’expérimentation et des essais-erreurs, un curseur qui titille le rouge, c’est à dire des excès. Entre jeunesse et adultéité, la différence est là : la jeunesse expérimente ce qui, progressivement, par décantation alluvionnaire pourrait-on dire, se constituera en expérience. Adultes, on tire les leçons de l’histoire, autrement dit on sédimente en expérience les expérimentations et l’on apprend à adapter ses rôles sociaux. De ce constat, trois conclusions peuvent être tirées.

– D’une part, l’âge des expérimentations appelle que celles-ci non seulement soient permises mais stimulées, favorisées. Autrement dit, tous les dispositifs rigides, immuables et contraignants sont à bannir, le choix (autant que faire se peut) de l’emploi par exemple devant être relatif et pouvant être remis en cause. Le contrat n’est pas une contrainte arrêtée mais une négociation plastique… d’autant plus qu’aux discontinuités « choisies » propres à la jeunesse s’agrègent les discontinuités « subies », c’est-à-dire les conditions de précarité d’emploi réservées à la jeunesse : la jeunesse « incertaine » l’est parce qu’elle expérimente et parce qu’elle est au point nodal de l’incertitude, version neutre, et du « précariat » (Robert Castel) qui marque la modernité.

– D’autre part et cela pourrait sembler paradoxal, la temporalité des expérimentations pouvant être, selon les cas, longue ou courte, celle de l’accompagnement doit à l’inverse offrir une stabilité, un peu comme le « point fixe » que Musil recherchait en plantant un clou dans un jet d’eau… (14) Cette stabilité de celle ou de celui qui soutient est en quelque sorte ce qui dans la discontinuité des parcours, professionnels, formatifs, résidentiels et autres, permet en contrepoint une continuité. On en déduira que le mouvement permanent subi par les missions locales, adulées un jour, menacées le lendemain, n’est pas exactement la meilleure illustration de cette stabilité. Par ailleurs, si l’on convient que l’intégration ne se limite pas à la mise en emploi, que penser d’une « gestion de flux » qui revient à ce que, une fois un jeune placé, l’accompagnement s’interrompe pour laisser la place aux autres ?

– Enfin cette phase d’expérimentations est aussi une phase d’apprentissage, c’est à dire du passage d’un « système A », pour aller vite la jeunesse, à un « système B », pour aller aussi vite l’adultéité. Une condition de cet apprentissage, qui est une acculturation, est le temps : ne pas avoir de temps – pas un temps prédéterminé mais le temps variable dont on a besoin – est la meilleure garantie pour que cela dysfonctionne. Durkheim appelait cela l’anomie, la maladie sociale. Mettez un aborigène devant internet, vous obtiendrez plus sûrement un alcoolique qu’un internaute. (15)

La question de la socialisation de la jeunesse me semble également devoir être posée à partir du concept central de la pédagogie qui est l’altérité, c’est à dire la reconnaissance de l’autre en tant que sujet singulier, différent de moi, et « pourtant » de plein droit. « Pourtant » parce que la lame de fond individualiste conduit chacun à apprécier l’autre et les autres à partir de soi… d’un soi de prolifération des métastases de l’égo. Là, il s’agit de raisonner en-dehors d’une exclusivité qui est soi mais à partir de l’autre, des autres, en interaction avec soi. Or que s’est-il passé ces dernières décennies ? Auparavant et pour les jeunes des classes populaires, le passage de l’école à l’emploi était rapide, sinon brutal : vendredi en classe, lundi à l’atelier. Mais cette brutalité, qui ne doit pas nous faire rêver à un âge d’or, offrait un avantage : le jeune était confronté au monde adulte avec deux choix, soit adhérer au modèle adulte, soit s’y opposer mais, dans ce cas, concevoir un autre modèle si possible point par point opposable.

Modèle patriarcal Modèle juvénile
Famille mononucléaire (papa-maman-2 enfants) et sexualité conjugale. Communauté et sexualité échangiste.
Vivre en ville : l’exode rural, les HLM… Vivre à la campagne : Ariège, Ardèche…
Alimentation industrielle en supermarché : « manger du poulet aux hormones » (J. Ferrat, « Que la montagne est belle ») Autoproduction alimentaire, marchés locaux, émergence du « bio ».
Addictions : télévision, vin rouge. Addictions : festival, cannabis.
Travail en usine. Artisanat.

A compléter…

Ainsi peut-on analyser  les années soixante-dix où une frange de la jeunesse a réfuté le modèle de la famille nucléaire en milieu urbain avec les produits industriels de la société de consommation et avec les béquilles des addictions légales – vin rouge et télévision – pour un modèle de la vie en communauté à la campagne avec production artisanale et addictions plus en marge – cannabis et culture vernaculaire – (16).

Aujourd’hui et déjà depuis pas mal de temps, les jeunes n’accèdent qu’au compte-gouttes à l’emploi et, donc, ne rencontrent plus les adultes et se socialisent entre eux : les pairs se sont substitués aux pères. S’en suivent des cultures, vocabulaires, comportements qui n’ont pas intégré, quitte à les faire évoluer, les rôles sociaux de la société « ordinaire ». Se socialiser entre pairs et sans les pères, c’est un fonctionnement refermé sur soi, sans altérité… puisque les pairs sont comme soi : tout système qui ne communique pas avec son environnement est condamné à l’entropie, c’est à dire à la désorganisation. Ca se traduit, entre autres, par des consommations de psychotropes, par le binch drinking, par le jeune à qui il faut rappeler que, aussi étonnant que cela puisse paraître, à un entretien d’embauche on ne met pas ses pieds sur le bureau de l’employeur que l’on ne tutoie pas… Il y a en mission locale tout un travail de resocialisation – décabosser, remonter des pentes qui ont été dégringolées… – rarement pris en compte (17).

La pauvreté.

Comprendre la jeunesse, c’est non seulement accepter que les jeunes ne soient pas nous- mêmes en plus jeunes – Kipling précisait justement « petit d’homme » et non « petit homme » – et que, tout compte fait, ce qui pourrait être traduit comme une instabilité pourrait tout aussi bien être interprété comme une adaptabilité à l’instabilité de l’environnement, mais constater que les conditions économiques objectives qui leur sont réservées exigent une urgente réparation.

D’autant plus que, si le revenu salarial net moyen de l’ensemble des salariés a peu progressé en six ans (2001-2006), + 1,9%, celui des jeunes âgés de moins de trente ans, lui, a diminué de 3,5% (18). « Au-delà même du chômage de masse, on assiste à une déqualification de masse qui affecte spécialement les milieux populaires », écrit Robert Castel qui ajoute « Aujourd’hui, {les catégories sociales les plus affectées} représentent une part importante des groupes qui ont ou auraient pu occuper une place centrale dans la société industrielle, soit de larges franges de la classe ouvrière intégrées dans les années de croissance, des catégories d’employés, surtout parmi les moins qualifiés, des jeunes d’origine populaire qui autrefois seraient passés sans problème de l’apprentissage ou de la fin de la scolarité à l’emploi stable… » (19).

Louis Chauvel élargit cette contamination du déclassement aux classes moyennes qui « sont un peu comme un sucre dressé au fond d’une tasse : si la partie supérieure semble toujours intacte, l’érosion continue de la partie immergée la promet à une déliquescence prochaine et inéluctable. Si les catégories populaires ne vont pas bien en France, elles pourraient se sentir moins seules dans quelques années. » (20). Faut-il ajouter – les sources ne manquent pas et toutes sont convergentes – ce qu’écrit l’Académie des sciences morales et politiques dans l’ouvrage déjà cité, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse : « Une fracture entre les âges s’est ouverte au sein du monde du travail, comme si les jeunes – contraints pour la plupart d’évoluer d’emplois instables en emplois précaires – étaient voués à une longue « file d’attente » avant de pouvoir accéder à l’emploi réservé aux 30 – 55 ans »… sous réserve que cette seconde catégorie générationnelle est de moins en moins « protégée » sous la double injonction, une pour le privé, l’autre pour le public, de la flexibilité et du « Moins d’Etat, mieux d’Etat » ?

Selon le « baromètre annuel Ipsos » pour le Secours populaire publié le 20 septembre 2010 :

– 70 % des jeunes pensent que la société ne leur accorde pas une place assez importante.

– Un jeune sur deux doute que les études garantissent une insertion plus facile dans le monde du travail.

– Quand ils pensent à leur situation et à leur avenir, les jeunes éprouvent les sentiments suivants : angoisse (50%), colère (38%), impatience (38%), confiance (25 %), désespoir (21 %), sérénité (17 %).

L’ANDML, dans sa publication hebdomadaire (21), résume ce sondage par ce titre « Angoisse et colère : seuls 25% des jeunes sont confiants »… et encore, si l’on raisonnait à partir des jeunes qui frappent aux portes des missions locales, ce taux serait assurément plus faible : un jeune confiant sur cinq, sur sept, sur dix ? Dans les années 80, je réalisais dans de nombreuses villes des études sur le thème de « Qu’est-ce que réussir ta vie ? ». A la dernière question « Crois-tu que tu y parviendras ? » », qui succédait à celle sur « Qu’est-ce que c’est que réussir ta vie ? », 88% des jeunes répondaient positivement (22). Quelle évolution !

2. Se professionnaliser…

Le souci de professionnalisation est patent, principalement à partir de quatre thèmes : l’éthique professionnelle, les bonnes pratiques, le corpus théorique et l’évaluation. Il n’est pas inutile de comprendre la signification de chacun de ces thèmes, une fois rappelé ce qu’est la professionnalisation.

Se professionnaliser, c’est en quelque sorte prendre des garanties pour bien travailler (finalité explicitée) et pour pouvoir continuer à travailler parce qu’on est reconnu (avantage collatéral implicite). On recherche donc synchroniquement une « qualité du service », parce que l’on croît à ce que l’on fait, qu’il y a souvent une dimension vocationnelle dans le fait de travailler dans le social, et des garanties pour continuer à y travailler… probablement parce qu’on doit y être bien. Le mot-clé est ici la reconnaissance : reconnaissance de l’utilité de son travail pour l’enjeu de la socialisation des jeunes et pour l’enjeu de la fiabilité de ceux qui travaillent à cette socialisation. Il s’agit donc (toujours) de répondre à la question qu’il y a dix ans posait la revue Esprit, « A quoi sert le travail social ? » (23). Dès lors que le travail social n’est plus (ou ne se veut plus) une stricte mise en œuvre d’une politique d’encadrement des populations « à risques », pour elles-mêmes et pour la société, qu’il n’est plus une machine coercitive à intérioriser au forceps les normes dominantes, mais qu’il met en avant l’émancipation, la citoyenneté, le projet d’autonomie, etc., il devient suspect ou, tout au moins, sa justification ne va plus de soi. On le comprend pour l’émancipation, que l’idéologie dominante peut traduire en terreau de sa contestation, mais il en est de même pour l’insertion, notion incertaine, insuffisamment construite, finalement aussi fragmentée que la société vers laquelle sont orientés les « insérés ». Comme le dit Robert Castel, « Qu’est-ce qu’un inséré permanent ? Dans quel no man’s land flotte-t-il, ballotté qu’il est entre intégration et néant ? » (24). Il est à craindre que l’imprécision qui caractérise l’inséré soit identique pour l’insertion et les inséreurs.

La professionnalisation peut se comprendre à partir de trois perspectives.

– Premièrement, l’articulation de trois branches que sont la réalisation, la réflexion et la réflexivité. La réalisation recouvre ce qui est fait, palpable, concret : accueillir un jeune, l’aider à accéder à une formation, à un emploi, etc. La réflexion est ce qui, en amont, permet de bien accueillir, de s’être organisé pour comprendre sa demande et ses aspirations, puis, chemin faisant, de poursuivre l’accueil par un accompagnement et, ex post, d’apprécier ce qui a été fait pour ce jeune afin d’en tirer des conclusions pour d’autres jeunes à venir. La réflexivité est de considérer que, s’inscrivant dans le système complexe de la socialisation, c’est-à-dire multidimensionnel et interagissant, les réponses ne peuvent être unidimensionnelles et uni-institutionnelles mais appellent d’autres acteurs, ce que l’on nomme le partenariat : bref, c’est raisonner sur soi et sur ce que l’on fait en se situant dans un système d’acteurs, c’est-à-dire en se décentrant. La question est ici triple : a-t-on et prend-t-on le temps de la réflexion et de la réflexivité ? Cette réflexion et cette réflexivité sont-elles irriguées en amont par une pratique incorporée de veille pour que réflexion ne se limite pas à conversation ? Garde-t-on la trace de ces échanges pour, là aussi, sédimenter et constituer une expérience ?

– Deuxièmement, une autre triade également qui fait interagir la profession, le professionnalisme et la professionnalité. La profession, c’est la dimension structurante, celle qui garantit que l’on peut travailler dans la stabilité, avec des garanties, des protections sociales, contre ce que Robert Castel appelle « la montée des incertitudes » (25) : un contrat de travail, une convention collective, un dispositif réglementaire, des financements encadrés et pérennes, etc. Le professionnalisme, c’est la boîte à outils : concepts, méthodes et compétences instrumentales (les savoir-faire), cognitives (les savoirs) et comportementales (les savoir-être). La professionnalité enfin, c’est le sens que l’on met dans son travail… car autant il est juste de dire qu’un bon ouvrier a de bons outils, autant les bons outils ne font pas les bons ouvriers… encore faut-il avoir envie de s’en servir, ce qui est un pré-requis pour bien s’en servir : il n’y a pire maladroit que le démotivé.

– Troisième perspective, construire son travail de telle façon à ce qu’il ne soit pas un simple emploi mais un métier. Le saut qualitatif d’un emploi à un métier nécessite que, pour ce dernier, l’on dispose d’un corpus théorique (des concepts robustes pas des notions fourre- tout), de pratiques harmonisées et même codifiées (des procédures), d’une déontologie (des règles de droit définies par les pairs et applicables à l’ensemble des professionnels), d’un cursus reconnu de formation et d’une représentation collective assurée par les pairs (un « conseil de l’ordre », une branche professionnelle, le paritarisme…). Autrement dit, cinq conditions qui doivent être remplies et dont on voit qu’elles ne se limitent pas à un simple raisonnement, souvent adéquationniste, qui réduirait la problématique à un écart à combler entre des compétences exigibles et effectives. La qualité, tant et tant invoquée, a besoin pour le bel ouvrage de « gens de métier » un peu sur le modèle d’un « accompagnonnage », pas de supplétifs en emploi. Contrairement aux jobs de chez Mac Do. Il serait d’ailleurs étrange de qualifier un hamburger, même bien cuit, de chef d’œuvre.

Une fois énoncées ces propositions, on peut mesurer le chemin qui reste à parcourir pour que les emplois de l’insertion mutent en métiers (26), depuis la place accordée à la réflexion – prenons l’exemple d’une généralement pauvre « Recherche et Développement », pourtant source de l’innovation – jusqu’à la priorité accordée au professionnalisme aux dépens de la professionnalité – qui, inéluctablement, produit le sentiment de l’instrumentalisation – et enfin jusqu’à l’approximation des discours, aussi riches de notions que pauvres en concepts, et l’introuvable déontologie, un comble dans le social. Lorsque j’indique que la R&D est pauvre, je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de dynamique de recherche appliquée mais force est de constater que celle-ci est rarement formalisée, qu’elle n’apparaît pas en investissement dans les bilans comptables, qu’elle ne recouvre souvent que des réponses ponctuelles à des commandes externes, à des appels à projet, etc. Les mouvements d’éducation populaire, pour une large part, se sont laissés enfermer dans une logique programmatique et hétéronome de l’innovation, alors qu’ils furent historiquement des espaces de fermentation sociale avec une logique projectale et autonome. Qu’un réseau social ne considère pas comme (ultra)prioritaire la R&D signifie que, même revendiquant l’expertise dite « du quotidien » ou « d’usage », il renonce à l’évaluation par les pairs en y substituant le contrôle par les experts (27). Pendant ce temps, chacun trouve ordinaire que la publicité nous présente des laborantins en blouse blanche gravement penchés sur la problématique du choix des fraises ou des pruneaux dans le yaourt.

De l’évaluation…

On voit donc que, des quatre thèmes récurrents et partagés entre intervenants sociaux – l’éthique professionnelle, les bonnes pratiques, le corpus théorique et l’évaluation – les trois premiers correspondent à des conditions points de passage obligé de l’existence d’un métier. Le quatrième, l’évaluation, s’est généralisé puisque le travail social s’est modifié et que, n’allant plus de soi comme pouvait l’être une conception de « l’individu à corriger », selon les termes de Michel Foucault (28), il doit constamment apporter la preuve de sa pertinence.

De l’évaluation, il semblerait qu’il y a consensus sur la nécessité de l’évaluation et de la mise à jour permanentes des politiques publiques, afin de suivre l’évolution de la société, de l’emploi, des demandes des jeunes… Mais ce consensus me semble plus participer d’une contrainte intériorisée que d’une conviction. Disons que le soupçon qui pèse sur le social, depuis que l’Etat Providence n’a plus les moyens de l’entretenir généreusement, s’est combiné avec la difficulté des intervenants sociaux à objectiver leur utilité sociale, du fait de la nature même de leur travail dont une large part échappe aux modèles économétriques, et que cela a produit ce consensus dont je ne suis pas certain qu’il soit aussi… consensuel. Pour la raison très simple que l’évaluation n’est sans doute pas comprise de la même façon selon la position occupée. Côté financeurs, l’évaluation repose sur trois critères principaux : la conformité des actions au regard de la commande publique, l’efficacité entendue comme atteinte des objectifs quantitatifs et l’efficience, c’est-à-dire la proportionnalité entre l’effort financier consenti et les résultats obtenus. Côté intervenants sociaux, l’évaluation mobilise a minima deux autres critères : l’effectivité, c’est-à-dire la méthode ou « procède-t-on de la bonne façon ? », question déclinée pour tous les processus (par exemple, le « RAIOA » – repérage – accueil – information – orientation – accompagnement…), et la décentration comprise comme adaptation du service aux besoins du jeune et appelant les notions de contrat, de projet, etc.

Le noeud de tension, entre ce qui est donc moins un consensus que deux conceptions distinctes et partielles l’une et l’autre, s’exprime classiquement dans la dialogique « quantitatif-qualitatif » : le quantitatif des résultats et des subventions d’un côté, le qualitatif d’un indicible, d’un humain irréductible à la rationalisation (29). J’utilise la notion de « dialogique » pour exprimer que l’évaluation met en jeu une interaction de deux logiques antagonistes et pourtant complémentaires, qui s’opposent et se nourrissent comme le fameux « Vivre de mort, mourir de vie » d’Héraclite. Autrement dit, évaluer ne correspond ni exclusivement à ce qu’y met la logique de système (les institutions, les financeurs), ni à ce qu’y entend tout aussi exclusivement la logique d’acteur (les professionnels), mais mobilise ces deux registres : on évalue pour objectiver quantitativement et qualitativement les valeurs ajoutées (30) du travail et, ce faisant, on répond à la commande publique, tant il est légitime que l’usage des fonds publics soit raisonné et raisonnable, et l’on évalue pour améliorer le service aux jeunes ainsi que pour démontrer son utilité et, ce faisant, on génère de la reconnaissance – ce qui n’est pas le moindre des avantages pour des professionnels en mal de reconnaissance – mais paradoxalement aussi du quantitatif, en l’occurrence des montants de subventions.

De l’accompagnement : une modalité pas une finalité.

Quelques mots pour conclure sur l’accompagnement. Une fois réglé le principe – juste – d’un accompagnement global (31), tout simplement parce que le Sujet est à la fois multidimensionnel, singulier et unique, restent une préoccupation et un objectif.

– La préoccupation est de ne pas confondre moyen et fin, en l’occurrence de substituer à la finalité de l’accompagnement, qui est l’intégration, l’accompagnement lui-même… sauf à mettre en place une contradiction majeure : être intégré, donc responsable et autonome, reviendrait à être accompagné ad vitam, ad libitum sans aucun doute ! Ce qui pourrait signifier que les « classes dangereuses » (auparavant les prolétaires, désormais les jeunes, les chômeurs) doivent être accompagnées, impérativement même si l’accompagnement humanise le contrôle : « Cette notion d’accompagnement qui, à son origine, {…} se voulait émancipatrice, {…} serait-elle progressivement changée en instrument de protection… de l’ordre social existant ? » questionne Francis Mégevand (32). Pour les missions locales, un indicateur m’inquiète : la Charte de 1990 annonce l’ambition d’ « une place pour chaque jeune » mais, à partir du Protocole 2000, on ne parle plus de « place » mais de « parcours ». en d’autres termes, tout se passe comme si, en l’espace de vingt ans et intériorisant dans notre vocabulaire l’enterrement programmé du CDI, on avait abandonné l’objectif de la stabilité… d’où ce déplacement sur l’accompagnement.

– L’objectif, si l’accompagnement est bien comme on l’entend partout « le cœur du métier », est de le construire en concept, d’éviter qu’il soit un mot plaqué sur des pratiques hétérogènes. Pour aller vite, il faudrait tout d’abord qualifier l’accompagnement : j’ai proposé que l’on parle d’« accompagnement socioprofessionnel », ce qui paraîtra évident pour des intervenants sociaux de mission locale mais qui l’est tout autant pour des intervenants spécialistes de l’habitat puisque, comme le dit justement Jean-Claude Richez, « La question du logement est aussi et d’abord peut-être une question d’emploi. Cette forte interrelation implique que l’on ne saurait traiter la question du logement séparément de celle de l’emploi ainsi que de la mobilité. »

L’accompagnement socioprofessionnel porte sur la personne dans sa globalité, s’appuie sur le principe de ses ressources, vise à réduire ou à résoudre les difficultés de tous types qui font obstacle à l’intégration, cette dernière entendue comme finalité du processus d’insertion professionnelle sociale, et mobilise les professionnels qui interviennent en prenant « en compte » et non « en charge ». La posture professionnelle se fonde en conséquence sur l’aide au développement de l’autonomie de la personne et ne doit pas être une démarche hétéronome.

L’accompagnement associe de façon quasi-systématique six éléments agencés avec et autour du jeune : le référent unique (interaction), le projet (ambition), le contrat (conditions), l’entretien (réalisation), l’apport instrumental (dotation), les ressources de l’environnement (ancrage) et le partenariat (démultiplication).

Que cherche-t-on avec l’accompagnement ? A transférer et augmenter les capitaux nécessaires pour vivre et évoluer dans la société.

Capital économique Aides, accès à l’emploi donc à un revenu.
Capital social Relations, multiplication de « liens faibles ».
Capital culturel Formation, qualification, compréhension du monde.
Capital de mobilité « Bouger pour s’en sortir »(35)
Capital symbolique Confiance en soi.

Conclusion

De tout cela on pourrait, à vrai dire, sortir découragé, abattu… d’autant plus que la lassitude guette lorsque, depuis des décennies, les mêmes « Jeunesse, impératif national ! » sont entendus, les mêmes énièmes plans pour l’insertion, pour le logement, etc. sont lancés et que les « faits têtus » renvoient à une dégradation continue de la situation des jeunes à laquelle s’ajoute une commande publique dont la générosité est inversement proportionnelle à la suspicion. A titre d’illustration, j’ai rencontré une commune dont la subvention à la SPA était supérieure à celle qu’elle octroyait à sa PAIO…

Ayant fait d’une citation de Baudrillard mon adage, « Vivre en intelligence avec le système et en révolte contre ses conséquences », il me semble que la posture des intervenants sociaux pourrait s’en inspirer. « L’intelligence avec le système», c’est la construction de métiers avec ce que cela implique de travail sur soi à partir et avec les autres (réflexivité), d’effort pour passer du convaincu au convaincant… et il y a à faire, à balayer devant chez soi ! « La révolte contre ses conséquences », c’est l’esprit de résistance et également une autre posture : dire aux grands ce que veulent les petits et non l’inverse. C’est d’ailleurs la différence entre le projet, ascendant, et le programme, descendant. Parfois on peut s’interroger et se dire que, finalement, la grande évolution des missions locales est moins dans leur polissage du militantisme à l’institutionnalisation que cette révolution à 180° : auparavant, piocher dans les dispositifs pour répondre aux besoins et au projet du jeune et, désormais, satisfaire les objectifs des dispositifs en y plaçant les jeunes.

Il faut donc être radicalement antipathique au sens commun. Il faut aussi être déterminé pour son projet. Il faut enfin combiner une éthique de conviction et une éthique de responsabilité, non opposables et inversement proportionnelles à l’épandage éthique évoqué par Michel Chauvière lorsqu’il écrit qu’« Aujourd’hui, la raison gestionnaire et managériale d’esprit libéral {…} sait aussi illusionner nombre d’acteurs sociaux par sa rationalité technique et sa novlangue pseudo-éthique. » (36)

C’est à ces conditions, celles que j’ai esquissées – devoir de justice envers les jeunes, professionnalisation… – et sans doute bien d’autres qu’il vous appartient d’exprimer que les intervenants sociaux ne seront pas des agents surdéterminés par la commande publique mais des acteurs architectes du social : il faut construire et il faut parier.

Et même jurer que nous serons heureux !

Notes

(1) Charte des missions locales, Construire ensemble une place pour tous les jeunes, 12 décembre 1990 : « Une intervention globale au service des jeunes. Article 5 : Les partenaires réunis dans la mission locale prennent en compte les dimensions économique, sociale, culturelle et institutionnelle de la situation des jeunes, et en priorité des jeunes les plus en difficulté. » Charte de l’UFJT, 2 février 1996 : « Participant à la politique de la jeunesse, fidèles à notre vocation d’éducation populaire et de promotion sociale, nous adoptons une approche globale et individualisée de chaque jeune… ». Charte fédérale des centres sociaux et socio-culturels de France, 17-18 juin 2000 : « Se plaçant dans le mouvement de l’éducation populaire, les Centres sociaux et socio-culturels fédérés {…} La vision des centres sociaux et socio-culturels ne fractionne pas la vie humaine en autant de segments qu’il y a d’administrations ou de prestataires de service : elle identifie ce qui fait la globalité de l’existence individuelle et des situations collectives. »

(2) Je fais mienne cette appellation dont la paternité revient à Françoise Gaspard dans une publication de l’UFJT, D’une jeunesse ouvrière à une jeunesse incertaine, 1995, Les éditions de l’Atelier/Editions Ouvrières.

(3) CEPREMAT, Une jeunesse difficile. Portrait économique et social de la jeunesse française, études coordonnées par Daniel Cohen, 2007, éditions ENS rue d’Ulm.

(4) Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, avant-propos de Raymond Barre et Pierre Messmer, 2007, Seuil, « L’histoire immédiate ».

(5) Même si, par rétroaction ou récursivité, les conséquences amplifient les facteurs, voire en font naître de nouveaux. Concernant la récursivité : « Un processus récursif est un processus où les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui les produit. {…} Autrement dit, les individus produisent la société qui produit les individus. » Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990 (6ème édition 1996), ESF éditeur, pp. 99-100.

(6) Ruwen Ogien, La Panique morale, 2004, Grasset.

(7) Alain Lefebvre, Dominique Méda, Faut-il brûler le modèle social français ? 2006, Seuil.

(8) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, 1984, Les éditions de Minuit, pp. 143-154.

(9) Entre autres (et déjà en 1985 !), (sous la dir.) Anne- Marie Alléon, Odile Morvan, Serge Lebovici, Adolescence terminée, adolescence interminable, 1985, PUF. Pour autant, avec l’allongement de la durée des études et les difficultés d’insertion professionnelle, « La plupart des travaux récents montrent que l’âge de la décohabitation a peu évolué au cours des trente à quarante dernières années, l’approche par les enquêtes logement confirme ce constat global en situant l’âge médian du départ de chez les parents autour de 22 ans, les filles étant légèrement plus précoces en la matière que les garçons. » Bénédicte Casteran, Jean-Claude Driant, Sophie O’Prey, Une approche statistique des conditions de logement des jeunes, novembre 2006, INSEE.

(10) Dominique Charvet, Jeunesse, le devoir d’avenir, Commissariat Général du Plan, 2001, La documentation Française.

(11) Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, NRF Essais Gallimard.

(12) Michel Maffesoli, Le temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, 1991, Le Livre de Poche.

(13) L’éducation populaire use volontiers du terme de « promotion ». Cette typologie des quatre dimensions ou sphères a été plus développée dans le cadre d’un travail de trois années conduit avec la fédération des centres sociaux des Pays de la Loire. Elle est exposée dans « Qu’est-ce que le social ? », Philippe Labbé, in Veille, Projet, Evaluation, Branche professionnelle des acteurs du lien social et familial, « Guides & Outils », 2009, pp. 81-100.

(14) Robert Musil, L’homme sans qualité, 2004, Seuil.

(15) « Certaines sociétés, catapultées violemment dans la modernité occidentale, sont contraintes de remiser aux oubliettes leur appareil de traitement de la durée. On voit mal comment elles en sortiraient indemnes. » (souligné par l’auteur) Philippe Engelhard, L’homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre ? 1996, Arléa, p. 339.

(16) Je grossis à peine le trait…

(17) Au début du tome 1 des Bricoleurs de l’indicible (2003, Apogée), je raconte l’histoire de ce jeune d’un quartier « DSQ » qui, pour être intégré dans une bande se moquait avec celle-ci de son père, surnommé « L’acrobate », lorsque ce dernier rentrait en vélo après avoir siroté toute la journée son AAH. « Comment a-t-il pu, ce jeune, remonter socialement, affectivement, en selle ? A quelles acrobaties a-t-il été contraint pour digérer sa participation lâche – et cependant obligée : ne pas perdre la face devant le groupe de ses pairs – à la dérision de son géniteur ? Or, ce sont de plus en plus de ces jeunes {…} vers lesquels les missions locales s’orientent : six mois, un an, dix-huit mois… pour remonter une pente qu’ils ont dévalée, sur laquelle ils se sont cabossés quinze-vingt années durant. » (p. 26).

(18) Haut commissariat à la Jeunesse, Chiffres-clés de la jeunesse, juin 2009 (source : INSEE, DASD et fichiers de paie des agents de l’Etat).

(19) Robert Castel, L’insécurité sociale, 2003, La République des idées, Seuil, p. 49.

(20) Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, 2006, La République des idées, Seuil, p. 10.

(21) Info du vendredi n° 47, 24 septembre 2010.

(22) Taux pour l’étude conduite auprès de 469 jeunes du bassin de Chateaulin en 1991 (Philippe Labbé, Qu’est-ce que réussir ta vie ?, 1991, SEVES). Les autres enquêtes (Clermont, Aurillac, Lesneven, etc.) présentaient des résultats comparables.

(23) Esprit, mars-avril 1998, n° 241.

(24) Robert Castel, « Du travail social à la gestion sociale du non-travail », 1998, Esprit n° 241.

(25) Robert Castel, La montée des incertitudes, 2009, Seuil.

(26) Peut-on poser l’hypothèse d’une hésitation à ce passage, fondée sur une culpabilité diffuse : se structurer en métier revenant à reconnaître que l’insertion est devenue un problème pérenne ?

(27) Catherine Vilkas, « Des pairs aux experts : l’émergence d’un « nouveau management » de la recherche scientifique ? », A quoi servent les experts ? Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXXVI {5-12}2009, PUF, pp. 61-79.

(28) Michel Foucault, « Les anormaux », 1975, Annuaire du Collège de France, 75ème année, Histoire des systèmes de pensée, année 1974-1975, pp. 335-339.

(29) Rationalisation qu’il ne faut pas confondre avec la rationalité au sujet de laquelle Edgar Morin écrit : « La rationalisation enferme une théorie sur sa logique et devient insensible aux réfutations empiriques comme aux arguments contraires. Ainsi, la vision d’un seul aspect des choses (rendement, efficacité), l’explication en fonction d’un facteur unique (l’économique ou le politique)… » Et Edgar Morin d’ajouter : « La rationalisation est la maladie spécifique que risque la rationalité si elle ne se régénère pas constamment par auto-examen et auto-critique. » (Edgar Morin, Éthique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 239).

(30) Concernant ces valeurs ajoutées, nous avons à plusieurs reprises définies leurs caractéristiques : « directes individuelles » pour les jeunes, « directes collectives » pour l’environnement et « indirectes professionnelles » ou « organisationnelles » pour la structure elle-même (correspondant à l’« assurance de la qualité »). On trouvera ceci développé sur https://plabbe.wordpress.com/ Sur la qualité et l’assurance de la qualité, on peut lire Philippe Labbé « Lettre à Michel, cadre socio-éducatif. Au sujet de la qualité dans le social. Deux ou trois choses pour tordre le cou à une savante omerta » (2002, Sauvegarde de l’Enfance, vol. 57, n° 5, pp. 293-304) ainsi que le chapitre « De la qualité intelligente » in Philippe Labbe, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale (2004, Apogée, pp. 19-138).

(31) Notons que l’Inspection Générale des Finances, qui n’est pas réputée pour son hypersensibilité au social, écrit dans son récent rapport sur les missions locales (juillet 2010) que les performances des missions locales « tiennent au caractère doublement intégrateur qui fait leur originalité ». Les structures d’accompagnement des jeunes sont présentées en tant qu’ « intégrateur de moyens », du fait de leur cofinancement par l’État et les collectivités locales, et « intégrateur de services », de par leur objectif d’accompagnement global des jeunes (emploi, formation, logement, santé, mobilité, culture, sport).

(32) Francis Mégevand, « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique » (sous la dir.) René Ballain, Dominique Glasman, Roland Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, PUG, p. 199.

(33) Philippe Labbé, « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel », 10 novembre 2009, https://plabbe.wordpress.com/

(34) Jean-Claude Richez, « Logement des jeunes et insertion sociale», 22 septembre 2009, Haut-Commissariat à la Jeunesse.

(35) Eric Le Breton, Bouger pour s’en sortir. Mobilité quotidienne et intégration sociale, 2005, Armand Colin.

(36) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, 2007, La Découverte, p. 10.

Bibliographie

Académie des sciences morales et politiques, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, avant-propos de Raymond Barre et Pierre Messmer, 2007, Seuil, « L’histoire immédiate ».

ANDML, Info du vendredi n° 47, 24 septembre 2010.

Alléon A.-M., Morvan O., Lebovici S., Adolescence terminée, adolescence interminable, 1985, PUF.

Boltanski L., Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, NRF Essais Gallimard.

Bourdieu P., Questions de sociologie, 1984, Les éditions de Minuit.

Castel R., « Du travail social à la gestion sociale du non-travail », 1998, Esprit n° 241.

Castel R., L’insécurité sociale, 2003, La République des idées, Seuil

Castel R., La montée des incertitudes, 2009, Seuil.

Casteran B., Driant J.-C., O’Prey S., Une approche statistique des conditions de logement des jeunes, novembre 2006, INSEE.

CEPREMAT, Une jeunesse difficile. Portrait économique et social de la jeunesse française, études coordonnées par Daniel Cohen, 2007, éditions ENS rue d’Ulm.

Charvet D., Jeunesse, le devoir d’avenir, Commissariat Général du Plan, 2001, La documentation Française.

Chauvel L., Les classes moyennes à la dérive, 2006, La République des idées, Seuil.

Chauvière M., Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, 2007, La Découverte.

Engelhard Ph., L’homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre ?1996, Arléa.

Foucault M., « Les anormaux », 1975, Annuaire du Collège de France, 75ème année, Histoire des systèmes de pensée, année 1974-1975.

Gaspard F., D’une jeunesse ouvrière à une jeunesse incertaine, 1995, UFJT, Les éditions de l’Atelier/Editions Ouvrières.

Haut commissariat à la Jeunesse, Chiffres-clés de la jeunesse, juin 2009.

Labbé Ph., Qu’est-ce que réussir ta vie ?, 1991, SEVES

Labbé Ph. « Lettre à Michel, cadre socio-éducatif. Au sujet de la qualité dans le social. Deux ou trois choses pour tordre le cou à une savante omerta », 2002, Sauvegarde de l’Enfance, vol. 57, n° 5.

Labbe Ph., Les bricoleurs de l’indicible. De l’insertion en général, des missions locales en particulier, 2003, Apogée.

Labbé Ph., Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée.

Labbé Ph., Veille, Projet, Evaluation, Branche professionnelle des acteurs du lien social et familial, « Guides & Outils », 2009.

Labbé Ph., « Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel », 10 novembre 2009, https://plabbe.wordpress.com/

Le Breton E., Bouger pour s’en sortir. Mobilité quotidienne et intégration sociale, 2005, Armand Colin.

Lefebvre A., Méda D., Faut-il brûler le modèle social français ? 2006, Seuil.

Maffesoli M., Le temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, 1991, Le Livre de Poche.

Mégevand F., « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique » (sous la dir.) Ballain R., Glasman D., Raymond R., Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, PUG.

Morin E., Introduction à la pensée complexe, 1990 (6ème édition 1996), ESF éditeur.

Morin E., Éthique. La méthode 6, 2004, Seuil.

Musil R., L’homme sans qualité, 2004, Seuil.

Ogien R., La Panique morale, 2004, Grasset.

Richez J.-C., « Logement des jeunes et insertion sociale», 22 septembre 2009, Haut-Commissariat à la Jeunesse.

Vilkas C., « Des pairs aux experts : l’émergence d’un « nouveau management » de la recherche scientifique ? », A quoi servent les experts ? Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXXVI {5-12} 2009, PUF.

Publicités
commentaires
  1. David dit :

    Voilà une contribution consistante, approfondissement d’une réflexion o combien précieuse et stimulantes pour les bricoleurs que nous sommes ! Bel objet à relire, à réfléchir et à discuter. Je me contenterai pour cette fois de relever la sémantique proposée pour tenter de qualifier les jeunes accueillis dans les missions locales, leur diversité nous mettant d’emblée dans un grand embarras pour les rassembler sous un vocable plus précis que celui de… jeunes qui associe les mérites de la non exclusion et de l’objectivité (encore qu’on pourrait gloser sur la relativité de la jeunesse puisqu’on est toujours le jeune de quelqu’un et le vieux de quelqu’autre). Tout a fait d’accord pour bannir le « en difficulté » qui d’emblée nous pose son titulaire en fâcheuse posture et dont, surtout, nous connaissons assez les ravages par ce qu’il véhicule dans les esprits même bien intentionnés. Mais je ne suis pas séduit non plus par le MIS que tu proposes : d’une part parce qu’il procède finalement de l’excès inverse en renvoyant le jeune à un objet passif qui n’a pas de prise sur ce qu’il lui arrive mais qui le renvoie simultanément à son incapacité ontologique à agir contre l’adversité ; d’autre part parce qu’elle peut sous entendre une intention de METTRE lesdits jeunes en difficulté, supposant l’action délibérée d’un tiers (les adultes, la société, les technocrates, les élus…) pour nuire à ces jeunes. Je pense qu’on peut s’accorder pour euphémiser la bienveillance de la société française à l’égard de sa jeunesse et rejoindre notamment les contributions de M. CHAUVEL, je ne pense tout de même pas que nous puissions spéculer sur les sinistres desseins ourdis par d’obscures forces « anti jeunes » ! Que proposer d’autres ? Jeunes en demande d’insertion, c’est pas mal mais peut-être un peu connoté et préempté par notre profession. Jeunes en recherche d’autonomie ? Personnellement je l’emploie assez couramment sans en être complètement convaincu. Alors appel à contributions à la communauté des lecteurs de ce blog ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s