Ne sacrifiez pas la jeunesse !

Publié: septembre 22, 2010 dans Actualité: pertinence & impertinence, Insertion/missions locales

La citation du jour.

« … nous appelons réalisme l’absence de pensée et nous restons aveugles sur l’aveuglement de l’aplatissante pensée techno-économique qui guide nos politiques. » Edgar Morin, Pour et contre Marx, 2010, Temps Présent, p. 95.

(r)évolution d’Octobre ?

C’est dans Le Monde du 7 septembre une tribune de Bruno Pallier (Sciences Po Paris) et de Najat Vallaud-Belkacem (élue lyonnaise et secrétaire nationale du PS chargée des questions de société) et ça s’appelle « Il faut placer la solidarité entre les générations au coeur de la justice sociale ». Voici, parmi d’autres sujets, un thème qui mériterait d’être porté haut et débattu fort lors des journées nationales d’octobre dont on peut craindre que le contenu, avec ses multiples ateliers, risque de ne présenter un intérêt qui ne durera que le temps des échanges. J’en parle avec d’autant plus de liberté que je l’ai déjà exprimé. Il y a aujourd’hui, de façon patente et même aigüe, un problème de sens sur ce qui est fait dans les missions locales et constater que ce même problème affecte les partenaires n’est en rien une consolation. Ce sens n’est pas quelque chose d’abstrait auquel il faudrait sacrifier, une sorte de catharsis, mais il détermine le présent et l’avenir des structures, surtout de ce qu’elles feront pour la jeunesse. Sait-on aujourd’hui dans les missions locales si les missions clairement explicitées dans la Charte de 1990 sont toujours d’actualité ou si la CPO fait office de viatique suffisant ? La négociation en cours du Protocole 2010 – s’il est signé – n’apportera pas de réponses pour une raison très simple : il ne s’agit que d’un protocole. Ainsi, l’innovation est-elle toujours un devoir ou est-elle à classer au rayon des reliques et incantations ? Une mission locale est-elle toujours en charge de concevoir et d’animer une politique locale d’insertion pour les jeunes et, à ce titre dans la mesure où l’insertion concerne désormais la quasi totalité d’une génération, doit-elle s’investir – et comment – dans des politiques communales et intercommunales jeunesses ?  Quelles sont, dans ce cas, les compétences exigibles et comment les acquièrera-t-on (formation, mutualisation de bonnes pratiques…) ? Comment développer, essaimer les expérimentations de conseils ou comités consultatifs jeunes ? Passe-t-on de la consultation à la participation ? Avec les projets associatifs de structure, eux également en progression, qui correspondent à une logique de cohérence interne, peut-on voire doit-on promouvoir des pactes territoriaux pour l’emploi et l’insertion des jeunes, corollaires de cohérence externe ? A force d’accentuer la pression en termes d’objectifs de résultats couplés à des « gains de productivité », ne met-on pas en place les conditions pour que ce qui reste de l’engagement se transforme en abnégation puis en découragement ? Les missions locales doivent-elles toujours s’engager dans le développement économique local, jusqu’à être incluses – comme cela est écrit dans le Protocole 2005 – dans les schémas régionaux de développement économique (SRDE) ou cette activité ne doit-elle être que conçue à la marge ? Mille questions traversent les missions locales… Peut-être parviendront-elles à s’immiscer dans les débats d’octobre, le risque évident à la lecture du programme étant celui de la dispersion au moment où, plus que jamais, l’enjeu est de relier. Nous sommes aujourd’hui à une séquence de l’histoire des missions locales, entre un passé qui n’est pas mort et qui continue à vivre un peu dans le quotidien, beaucoup dans la mythologie, et un avenir qui ne parvient pas à naître parce qu’il ne s’extrait ni de sa mythologie, ni de l’enfermement pratique dans la logique de la commande publique. Et « l’abandon des grandes illusions ne doit pas se payer par l’illusion que l’on puisse se satisfaire d’un pragmatisme au jour le jour : il doit conduire à la formation d’un grand projet. » (1)

Bon, je me suis égaré. Je reviens à cet article du Monde

« Qui va payer la réforme des retraites ? La gauche et les syndicats l’ont martelé, et ils ont raison : les salariés modestes. La réforme est marquée du sceau de l’injustice sociale. Mais – on l’a moins entendu – elle est aussi injuste pour les jeunes générations. Elles vont payer trois fois. Cotiser plus, avec le recul de l’âge légal. Percevoir des retraites plus faibles, avec la montée en puissance des réformes Fillon et Balladur. Et, cerise sur le gâteau, le gouvernement siphonne les 34 milliards d’euros du Fonds de réserve des retraites qui leur étaient destinés : on prend ainsi aux actifs de demain pour donner aux retraités d’aujourd’hui…

{…} Il s’agirait d’un épiphénomène si cette iniquité entre générations était un cas isolé. Elle est au contraire une nouvelle manifestation de notre renoncement à investir dans l’avenir. Le gouvernement sacrifie les jeunes générations qui n’ont pas voté pour lui et les générations futures au profit des générations actuelles. Toutes les politiques publiques en témoignent, et la mascarade du RSA jeunes ne saurait masquer cet état de fait.

Retraite, dépendance, santé : la collectivité investit toutes ses marges de manoeuvre financières dans des réformes au profit des générations âgées. Sans sous-estimer l’importance de ces sujets, est-il vraiment sain que la réforme des retraites soit « la réforme majeure du quinquennat », comme l’a dit Eric Woerth ? La même semaine où le premier ministre confirmait que la réforme des retraites ne concernerait en rien les retraités actuels, y compris les plus aisés, le ministre de l’éducation diffusait une circulaire suggérant aux recteurs de réduire la scolarisation des enfants de 2 ans, d’augmenter le nombre d’élèves par classe, de mettre en oeuvre la suppression des intervenants en langues étrangères, etc.

Nous n’investissons plus dans les générations futures. Nous n’avons toujours pas démocratisé notre enseignement supérieur : à peine 30 % d’une classe d’âge sort diplômée de l’enseignement supérieur en France, contre plus de 50 % aux Etats-Unis, 80 % dans les pays les plus avancés – pays nordiques, Corée du Sud, Japon. Nous consacrons peu de financements à la recherche et au développement, à peine 2 % du PIB contre un objectif de 3 % prévu par l’Union européenne, plus de 3 % aux Etats-Unis, près de 4 % en Suède. Pire, l’effort éducatif global de la nation recule : 6,5 % du PIB en 2010, contre 7,5 % il y a dix ans – une baisse de près de 15 % !

La politique de l’emploi prend comme variable d’ajustement les moins de 30 ans. Face au chômage de masse, on a sacrifié les flux d’entrants pour préserver les stocks d’insiders. Résultat : un taux de chômage des jeunes exceptionnellement élevé (25 %), la multiplication des stages et des emplois précaires. Et une baisse des prétentions salariales : en moyenne, en 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15 % de plus que les salariés de 30 ans ; l’écart est aujourd’hui de 40 %. Depuis deux ans, ce sont d’abord les jeunes qui subissent les conséquences de la crise.

La politique du logement a aussi évincé les jeunes. L’immobilier a été capté par les générations âgées. 76 % des retraités sont propriétaires de leur logement. Par rapport à 1984, les jeunes d’aujourd’hui doivent travailler deux fois plus longtemps pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier.

La politique fiscale est plus discrète mais encore plus inique : c’est une essoreuse à pouvoir d’achat pour les jeunes. Le quotient conjugal et le quotient familial sont des niches fiscales qui redistribuent 37 milliards d’euros par an des célibataires sans enfants (les jeunes, pour l’essentiel) vers les couples et les familles nombreuses. Le quotient familial organise une redistribution vers les familles les plus aisées. Lionel Jospin avait eu le courage de le plafonner. La déclaration par foyer fiscal (« quotient conjugal ») est une exception française : le passage à un paiement individualisé de l’impôt, comme partout ailleurs dans l’OCDE, redistribuerait 24 milliards d’euros par an vers les célibataires.

La dette publique achève de préempter l’avenir des jeunes, et donc de la société française dans son ensemble. 97 % du budget de l’Etat est consacré au fonctionnement. Autrement dit, la dette ne sert pas à préparer l’avenir mais à soutenir artificiellement le train de vie des générations actuelles. On a souvent dit que les générations futures paieraient. Ce n’est plus exact : le surendettement guette, on ne peut plus continuer cette cavalerie, ce sont donc les jeunes générations qui vont régler la facture : 1 700 milliards d’euros fin 2010, soit 27 000 euros par habitant.

On rétorque souvent que les inégalités générationnelles sont moins importantes que les inégalités sociales ou de genre. Sans doute. Mais cela ne justifie pas de les ignorer. D’autant plus qu’inégalités sociales, inégalités entre les sexes et inégalités entre les générations tendent à se confondre : le taux de pauvreté des hommes âgés de 60-69 ans était en 2007 de 8,3 % et de 8,8 % pour les femmes tandis qu’il est de 17,2 % chez les jeunes garçons de 18 à 24 ans et 19,7 % chez les jeunes filles. Notre société a fait de la jeune femme seule avec enfant la figure moderne du nouveau pauvre, avec, dans ces conditions, toutes les chances de le rester.

A la veille d’une réforme à la hussarde des retraites et à la hache du financement de la dépendance qui devrait être largement confié aux assurances privées, nous voulons réaffirmer la valeur et l’importance de la solidarité intergénérationnelle comme coeur de la solidarité nationale. On ne peut continuer à diviser ainsi la société, en opposant toujours les intérêts des uns à ceux des autres : il n’y aura ni réforme juste sur le plan social ni respect de l’intérêt général sans un nouvel esprit de justice entre les générations, car c’est tous ensemble, ou pas du tout, que nous construirons la France de demain.

Nous appelons donc à une rénovation copernicienne des politiques publiques. Avec comme priorité une politique d’investissement social dans les générations futures : petite enfance, éducation, université, politique active de premier emploi, fiscalité et politique sociale projeunes… Investir dans notre capital humain est un impératif humaniste plus encore qu’économique : c’est ainsi que le pays s’est reconstruit après la seconde guerre mondiale. Une société qui, tel Cronos, dévore ses enfants, est une société qui signe son déclin et sa perte. »

C’est dit.

(1) Edgar Morin, Ma Gauche, 2010, François Bourin éditeur, p. 52.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Un long article dont je ne reprendrai qu’un élément… la participation des jeunes… Elle m’apparaît de plus en plus comme essentielle, même avec toutes les difficultés que pose sa mise en oeuvre… mais j’irais plus loin et je pense que ce serait un facteur de développement, d’entraînement si cette participation était organisée au-delà de chaque mission locale, c’est à dire au niveau départemental, régional et national.
    La notion de réseau en serait aussi accrue autour des Présidents, des Directeurs et des jeunes…
    Mais c’est vrai que ce serait un facteur de mobilisation de cette jeunesse pour de grandes causes nationales ou en réaction aux politiques qui sont sont « conçues » pour elle. Mais n’est-ce-pas une véritable forme de citoyenneté ?

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