Un jour parmi d’autres.

Publié: septembre 20, 2010 dans Actualité: pertinence & impertinence, Insertion/missions locales

Nourriture. La citation du jour…

« Cependant, de même que l’homme ne se nourrit pas de pain, une société ne se nourrit pas que de gestion. » Edgar Morin (1)

Echelle. La comparaison du jour.

En 2008, les subventions de l’Etat pour les missions locales au titre de l’activité principale se sont élevées à 161,9 millions d’euros pour 1,2 million de jeunes en contact (2). Toujours en 2008, le même Etat a restitué 563 millions d’euros à 15 500 bénéficiaires au titre du bouclier fiscal. Soit plus de trois fois plus d’argent à soixante-dix-sept fois moins d’individus. (3) Ca n’a bien sûr rien à voir, carottes et navets on connaît la réfutation. N’empêche que, cette fois en 2009, 6% des bénéficiaires les plus fortunés se sont partagés 62,3% de l’enveloppe totale de ce bouclier fiscal empochant chacun en moyenne 362 126 euros. Soit trente années de SMIC, salaire maximum que peut espérer un jeune inséré en « emploi durable ». Pendant ce temps, il faut expliquer aux pioupious ce qu’ils savent – paupérisation de la jeunesse, diminution des subventions, etc. – voire envisager des actions de formation, conseillère en économie sociale et familiale à l’appui, pour apprendre aux jeunes comment ne pas dépenser plus que – aussi délicieuse perspective que terminologie – leur « reste à vivre ». Il est à espérer qu’ils ne savent pas ou du moins qu’ils oublient des comparaisons que les bons esprits jugeront inopportunes. Dans les années soixante-dix, les militants de l’éducation populaire animaient des formations d’ « entrainement mental » pour l’émancipation des classes dominées ; il faudrait désormais concevoir des formations d’ « amnésie sociale » pour les intervenants sociaux. Faute de quoi, à relier ce qui ne devrait pas l’être, à refuser la pensée disjonctive, l’intelligence avec le système risquerait de se dissoudre dans la révolte contre les conséquences de celui-ci.

Pauvreté. Le sondage du jour.

Une étude de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme montre une baisse globale du sentiment d’insécurité en Ile-de-France de 2001 à 2009. Elle n’inclut donc pas les récents évènements, dont ce drame imbécile d’un adolescent du 14ème quasi assassiné par une bande… du 13ème. Evidemment, la haine s’invite dans le désert de l’altérité. Les 10 500 ménages interrogés se disent davantage préoccupés par la montée du chômage et de la pauvreté que par l’insécurité. Parions sur une évolution tendancielle… a fortiori si ce qui se passe outre-Atlantique est le prémisse de notre futur : « 43,7 millions d’individus vivent dans la pauvreté, soit 4 millions de plus qu’en 2008. » Le ghetto français dont parlait Eric Maurin (4), chacun barricadé chez soi, a de beaux jours.

Engagement. L’article du jour…

Signé par Philippe Askenazy (5), Thomas Coutrot, André Orléan et Henri Sterdyniak, c’est dans Le Monde du 16 septembre et ça s’appelle « Pourquoi nous sommes des économistes atterrés ». Il faut le lire (6)… preuve s’il en est que tous les économistes n’assènent pas des postulats auxquels il faudrait adhérer.

« La crise économique et financière qui a ébranlé le monde en 2008 n’a pas affaibli la domination des schémas de pensée qui orientent les politiques économiques depuis trente ans. Le pouvoir de la finance n’est pas remis en cause. En Europe, au contraire, les Etats, sous la pression des institutions européennes et internationales et des agences de notation, appliquent avec une vigueur renouvelée des programmes de réformes et d’ajustements structurels qui ont dans le passé montré leur capacité à accroître l’instabilité économique et les inégalités sociales.

Certes, les pouvoirs publics ont dû partout improviser des plans de relance keynésiens, et même parfois nationaliser temporairement des banques. Mais ils veulent refermer au plus vite cette parenthèse. Le logiciel « néolibéral » est toujours le seul présenté comme légitime, malgré ses échecs patents. Fondé sur un paradigme qui présuppose l’efficience des marchés notamment financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tout temps et en tout lieu…

L’Union européenne est prise dans un piège institutionnel. Les déficits publics ont explosé à cause de la crise financière. Mais pour les financer, les Etats se sont contraints à emprunter chèrement auprès d’institutions financières privées, qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque centrale européenne (BCE). Les marchés ont donc la clé du financement des Etats.

Dans ce cadre, l’absence de garantie des dettes publiques par la BCE comme le manque de solidarité européen permettent le développement de la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance.

Pour rassurer les marchés, un Fonds de stabilisation de l’euro a été improvisé, mais surtout des plans drastiques et bien souvent aveugles de réduction des dépenses publiques ont été lancés à travers l’Europe. Les prestations sociales, des Pays-Bas au Portugal en passant par la France avec l’actuelle réforme des retraites, sont en voie d’être gravement amputées alors que se profile le spectre d’un chômage et d’une précarité persistants. Les fonctionnaires sont souvent touchés en priorité, y compris en France, où la hausse des cotisations retraite sera une baisse déguisée de leur salaire.

Mesures irresponsables.

Le nombre de fonctionnaires diminue partout, menaçant le bon fonctionnement des services publics (éducation, santé…). Ces mesures sont irresponsables d’un point de vue politique et social, et même au strict plan économique, puisqu’elles vont maintenir les pays européens dans la récession.

La construction européenne elle-même est menacée. L’économie devrait y être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout.

Face à la crise sociale et à l’impuissance du politique, les tensions xénophobes s’attisent, souvent instrumentalisées par des dirigeants sans scrupules.

Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix idéologiques, la soumission sans débat à cette dictature n’est pas acceptable. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe.

En tant qu’économistes, nous sommes atterrés de voir que ces politiques sont toujours à l’ordre du jour et que leurs fondements théoriques ne sont pas publiquement remis en cause. D’autres choix doivent être discutés. La crise a mis à nu la fragilité des évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers. Il faut interroger ces fausses évidences, mal fondées scientifiquement. Les économistes doivent donc assumer leurs responsabilités.

La plupart des « experts » qui interviennent dans le débat public le font pour rationaliser les politiques actuelles de soumission des politiques économiques aux exigences des marchés financiers. Mais, à l’instar de celles qui l’on précédée, cette grande crise doit provoquer une refondation de la pensée économique. Nombre de chercheurs commencent d’ailleurs à s’y atteler dans le monde.

Issus d’horizons théoriques très différents, nous avons souhaité favoriser l’expression publique des nombreux économistes qui ne se résignent pas à voir un schéma « néolibéral » réaffirmé et jugent qu’il faut changer le paradigme des politiques économiques en Europe. Nous avons rédigé un « Manifeste d’économistes atterrés ».

Nous espérons que notre initiative contribuera, avec d’autres, à vivifier la réflexion sur les alternatives aux politiques actuelles, qui menacent les fondements mêmes de l’idée européenne. »

Solidarité. L’appel du jour.

Une cinquantaine d’associations, dans le secteur social et médico-social, lancent un appel « Investir sur la solidarité ». Avec là aussi une pétition en ligne.  A la lecture de cet appel, on retrouvera me semble-t-il bien de brûlantes préoccupations partagées par celles et ceux qui sont mobilisés par l’insertion des jeunes : période de régression sociétale – les droits – et individuelle – le repli -, diktat économique, réduction des financements publics qui menacent les associations, délitement du lien et déconstruction du pacte républicain, etc. Ces constats très largement partagés devraient inviter – et plus : contraindre – à une mobilisation sur la base d’une ambition d’autant plus élevée et exigeante que la menace est patente. Deux tactiques communes nous conduisent à l’abime.

– Première tactique, le raisonnement disjonctif, c’est à dire ne raisonner et n’agir qu’à partir de son point de vue cloisonné : ce qui se passe dans le travail social ne concernerait qu’accessoirement, à la marge, ce qui se passe dans la politique d’insertion… Ce cloisonnement est une porte béante à l’effritement. Les unes après les autres, les structures et leurs organisations fonderont comme des sucres : ce qui se passe à l’APEC (voir plus loin) n’étant pas l’affaire des missions locales est le prélude de ce qui se passera pour ces dernières… qui ne sera l’affaire que d’elles seules. A cette tactique s’opposent la pensée systémique et complexe qui relie (7), et, plus spécifiquement dans la généalogie des missions locales, une valeur de l’éducation populaire : l’universalisme.

– Seconde tactique, diminuer ses exigences éthiques pour tenter de trouver un modus vivendi. C’est un choix dangereux car, paré des vertus de la modération et de la négociation, il sacrifie des principes moraux à des postulats économiques, il met sur le même plan morale et gestion, politique et technique, il sape – durablement, soyons-en assurés – une autre valeur de l’éducation populaire : l’engagement. « Vivre en intelligence avec le système » est une nécessité dès lors que l’on est inscrit dans celui-ci et que, a fortiori, on poursuit l’objectif d’y inscrire les laissés-pour-compte, les jeunes, les gens de peu, etc. Mais « en révolte contre ses conséquences » est à l’opposé d’une pensée moyenne… du latin médius qui a donné « médiocre ».

Lorsque l’universalisme ne sera qu’une idée de l’Histoire – à consulter sur wikipedia pour se souvenir de ce qu’il signifiait – et que l’engagement sera panthéonisé, il sera bien tard. Trop.

L’appel pour investir sur la solidarité.

« Les conséquences sociales et humaines de la crise économique ajoutées à celles de la crise de l’endettement public préoccupent au plus haut point les associations chargées de la mise en œuvre des principes de la solidarité. Elles constatent sur le terrain la montée des périls humains et sociaux.

A ces crises notre société répond plus que jamais par le repli sur soi. Par ailleurs, les politiques sociales paraissent toujours davantage subordonnées aux seuls objectifs économiques et, maintenant, aux seuls objectifs financiers.

Ce sont, inévitablement, les plus fragiles qui vont, les premiers, faire les frais de cette décadence de la solidarité (personnes handicapées, malades, personnes âgées, personnes en situation d’exclusion sociale et professionnelle…). Ce sont des droits fondamentaux de la personne qui disparaissent (droit à la santé, droit au travail, droit à une vie décente…).

Aujourd’hui, nos associations, qui s’efforcent de maintenir le lien social dans cette période troublée, sont mises en cause dans leurs missions, comme parfois dans leur existence, par de multiples décisions désordonnées de réduction des financements publics. Qu’elles émanent de l’État, des collectivités locales, ou encore des organismes de sécurité sociale, les décisions, auxquelles s’ajoutent des réformes financières lourdes de conséquences, comme celle de la tarification des Établissements sanitaires et médico-sociaux, ne paraissent  guidées par aucune cohérence, ni aucune autre logique d’ensemble que la réalisation d’économies.

Ainsi la solidarité devient actuellement la variable d’ajustement des politiques publiques. Cette solidarité, base de notre protection sociale, valeur fondamentale du pacte républicain, doit être défendue.

Elle est à la fois une nécessité immédiate, économique et humaine, et un investissement de long terme.

Nous, associations de solidarité qui représentons des millions de personnes (adhérents, bénévoles usagers, salariés de nos services et établissements), nous estimons qu’il est, plus que jamais, temps de reposer les bases d’une société dans laquelle la solidarité est partagée par tous.

Nous lançons donc un appel citoyen pour un avenir solidaire et une société activement respectueuse des droits fondamentaux de chacun.

Et l’avenir commence aujourd’hui ! »

Emèlles. Le rêve du jour.

Sommeil. Je ne me souviens plus précisément ce que je faisais à déambuler dans cette terra icognita – je sais, on devrait écrire ses rêves sitôt réveillé – sinon qu’il s’agissait de pioupious assez nombreux, peut-être douze mille, qu’on trouvait partout en France dans des (en pioupiou-lang) « émèlles » ; je suis incapable de vous dire ce qu’étaient ces « émèlles », hormis (si j’ai bien compris) des sortes de regroupements de vingt à cent pioupious avec chef pioupiou, sous-chef pioupiou, conseiller pioupiou, etc. C’était un peu compliqué parce que, si tous les pioupious nichaient dans des émelles, chacune de celles-ci était, paraît-il, si particulière (« émèlle lo-ca-le », fallait-il prononcer en insistant sur le second terme) que toutes ne parvenaient pas à avoir le même signe distinctif de reconnaissance. Cela semblera d’autant plus absurde que cela faisait une trentaine d’années qu’il existait des émèlles et que leurs bien plus jeunes cousines, les emdéeuhs, avaient toutes le même logo, mais, bon, c’était un rêve. Je me souviens aussi que ces émèlles aimaient se retrouver en évoquant leur matrice commune mythologique : leur texte fondateur qu’elles appelaient « Le Rapport », leur géniteur « BS », l’épopée militante… C’était peut-être une façon de compenser leur singularité lo-ca-le. De mémoire, un petit génie me susurrait à l’oreille durant mon rêve : « Mais non, pas du tout, elles {il parlait des émèlles, je crois} ont sacrifié le projet au programme ; alors c’est un peu dur et, faute d’assumer, elles entretiennent le feu sacré du mythe. » Entre nous je vous l’avoue, je n’y comprenais rien à ces histoires de programme, de projet, de feu, de mythe… Enfin, c’est la règle des rêves !

Mon rêve, d’ailleurs, ne concernait pas à proprement parler ces émèlles mais ce qui, sans doute, était leur capitale, de mémoire « Huénémelle ». A l’Huénémelle, il y avait des petits palais, quatre je crois, où les gens faisaient leurs commissions. Ils disaient qu’il fallait être prévoyant, conciliant, se former, faire évoluer leur constitution (la « cécéenne »), etc.

Dans ces  petits palais discutaient des membres de la noblesse, en principe grands timoniers d’une émèlle (mais certains en étaient dispensés, on ne sait pas pourquoi : anciens grands timoniers, personne ne leur demandait rien et ils restaient là… on raconte que dans un autre grand palais, le « céénémelle », c’était pareil), avec des représentants du tiers-état (« labase »). Sans doute cela ferraillait ferme et dans mon rêve ils appelaient cela, toujours en pioupiou-lang, « le paritarisme ». Je sais, c’est un drôle de mot mais n’oubliez pas que c’est toujours un rêve. Pour compliquer le tout, je crois qu’il y avait deux Huénémelle, la numéro 1 du paritarisme avec le tiers-état et la numéro 2 des grands timoniers entre eux comme employeurs de pioupious.

Comme toute noblesse, l’Huénémelle numéro 2 avait sa cour mais, à vrai dire, on ne savait pas trop ce qu’il s’y faisait. Tout au plus peut-on poser l’hypothèse que, comme dans le temps à Versailles, l’essentiel de l’activité d’une cour est de maintenir les positions de ceux qui la composent. La règle première des courtisans – socio-clercs, pourrait-on dire – est d’éliminer le risque de nouveaux entrants qui ne respecteraient pas les règles du jeu ; leur tactique, à défaut de stratégie, est l’intrigue ; leur leitmotiv face au changement est « il est urgent d’attendre ». Qui dit cour, dit côté et qui dit côté cour dit côté jardin, donc au fond de celui-ci, cabanon. Vous le savez bien, c’est comme cela que ça fonctionne dans les rêves, par analogie, en tirant une saucisse, puis deux jusqu’à être assis devant un étal de charcutier. Alors donc, un peu en périphérie du palais central, il y avait un cabanon que certains s’y réunissant avaient appelé d’un nom bizarre qui m’a échappé, mi-marque de margarine, mi-secte solaire. Même si vous n’êtes pas astrophysicien, vous avez sans doute déjà vu, dans 2001, Odyssée de l’espace ou un autre film de science-fiction, comment fonctionne un trou noir : il absorbe à toute allure la matière ; le trou noir, c’est le symbole de l’entropie, de la désorganisation. Et bien ce cabanon était un vrai trou noir : autant il absorbait beaucoup de matière (sonnante et trébuchante), ce qui faisait râler le tiers-état (labase), autant il restituait fort peu : en particulier, hormis quelques initiés se comptant sur les doigts de la main (il paraît que le nouveau grand timonier de l’Huénémelle lui-même n’y comprenait rien), personne ne pouvait dire qui se réunissait dans ce cabanon, pourquoi on l’avait construit, ce qu’on y faisait… Comme toujours lorsqu’on ne sait rien, les plus folles rumeurs couraient : par exemple, qu’un ancien chef pioupiou celte (Dupont ou un nom comme ça, très commun), très fin négociateur des clauses de rupture des contrats de travail, s’occupait bénévolement de l’entretien du cabanon… Bref, n’importe quoi !

Bien. Je ne sais pas si vous ressentez les mêmes choses lorsque vous rêvez mais, me concernant, lorsque que la charge émotionnelle est trop forte ou que le curseur d’absurdité titille le rouge, l’inconscient a besoin de créer des sortes d’oasis de bonheur, sortes de bouffées d’oxygène un peu comme celles que le plongeur en fin d’apnée revenant en surface aspire goulument avant de replonger dans les profondeurs et de circuler entre d’aussi gluantes qu’inquiétantes laminaires. De ces oasis, trois me reviennent en mémoire.

– Celle d’un autre cabanon un peu excentré de l’Huénémelle. On y était bien avec des chefs de pioupious qui réfléchissaient et, en quelque sorte, remplissaient cette fonction de recherche – développement sans laquelle une profession est condamnée à stagner, donc à se nécroser. Ah oui, à l’entrée de ce cabanon une pancarte : je me souviens de la première lettre, « a », et de la dernière, « l ». Sans plus.

– Celle d’un – sauf erreur – « Manifeste », sorte de beau texte avec du sens, de l’engagement, de l’expression volontaire… sauf que plus personne ne savait ce que l’on en faisait : obsolète ou d’actualité ? exit ou feed-back ?

– Enfin, moins qu’une oasis, une multitude de petites émèlles où vivaient et travaillaient des gens, où se concevaient au quotidien des solutions sociales, où l’on s’engageait, où l’on innovait.

Dans mon rêve, après m’être promené des années dans les allées et contre-allées de leur capitale, après avoir visité beaucoup de émèlles, après avoir longuement parlé avec les pioupious, après avoir proposé qu’on améliore le pioupiou-lang pour mieux se (faire) comprendre, j’arrivai un jour au seuil de ce cabanon ; je  poussai sa porte et, là, surprise, je vis… rien du tout : quelqu’un venait de me claquer la porte au nez.

Réveil. En fait de claquement, c’est mon radio-réveil qui s’était enclenché : « Les Conti reprennent le travail dans les conditions posées par la direction… Les entreprises du CAC 40 engrangent des bénéfices exceptionnels… Eric Woerth remet la légion d’honneur au plus généreux donateur du « Premier Cercle »… » Ouf, enfin la vraie vie ! Tout le reste n’était qu’un mauvais rêve, le cauchemar d’une profession qui ne parviendrait pas à l’être. J’aurais de toute évidence du me réveiller en cours. Comment imaginer en effet que les timoniers d’une profession se préoccupent comme d’une guigne de la R&D ? Qu’ils abandonnent à un cabanon – boîte ou trou noir étonnamment fréquenté la responsabilité d’un institut dont la proximité avec la branche garantirait, hormis pour des gestionnaires incapables, non seulement un équilibre mais un bénéfice financiers… a fortiori en s’ouvrant sur d’autres grands réseaux partenaires ? Que l’harmonisation par l’évaluation des formations initiales dispersées en région ne soit pas à l’ordre du jour ? Que la déontologie – un des critères qui permet de parler de profession et pas seulement d’emploi – ne soit pas un chantier urgent ?

Tout cela était trop énorme pour ne pas être un rêve, plus exactement un cauchemar. Me réveillant, je dois vous dire que ça m’a fait du bien de retrouver la vraie vie et une vraie branche professionnelle…

–  soucieuse de permettre sans tarder le saut qualitatif de l’emploi à la profession ;

– à l’écoute des salariés, par exemple en organisant, grâce aux TIC, une communication ascendante où chacun peut s’exprimer ;

– mutualisant les expérimentations et faisant vivre l’innovation comme un « devoir », comme cela est écrit dans la Charte de 1990, et non comme une option ; par exemple, en promouvant le domaine de la responsabilité sociétale de l’entreprise pour que leurs structures y conquièrent une place qu’elles laissent vacante, hormis sans doute quelques exceptions ; ou encore en concevant un référentiel qualité propre – une qualité « intelligente » ;

– s’assurant des compétences pointues pour analyser la féconde matière des quelques 300 dossiers d’expérimentations Hirsch dans lesquelles sont impliquées ses structures ;

– formant ses cadres pour qu’avec leurs personnels ils soient moins des courroies de transmission des commandes externes, hétéronomes, que des animateurs des dynamiques internes, autonomes ;

– préparant la mobilité interne et aussi externe en créant des formations supérieures, par exemple d’ingénieurs sociaux, et des partenariats avec des grands réseaux nationaux et amis ;

– construisant un corpus théorique, c’est à dire un vocabulaire commun, robuste, transmissible et partagé sans lequel la polyvalence issue de l’approche globale se réduit à savoir peu sur tout… ce qui n’est guère différent que savoir tout sur rien ;

– faisant vivre un institut qui rayonne par ses formations, complémentaires de celles des programmes régionaux et ouvertes aussi aux autres grands réseaux, ainsi que par une dynamique de recherche et développement… parce que, comme le disait Pasteur, « Le hasard ne favorise que les esprits préparés. » Ce qui, à l’inverse, signifie qu’il ne faut pas attendre une bonne récolte d’un champ qui n’a pas été labouré.

– permettant par la bonne gestion de cet institut de dégager des marges réutilisables pour l’appui à de petites structures moins dotées financièrement ;

– ayant intériorisée que c’est par la déviance et les déviants que les idées nouvelles arrivent et, subséquemment, attentive à ce qui se produit dans les marges tout autant que dans les convergences…

Enfin, j’en passe mais ce que j’en dis vous tous le savez. Reste que toute vérité ne serait pas bonne à dire.

Sentinelle. La contribution du jour.

C’est une contribution de François, que je ne connais pas. Il a pris sa plume avec une recommandation « Arrêtons de cogiter en rond. » C’est bien je trouve. A vous de voir.

« Bonjour.
Il m’arrive de parcourir vite fait, trop vite sans doute les écrits de ce blog. Il faut dire que j’ai un peu de mal à me replonger dans ces questions récurrentes sur l’évaluation des missions locales. Là dernièrement j’ai vu un titre « évaluation des trajectoires des jeunes ». A combien de réunions de travail ai-je participé autour de cette question d’élaboration d’un outil. Les montagnes ont le plus souvent accouché de souris. Par contre s’il y a bien un outil florissant qui ne sert ni à évaluer les parcours des jeunes, ni d’aide à la décision pour les conseillers, ni de performance dans les pratiques d’accompagnement (un jeune peu tourner en rond pendant des années sans être identifié), c’est bien le logiciel phare des Misions Locales « parcours ». C’est un outil de gestion qui ne sert qu’à justifier des crédits alloués au regard des flux de jeunes accueillis.

Et pourtant que de moyens et d’expertises développés autour de cela. Pourquoi ? La réponse est dans ces écrits.

Le maintien d’un statut quo d’un côté, parce qu’il n’y aurait pas d’autre alternative pour valoriser le travail d’insertion des missions locales et la critique à la fois impuissante de celui-ci.
Arrêtons de cogiter en rond.

Il faut réinventer un outil (pourquoi pas informatique) qui colle au plus près de ce qui fait le cœur du métier dans les Missions Locales. C’est un sacré chantier j’en conviens. Mais comment ne pas voir aujourd’hui cette contradiction aliénante entre : on ne touche pas à ce qui existe, parce que même imparfait cela nous sert à justifier globalement de notre activité auprès de financeurs d’un côté et d’un autre côté des analyses certes très riches mais de fait incantatoires de ce qui devrait advenir.

Que peut faire la sentinelle quand le Cheval de Troie des comptables est dans la place ? Des imprécations sur ce qui aurait pu être. Mais qui n’est pas. Le maintien d’une frustration n’est elle pas la garantie d’une croyance absolue à des lendemains qui chantent. La sentinelle a encore de beau jours devant elle, n’ayant plus à craindre d’une attaque extérieure elle s’est convertit en oracle. »

APEC. La déconstruction du jour.

L’APEC, créée en 1966 et co-administrée par le patronat et les syndicats, est menacée : « Désormais, l’APEC est confrontée à des opérateurs privés sur le marché du reclassement des cadres. Fin avril, Pôle emploi a clos un appel d’offres afin d’attribuer des « marchés de services d’insertion professionnelle » au profit des chômeurs cadres. L’APEC n’a remporté que 22% des lots, le solde tombant dans l’escarcelle de plusieurs sociétés telles que Ingeus, Adecco, Randstad, etc. » Voici des noms d’entreprises philanthropiques, où l’intérêt général se dispute avec la mission de service public, qui rappelleront quelque chose aux missions locales. Prenant un peu de hauteur, c’est à dire s’informant, on apprécie la mesure du détricotage en cours : la politique de l’emploi a de moins en moins à voir avec celle que l’on a connue ; la mise en concurrence systématique, postulat qui fait le lit du chacun-pour-soi, enterre l’éthique de solidarité comme Milton Friedman le fait de Léon Bourgeois (9). Il va falloir se préparer à une sérieuse acculturation. Ou résister. Bertrand Schwartz conclut une longue interview sur sa vie, de la réforme de l’Ecole des Mines de Nancy à Moderniser sans exclure en passant par les missions locales, par ces mots : « Je suis révolté. Je continue à être révolté. Je suis révolté par ces vies de jeunes qui se consument… » (8) Reste à savoir si le seuil d’acceptation de la révolte par l’institution n’est pas d’autant plus bas qu’il est sanctuarisé. Ou, formulé différemment, on peut se demander si la célébration du père révolté ne permet pas de s’exonérer à bons comptes de l’impératif éthique d’une révolte bien actuelle.

Ministre. Les esprits chagrins du jour.

Marc-Philippe Daubresse, ministre de la Jeunesse et des Solidarités actives, signe un article dans Le Monde du 14 septembre, « Qu’on cesse de parler de génération précaire ou sacrifiée ! » Grosso modo, arrêtons de considérer les jeunes comme un « bloc homogène » (on imaginerait – sans doute à tort – l’inspiration de Pierre Bourdieu : « La jeunesse n’est qu’un mot… ») et de parler de « génération sacrifiée » car, s’« il n’est pas facile d’être jeune dans la France d’aujourd’hui », le gouvernement met tout en œuvre pour améliorer la situation des jeunes… malgré « une partie des adultes {qui} se complait dans un discours caricatural… » A l’appui de cette démonstration et contre « les esprits chagrins {qui} prennent des paris sur le faible nombre potentiel de bénéficiaires », outre le dixième mois de bourses pour les étudiants et le service civique (« 10 000 jeunes avant la fin de l’année 2010 »), « l’extension du RSA aux jeunes de moins de 25 ans… une révolution copernicienne dans la politique sociale de notre pays. » Pas moins qu’une révolution copernicienne ! Comment dit-on sur Euronews ? Ah oui, « no comments ». Autre possibilité : celle évoquée par Pierre-Antoine Delhommais dans sa chronique du Monde du 20 septembre en intervertissant Christine Lagarde et Marc-Philippe Daubresse : « … Ce n’est pas que Christine Lagarde nous ait déçus, bien au contraire. D’abord on lui sait gré de nous avoir réconfortés, et surtout bien fait rire, au plus fort de la crise, avec ses propos d’un optimisme décalé… »

Article. La statistique du jour.

L’article le plus consulté sur ce blog, et de loin, est « Esquisse de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel ». A cette date, 3 611 personnes en ont pris connaissance. Phénomène assez étonnant, la consultation de cet article demeure stable dans le temps : entre 15 et 20 lecteurs quotidiennement depuis son édition le 10 novembre 2009, hormis un infléchissement durant la trêve des maillots de bain. Quand on dit qu’il n’est peut être pas inutile de concevoir un vocabulaire robuste et partagé qui, précisément, permet de s’extraire du sens commun… Oui, cela fait sans doute autogratification… mais, une fois de temps à autre, s’accorder quelques lignes de crédit, est-ce blâmable ? Moins gratifiant mais également permanent : parmi les termes utilisés par les internautes qui les ont fait – comment dit-on ? – « atterrir » sur ce blog, celui de « méduse » est récurrent : 2 ou 3 zoologues quotidiennement qui, face à cette littérature quelque peu étrangère à ces gluants et étranges animaux à tentacules, vérifient in vivo ce que signifie « être comme une méduse sur le sable »… l’expression très probablement à l’origine de leur visite par la grâce des moteurs de recherche. Le problème de l’intelligence artificielle est qu’elle est artificielle donc qu’elle n’est pas intelligente. CQFD.

(1) Ma Gauche, 2010, François Bourin Editeur, p. 51.

(2) CNML, Chiffres 2008 de l’activité des missions locales.

(3) J’aurais pu choisir une autre comparaison, par exemple Bernard Tapie à qui l’Etat a versé 380 millions d’euros, « une jolie somme qui lui a permis de régler toutes ses ardoises et d’encaisser ces 210 petits millions pour rester propre. » (Le canard enchainé, 15 septembre 2010). Soit 13,5 € par jeune d’un côté, 210 000 000 € pour Tapie de l’autre. Ou, pour ce dernier, 29,7% de plus que l’ensemble des subventions de l’Etat aux missions locales.

(4) Eric Maurin, Le ghetto français, 2004, Seuil, « La République des idées ». Dans cet ouvrage, l’auteur nous annonce « une société à la fois fragmentée et figée, hantée par la peur du déclassement. Une société où l’on change souvent de trottoir. » (p. 83).

(5) Auteur, entre autres ouvrages, de l’excellent Les désordres du travail, 2004, Seuil, « La République des idées ».

(6) Une pétition peut être signée en ligne.

(7) « Le verbe complectere, dont vient complexus, signifie « embrasser ». La pensée complexe est la pensée qui embrasse le divers et réunit le séparé. » Edgar Morin, Ethique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 162.

(8) Geneviève Aurol-Jaggi, Bertrand Schwartz, Université de Genève, Service formation continue, 2007, « Les grands entretiens », DVD.

(9) Comprenons-nous bien : la concurrence en soi n’est pas mauvaise mais elle le devient dès lors qu’elle oppose des entités qui n’ont ni les mêmes obligations, ni les mêmes objectifs. Lorsqu’on aligne sur le secteur privé, mû par la rentabilité, le secteur public ou le secteur privé avec une mission de service public mû par l’intérêt général, et que l’on mesure l’efficacité de ce dernier avec le critère de rentabilité du premier, on condamne a priori et idéologiquement la mission de service public. Au même titre que, si l’on évaluait le secteur privé avec le critère d’intérêt général, on entendrait les cris d’orfraies sur « la liberté d’entreprendre », etc.

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