Pour une insertion darwiniste !

Publié: juillet 13, 2010 dans Non classé

Triplette (ne vaut pas)…

Je reviens sur ces « gains de productivité » (plusieurs contributions à « Nécessaire résistance » : cliquer en fin d’article) : que peuvent-ils être dans la tête des gestionnaires des politiques de l’emploi ? Sans trop de peine, on imagine, par exemple, que la pression va être mise à l’occasion de la prochaine CPO, 2011-2013, sur l’indicateur d’accès rapide à l’emploi durable (une récente enquête BPI apportera fort opportunément du grain à moudre). Passons sur ce voisinage entre « rapide » et « durable », même si l’on sait que généralement le durable ne s’obtient pas d’un claquement de doigt : qu’on se le tienne pour dit, l’expertise des praticiens ne vaut pas triplette à côté du rationalisme des décideurs et à l’éloge de la lenteur des premiers doit être opposé avec force et vigueur le volontarisme de l’accélération des seconds.

Deux facteurs facilitent l’emploi durable, exception faite du marché du travail qui, de toute façon, est la variable surdéterminante : la préparation du terrain, c’est-à-dire tout un travail d’ingénierie pour que la mission locale dispose d’un réseau éprouvé (pour la fiabilité et la confiance) et large d’entreprises (pour les opportunités) ; le fait que le jeune ne soit pas confronté à trop de difficultés de différents ordres (formation et qualification, problèmes sociaux, mobilité, etc.). A ceci s’ajoute la compétence d’orientation mais encore faut-il que 1) il existe des débouchés 2) l’ingénierie soit effective 3) le jeune soit « orientable »… ce qui nous renvoie à ces trois points.

Merlin (l’enchanteur)…

Ne revenons pas sur les offres du marché du travail : s’il n’est proposé que des contrats courts, à temps partiels, bref bizarrement dénommés « atypiques » alors qu’ils sont majoritaires, sauf à ce que les conseillers sortent armés d’une baguette magique de la forêt de Brocéliande (cotation au moins 15 avec un domaine de compétences « magie »), on ne voit pas très bien comment résoudre l’équation.

S’agissant d’un terrain labouré et, non seulement de la constitution d’un réseau d’entreprises, mais de son animation, son actualisation, son développement, ce travail de fond exige du temps, beaucoup de temps… qui est autant en moins pour l’accompagnement direct des jeunes vers l’emploi. Il faudrait donc synchroniquement passer plus de temps d’ingénierie et plus de temps d’accompagnement direct. On ne voit qu’une solution : décréter que, désormais, l’heure fera 90 minutes et, si cela ne suffit pas, la semaine 8 jours dont 6 ouvrables. Bien sûr à moyens constants, plus probablement diminuants. Si, malgré cela, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances, s’appuyant sur le critère (définitoire de la mission de service public, de telle façon  à ce que la morale soit sauve) de mutabilité, on pourra toujours pousser plus loin le curseur de l’heure et celui de la semaine, voire l’étendre au mois et à l’année. Reste à convaincre les partenaires sociaux qui doivent manquer d’imagination et de plasticité avec leur heure de 60 minutes, leur semaine de 7 jours, etc.

Sélection (naturelle)…

S’agissant de jeunes non confrontés à trop de difficultés, la solution est bien plus simple, pour ne pas dire limpide : il suffit en amont de sélectionner, d’organiser une partition entre « employables » et « inemployables ». Pour les premiers, l’accès toujours rapide à l’emploi toujours durable devrait satisfaire l’obligation de résultat ; pour les seconds, et bien il faudra se faire une raison. Voilà en effet pas mal de temps que le constat est fait d’une stratification de la société en quatre groupes de moins en moins poreux, l’ensemble étant animé d’un mouvement centrifuge : les « manipulateurs de symboles » à l’épicentre, ceux qui ont tous les capitaux pour réussir et qui, en tout état de cause, n’ont pas besoin de la mission locale ; les insiders, deuxième cercle des salariés en CDI disposant de protections sociales, qui fondent comme neige au soleil sous la double injonction de « Moins d’Etat, mieux d’Etat » et de la « flexibilité » ; les précaires, troisième cercle, en perpétuelle tension (pour boucler les fins de mois) et aussi perpétuelle concurrence (entre eux, avec les salariés en poste lorsqu’il s’agit d’intérimaires) ; enfin, on y arrive, les surnuméraires et outsiders pour lesquels il apparaît de plus en plus aléatoire et de moins en moins efficient en ces périodes de vaches maigres de mobiliser des pioupiou aux résultats incertains : autant les contingenter dans ce quatrième cercle de l’excentricité spatiale et sociale… et, pour se donner bonne conscience, leur accorder un revenu joliment baptisé « de citoyenneté » (plutôt que « de survie »). Avantage collatéral non négligeable : les emplois supprimés de pioupiou seront pour partie remplacés par des emplois de gardiennage et de sécurité (au cas où les surnuméraires voudraient franchir la frontière les séparant des précaires), ceux qu’André Gorz nommait « les emplois de la néodomesticité ».

Ronchons (idéalistes)…

Bon, bien sûr, cela ne se fera pas sans peine car il restera quelques réfractaires ronchons pour se rappeler que les missions locales ont été fondées sur un double principe d’équité – pour les jeunes et, parmi ceux-ci, pour ceux qui rencontrent le plus de difficultés – et que cette sélection mettrait en cause leurs valeurs et convictions mais, progressivement, ces résistants de la première heure devraient s’éteindre : la diminution annoncée des aides de l’Etat devrait être saisie po-si-ti-ve-ment, les licenciements de conseillers ciblant ces idéalistes. Là encore, restera à convaincre les partenaires sociaux que le critère d’ancienneté n’est pas pertinent pour protéger des licenciements mais que, au bénéfice de la dynamique générale du réseau, on ne garde que les jeunes moins pollués par les coquetteries du social (encore qu’il faille se méfier des jeunes !) et par des idées incongrues et obsolètes selon lesquelles une acculturation – ce qu’est une insertion – demande du temps sauf à secréter de l’anomie (= maladie sociale) ou que des parcours abîmés et scandés d’échecs (familiaux, scolaires, professionnels…) ne se contentent pas de patchs collés à la va-vite, etc.

Acrobate (à vélo)…

J’ai en mémoire ce garçon qui, lorsque son père revenait le soir en vélo après avoir siroté toute la journée son AAH, se moquait de lui avec sa bande : « Tiens, v’là l’acrobate ! » Rapportant cette histoire dans le tome 1 des Bricoleurs de l’indicible, j’écrivais en 2003 : « Comment a-t-il pu, ce jeune, remonter socialement, affectivement, en selle ? A quelles acrobaties a-t-il été contraint pour digérer sa participation lâche – et cependant obligée : ne pas perdre la face devant le groupe de ses pairs – à la dérision de son géniteur ? Or ce sont de plus en plus ces jeunes, avec des histoires inimaginables pour des parents « normaux », soucieux de l’éducation de leur progéniture (loisirs programmés, logiciels éducatifs, séjours linguistiques, rencontres régulières avec les enseignants et tartines de confiture au retour de l’école), vers lesquels les missions locales s’orientent : six mois, un an, dix-huit mois… pour remonter une pente qu’ils ont dévalée, sur laquelle ils se sont cabossés quinze-vingt ans durant ? »

Erreur, grossière erreur ! Accès rapide à l’emploi durable… ou relégation. Somme toute, une sélection naturelle.

Publicités
commentaires
  1. David dit :

    Heureusement que les ML ont appris à faire beaucoup avec peu, c’est même une seconde nature ! Souvenons nous que les apports 2010 (CIVIS 2 et plan de relance) constituent pour au moins un tiers une pure et simple mise à niveau des moyens alloués en 2005 avec le CIVIS 1 et qui n’avaient pas fait l’objet de la moindre revalorisation depuis ! Si ce ne sont pas des efforts de « productivité » qui ont été réalisé, comment avons fait pour « réussir » CIVIS tout en faisant face à une montée permanente du nombre de jeunes usagers ? Cette relative frugalité consubstantielle (cf. nombre de jeunes par ETP de conseiller ou niveaux des salaires dans le réseau…) a tout de même des limites que le gouvernement propose d’outrepasser scandaleusement en 2011. Et tout ça pour quoi ? Pour payer les pots cassés, pots de confiture dans lesquels traders, banquiers, fidèles du Fouquet’s et consorts trempent leurs doigts dégueulasses depuis des années ! C’est quand qu’on dit STOP ???

  2. rbeaune dit :

    On peut dire STOP ou SPOT : service public d’orientation territorialisé où les missions locales doivent prendre une place importante…
    STOP OU ENCORE… : des champs s’ouvrent, avec outre l’orientation professionnelle, l’accompagnement dans l’emploi et la lutte contre le décrochage scolaire, le service civique volontaire,le permis à 1 €, le micro-crédit personnel, …
    c’est à l’aune de ce paysage élargi que les ML doivent s’entendre pour demander un financement à la hauteur de la quantité et de la qualité du travail fourni…
    A approche globale, financement sérié : en étant trop dépendant du BOP 102 et donc de l’accès à l’emploi, l’étouffement est assuré surtout avec la place prise par Pôle emploi et les perspectives annoncées par le rapport Van Lerberghe…
    STOP car l’heure des vacances sonnent…

  3. David dit :

    D’accord avec Richard, je l’ai d’ailleurs déjà soutenu sur ce blog pour sortir urgemment les ML du Service Public de l’Emploi de plus en plus assimilable au trou noir qu’est pôle emploi ! Nous ne réussirons jamais l’alchimie permettant de multiplier les sorties en emploi durable quand le chômage explose pas plus que notre ministre du budget ne peut transformer le plomb en or (encore que… tout dépend avec qui…) ou le ministre de l’industrie être évalué à l’aune du nombre de tonnes d’acier mou produites par nos usines… J’adhère un peu moins vite à l’éventail de diversification proposées rapidement par Richard comme des alternatives, mais il y aurait beaucoup à dire sur chacune d’entre elles ! Ce qui nous fonde et ceux qui nous reconnaissent sont les jeunes ! Pourquoi pas un grand service public de la jeunesse dont nous serions l’un des pivots sur la dimension adulte et insertion, complémentairement à l’appareil éducatif sur les questions de l’orientation et du décrochage par exemple ?

  4. rbeaune dit :

    je ne parle pas d’alternatives, mais simplement d’axes de développement dans lesquels les missions locales ont une expertise et un savoir-faire, ont de nombreux éléments pour participer à des diagnostics territoriaux et à des plans d’actions concertées… dans le cadre d’une véritable politique de la jeunesse et non d’une seule politique de l’emploi…
    Je n’oublierai pas dans ces perspectives l’accès aux sports et à la culture, éléments essentiels de construction de la personnalité…
    PS : je ne suis pas trésorier, donc pas richard…

    • David dit :

      Mes excuses à Régis pour le richard… ce qui ne l’empêche il me semble d’avoir du coeur (de lion) à l’ouvrage !

  5. pioupiou44 dit :

    Je suis choqué par le fait que personne n’ait encore réagi sur le titre du premier paragraphe : Triplette avec l’expression « ne vaut pas triplette ».
    Je sais que nous sommes ici tous des admirateurs de Philippe mais quand même, on ne peut pas tout laisser passer.
    Je le soupçonne d’avoir voulu nous faire un clin d’oeil pendant la période estivale … Explication :
    triplette : « La triplette est une bicyclette pour trois personnes. De la même manière qu’un tandem, les trois protagonistes sont l’un derrière l’autre et pédalent de manière synchrone. C’est un cycle très peu courant, et principalement fabriqué sur mesure ou commande.
    Le film Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet reprend le nom de ce fabuleux cycle.
    À la pétanque, la triplette définit une équipe constituée de trois joueurs. Les trois boules que chaque joueur possède au début de chacune des mènes. » sur wikipedia
    Philippe veut nous inciter à jouer aux boules dans la mission locale ou à délaisser nos bureaux envahis par les jeunes pour faire du vélo (en triplette, 1 jeune devant, 1 jeune derrière et 1 pioupiou au milieu) en période estivale … mais l’expression est « ne vaut pas tripette » :
    « Ca ne vaut pas tripette
    Ca ne vaut rien.

    “Tripette” est le diminutif de “tripe”, ce mot existe depuis 1460 environ signifiant au début “petite tripe”, il a pris depuis 1743 le sens de quelque chose “sans valeur”. En effet les tripes – les 4 morceaux d’un estomac d’herbivore ruminant – ne désignent pas quelque chose de forcément agréable même si ce plat est très bon quand il est bien accommodé (comme les tripes à la mode de Caen par exemple).

    Il est à noter que l’expression “ça ne vaut pas tripette” se retrouve dans beaucoup de patois dont le patois lorrain et ardennais sous la forme: ” ça n’vaut mi tripette”.

    Une origine moins certaine relie cette expression au champignon comestible et assez prisé le “clavaire” dit aussi ‘”tripette” ou morille. Peut-être en effet qu’un plat peu agréable “ne vaut pas tripette” du fait de son mauvais goût mais rien n’est sûr dans cette origine. Il me semble plus vraisemblable de rester sur la première explication en supposant simplement que ce champignon porte ce nom à cause de sa ressemblance avec les tripes. » sur http://www.mon-expression.info/ca-ne-vaut-pas-tripette

    Vivre en intelligence avec les tripettes et en révolte contre leurs conséquences …

    Pioupiou44

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s