Entre blues et colère…

Publié: juin 30, 2010 dans Non classé

Beaucoup de tergiversations pour cet article tant il apparaissait doublement problématique de ne pas parler des « affaires » innombrables révélées par Le Canard Enchaîné – qu’on ne présente plus – et Médiapart – remarquable journal d’information par le net (1) –  : d’une part, cela ne serait qu’ajouter un commentaire aux commentaires ; d’autre part, comment ne pas en parler alors qu’on ne peut échapper au climat délétère perceptible dans toutes les conversations, toutes sans exception ?

Des woerth et des pas mûres…

Que dire en effet devant un tel déferlement d’informations où de l’appartement de fonction, dans le VIIème avec cuisinier et maître d’hôtel, pour la famille de la secrétaire d’Etat à la Ville aux fumeux 12 000 € de cigares d’un autre secrétaire – toujours d’Etat – aux frais du contribuable, de la première mesure prise par la nouvelle présidente de la Halde, doubler son salaire, aux deux appartements de fonction d’un, cette fois, ministre qu’un autre (ministre) concurrence en se rendant à Haïti en jet privé et en transgressant avec la complicité d’un petit édile les règles de l’urbanisme pour sa propriété… ? Economisons, économisons : il y a trop de choses à dire et, de toutes façons, on en oublierait.

La tête est pourrie, comment le corps peut-il réagir sinon très vigoureusement… ce qui annonce, passée la trêve des maillots de bain (pas pour tous), une rentrée sociale tendue ? Cette gangrène ne ronge pas que le gouvernement mais, bien plus généralement, la quasi-totalité des élites politiques – c’est d’ailleurs ce qui lui permet de progresser : une sorte de solidarité sur l’air de « je te tiens par la barbichette »… : il n’est qu’à voir les résistances à gauche – efficaces avec le lobby des sénateurs – pour retarder le projet de limitation, toute construite de relativité et de pondération, des cumuls de mandats. La soupe est si bonne en certaines gargotes étoilées…

Se goinfrer…

A minima spectateurs, nous assistons donc, en écran géant, trois D et dolby stéréo, aux voiles du temple qui se déchirent. Ce qu’il y a derrière n’est pas reluisant : se servir et faire croire que l’on sert. Ce qu’il y a derrière ne mobilise même pas le minimum d’intelligence car, ne serait-ce que l’intérêt égoïste de pouvoir continuer à se repaître, un bon sens ordinaire aurait du inciter à la prudence. Mais non, il, s’agit de se goinfrer à toute allure, toujours ça de pris. Les élites politiques creusent de leur cupidité le caveau des belles valeurs de citoyenneté et de démocratie, emportant dans leur lie les exceptions qui refusent, aussitôt promues, de plonger leurs doigts dans le pot de confiture.

Bal tragique…

Il faut s’attendre, en totale conformité avec la société du spectacle, à deux ou trois sacrifices ministériels cathartiques : demain ou après-demain, l’air à la fois digne et affligé, l’étrange lucarne tentera le coup de l’honneur bafoué, du retrait face à la chasse à l’homme. Sans doute, quelques pour cents de gogos s’y laisseront prendre : le troupeau a la larme facile et la mémoire aléatoire. D’autres pour cents s’engouffreront sur l’autoroute tracé par ces VIP mobilisés par leurs avantages au désavantage de celles et ceux qui ne sont et ne seront jamais des « grands » : la fille du borgne va surfer. D’autres deviendront, si ce n’était déjà bien engagés, misanthropes… mais ils n’auront même plus la possibilité de se consoler, l’humour une révolte supérieure de l’esprit, à l’écoute des humoristes (2) qu’un ex-compagnon de Patrick Font et directeur d’un hebdomadaire satirique (pas palmé) issu d’un mensuel qui titra en son temps « Bal tragique à Colombey : 1 mort » (3), devenu patron de radio, a virés… pour cause d’irrévérence et d’humour à l’antenne d’une radio de service public dont « l’actionnaire principal {l’Etat} est mal considéré ». (4)

Pendant ce temps, les gens de peu se résignent : 40% des employés ont renoncé à partir en vacances cet été… ne parlons pas des ouvriers, encore moins des temps partiels et autres contrats « atypiques ». En Martinique, d’où je reviens, la situation n’est guère reluisante : le chômage des jeunes atteint 62%, nombre de collectivités sont en cessation de paiement… Les pioupiou, vaille que vaille, tentent de faire face mais, désespérément, les enceintes du marché du travail sont fermées et, derrière elles, on entend les craquements des dépôts de bilan. Ce sont eux, ces pioupiou, que l’on devrait décorer, pas les gestionnaires d’officines sensées valoriser la fortune des grands. Le pouvoir rend fou. Le seul contrefeu est la démocratie large, représentative et participative, le contrôle citoyen, l’éducation populaire qui permet à chacun de comprendre et d’exiger probité et transparence.

Pareto

Tout cela rappelle étrangement la thèse de la circulation des élites de Pareto : pour qu’une société fonctionne, elle doit être animée d’un double mouvement, ascendant et descendant, que les membres méritants au bas de l’échelle sociale accèdent aux responsabilités (principe de méritocratie ») et que les membres défaillants du haut de la pyramide soient renvoyés à la simple exécution… Si tel n’est pas le cas, une « société bloquée » pour reprendre l’expression de Michel Crozier (5), le sommet et la pyramide s’écroulent d’un coup : de l’empire romain à l’URSS, les exemples ne manquent pas… Les pires nouvelles sont, paraît-il, pour cet été, 50% des Français étant moins attentifs. La seule question est : combien de temps tout cela va-t-il tenir ? Et non plus « peut tenir ».

S’il apparaît clairement impossible de dissocier l’engagement professionnel de l’engagement sociétal et politique , comment peut-on néanmoins demander aux pioupiou de s’engager, voire de renforcer leur implication au titre d’une éthique professionnelle et sur le principe d’équité, alors que tout l’environnement craque et qu’une certaine « réussite » apparaît clairement corrélée à l’égoïsme et à la cupidité ? Reçu hier, avec le CNML (Conseil national des missions locales), par une commission (large) de la CPNEF (Commission paritaire nationale emploi formation), j’entendais des représentants syndicaux évoquer l’inéluctabilité d’un travail sur la déontologie. Inéluctabilité ? Je crains que celle-ci soit toute relative et que, une fois encore, les valeurs soient reléguées derrière, loin derrière, les urgences pratico-pratiques. A la panique morale on répond par le patch instrumental. J’entendais aussi – et ce n’est pas faux – des critiques sur le double discours : « schwartzien » (sic) dans certaines instances et néotayloristes sur les terrains… Les garanties d’inefficacité et même, oui, de contre-productivité sont bien là, dans la vacuité du sens, dans ce – bis repetitas placent – « A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à en oublier l’urgence de l’essentiel. » Mais comment faire ?

Méduses sur le sable…

Tant pis, il ne fallait pas lire un article dont le titre annonçait plutôt la dépression que l’enthousiasme ! Toutefois, afin de ne pas laisser lecteurs et contributeurs comme des méduses sur le sable (6), j’ai quelques pépites en réserve pour de prochaines écritures : un bô journal – le n° 3 – de la mission locale de l’agglomération Rouennaise, une « Piste aux étoiles » DVD de la mission locale de La Cabesterre (du côté du Robert, en Martinique)… preuves, s’il en est, que des énergies sont toujours là, actives. Il y a déjà plusieurs années, peut-être même une vingtaine, j’avais lu qu’un programme américain – il me semble nommé « Un million d’étoiles » – avait recensé aux USA des initiatives « positives », heureuses, de citoyens sur les thèmes de la solidarité, de l’innovation, de la cohésion… Ce réseau des missions locales serait bien inspiré de poursuivre, par exemple sur cette voie des « bonnes pratiques », ce qui fût esquissé en juin 2009 avec le Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse… Il y a un besoin existentiel de sens et, au gouffre de l’exemplarité des élites, devrait répondre un Annapurna d’initiatives professionnelles et citoyennes heureuses.

Enfin, ce que j’en dis…

Supplément

Quelques heures après la publication de cet article, une dépêche du Monde me parvenait indiquant que le président procéderait à une « réorganisation du gouvernement » en octobre en tirant « sévèrement les conséquences du comportement des ministres ». Sapristi ! Qui fêtait son élection au Fouquet’s, Rolex au poignet, le 6 mai 2007 au soir du second tour de l’élection présidentielle… une fête à laquelle n’avaient été conviés que les PDG-propriétaires les plus puissants, de Bernard Arnault jusqu’à Martin Bouygues, en passant par Vincent Bolloré, Albert Frère ou encore Paul Desmarais ? Qui poursuivait par une « retraite » sur le yacht de Bolloré ? Qui bénéficiait des généreux donateurs réunis par le ministre du Budget , synchroniquement trésorier de l’UMP, deux ou trois fois par an dans un Palace parisien, le Bristol ? Qui s’augmentait de 172% avant de déclarer, contrit, que les caisses de l’Etat étaient vides (pour les autres) ? Qui touchait – parce qu’il le valait bien, sans doute – un chèque de Mme de Bettancourt en même temps qu’Eric Woerth et Valérie Pécresse ? Remaniement… en octobre ? Faut-il être à ce point déconnecté des réalités pour croire que cela peut tenir encore trois mois !

(1) http://www.mediapart.fr/

(2) Didier Porte et Stéphane Guillon. On peut encore – pour combien de temps ? – visionner les chroniques de Stéphane Guillon sur le site de France Inter.

(3) Hara-Kiri, novembre 1970, pour le décès du général de Gaulle. Dix jours auparavant un incendie dans une discothèque à Saint Laurent du Pont avait fait 146 morts.

(4) Suppression également de la bonne émission qui faisait rêver et voyager, Allo la planète pour motif de nouvelle « grille de rentrée ». On doit s’attendre à d’autres coupes des ciseaux d’Anastasie : sur France Culture, Les pieds sur terre (du lundi au vendredi, de 13h30 à 14h), Du grain à moudre (du lundi au jeudi, de 18h20 à 19h)… et d’autres espaces d’intelligence et de démocratie.

(5) Michel Crozier, La société bloquée, 1971, Seuil.

(6) A ce propos, j’ai chaque jour un ou deux visiteurs de ce blog qui y arrivent par le mot clé qu’ils ont du taper sur leur moteur de recherche, « méduse ». La complexité, c’est l’aléatoire et l’imprévisible. Vraiment.

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commentaires
  1. evelyne vendioux-douvillez dit :

    Je voudrais juste citer Secrétan :
     » la véritable ambition n’est pas égoïste, elle est généreuse.
    Obtenir tel titre, tel cordon, telle place, c’est la convoitise des niais. Dominer pour la domination, pour se sentir au-dessus des autres, c’est la folie des méchants.
    Faire quelque chose, être quelqu’un, laisser un sillon
    derrière soi, sillon fécondé, apporter un grain de sable à la maison que construit l’humanité…Voilà
    l’ambition. »
    Oui, j’ajouterai ceci, le pouvoir rend fou, ce n’est pas plus un « privilège » de droite qu’un « privilège »
    de gauche. Ce n’est pas seulement la prérogative de ce que l’on appelle les élites, c’est aussi l’apanage de certains courtisans qui gravitent autour et auxquelles elles peuvent être redevables…Alors ce petit tas de fumier gangrène peu à peu les rouages de
    la société. L’argent n’a pas d’odeur, et bien peu ont
    conservé intact l’idéal de la chose publique, pour
    oeuvrer sincèrement au bien de leurs concitoyens.

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