Recherche-action Synami – Schwartz. Suite.

Publié: mai 27, 2010 dans Non classé


Cocotte…

Poursuite des réflexions inspirées par les deux documents du Synami, l’un de 2008, l’autre tout neuf, venant d’être édité. Je m’en tiendrai cette fois au second, « Agir pour et avec les jeunes sur un territoire ». Un beau titre, il faut le reconnaître, et quatre pages dont la première est un rappel de la démarche avec, toutefois, une nouveauté puisqu’il est écrit « Un accord a été passé avec le Haut-commissariat pour la Jeunesse afin de poursuivre la démarche engagée sur Poitiers et l’étendre à quatre autres territoires avec les missions locales de Salon-de-Provence, Aubenas, Maubeuge et Reims. » Cela n’a peut-être l’air de rien mais qu’une Administration accorde des crédits à une démarche indépendante et critique, ce peut être dans l’espoir d’un assagissement de la révolte ou avec le dessein de permettre l’expression comme l’on favorise l’expulsion de la vapeur de la cocotte-minute… ou encore une contradiction du système. Avec ce que nous savons de Bertrand Schwartz et de ce que je connais du côté de Poitiers, je parierais toutefois sur l’indépendance des acteurs.

« Agir pour et avec les jeunes sur un territoire » énonce trois objectifs de changement (encerclés ci-dessous) dont découlent trois « hypothèses communes ».

Du « Ce que nous voulons changer », je m’attarderai plus particulièrement sur le 3ème point, « La transformation des missions locales et des opérateurs locaux en guichet de promotion des dernières mesures des plans gouvernementaux qui se succèdent et en simples exécutants du service public de l’emploi, leur évaluation se limitant à ce seul aspect. » Pourquoi privilégier cet objectif de changement ? Parce que les deux précédents, disons-le sans intention d’offenser quiconque, sont à la fois justes mais « ne mangent pas de pain »… et parce que, pour le troisième, autant le thème est d’importance, autant sa réponse paraît éludée.

Regards croisés…

Première « hypothèse commune », « Les problèmes que vivent les jeunes ne tiennent pas d’abord à eux-mêmes, mais aux obstacles qu’ils rencontrent pour prendre leur place dans la société ». C’est pour partie (voir infra) juste et cela devrait d’abord inciter nombre de professionnels à une vigilance sur leur propre discours : exit les jeunes « en difficulté » alors qu’ils sont « mis en difficulté ». Dans une tribune récente du Monde dont j’ai perdu la trace, Jean-Luc Mélanchon parlait pour un tout autre sujet de « gens empêchés » et l’on pourrait s’accorder sur cette expression : des jeunes empêchés…

« Les expérimentations visent à identifier les conditions pour que le regard de la société sur les jeunes et le regard des jeunes sur la société évoluent. » C’est, à peu de choses près, synonyme de l’axiome « Se priver des capacités d’ouverture, de disponibilité, de créativité des jeunes limite considérablement le changement social » (1), ou du thème archi-rabâché et néanmoins juste de la « jeunesse-ressource » et non « problème » (2), ou encore de ce que l’on connaît des enseignements des théories du stigmate (labelling), qu’il s’agisse de déviance avec Outsiders (3) ou d’éducation avec « l’effet Pygmalion » et les prophéties auto-réalisatrices. Bref, a priori rien de bien nouveau sous le soleil de la recherche-action… sauf que du chemin reste à faire, que l’image d’une étrange jeunesse, entre classe dangereuse à défaut d’être laborieuse et catégorie compassionnelle à défaut d’être contractuelle, est persistante sinon croissante et qu’il n’est sans doute pas inutile de la contrer.

Toutefois il ne s’agit pas que du regard des adultes et de la société sur les jeunes mais également de celui de ces derniers sur les premiers. On touche du doigt les fonctions de « rapprochement » et d’information « … le degré d’abstraction de l’information diffusée est tel que de nombreux jeunes n’y ont pas intellectuellement accès et, surtout, cette information suppose que tous ceux qui la reçoivent sont déjà largement informés sur la société, sur les mécanismes sociaux, sur le jeu social. » (4). Probablement, ces fonctions sont-elles devenues encore plus importantes en trois décennies sous l’effet, d’une part, des mondes virtuels qui, pour de nombreux jeunes, sont un refuge-addiction qui leur représente un environnement aussi enchanté (il est des mauvais charmes) que déconnecté de la réalité et, d’autre part, du déficit d’altérité issu de la non-rencontre entre jeunes et adultes, incommunicabilité renforcée dans les quartiers de relégation où l’on se socialise entre pairs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, concernant l’image des jeunes, j’ai écrit en italiques « pour partie » car eux-mêmes contribuent par une « rétroaction amplificatrice » à la construction du stigmate. Décryptage du monde, altérité et intergénérationnalité sont ici trois idées-clés.

Notons la définition de ce qu’est l’insertion, un « processus {…} par lequel passent tous les jeunes pour s’intégrer dans la société {…} intégration dans l’emploi certes, mais aussi dans l’exercice de leurs droits et devoirs de citoyens. »… définition qui, d’une part, rejoint une proposition maintes fois exposée ici et ailleurs (l’intégration sur la base de l’indépendance économique et de l’autonomie sociale avec les quatre dimensions du Sujet/accomplissement, de l’Acteur/altérité, du Citoyen/émancipation et du Producteur/économie) et, d’autre part, parle de « tous les jeunes » car, effectivement, une des différences majeures entre 81 et aujourd’hui est que, au moment du Rapport, l’insertion concernait grosso modo 900 000 jeunes, soit 610 000 chômeurs et inactifs, 100 000 jeunes concernés par le « Pacte national pour l’emploi » et, annuellement, 200 000 jeunes sortants sans diplôme du système de formation initiale (5) alors que, aujourd’hui, c’est toute une génération qui est concernée par l’insertion, nouvelle phase de transition entre jeunesse et adultéité.

Ci-dessous, schéma des deux circuits, individuel et collectif, pédagogique et participatif. Attention! Ce schéma, avec quelques modifications, est une deuxième version remplaçant la première mise en ligne hier.

Participation…

Le deuxième objectif de changement, « Les propos tenus sur les jeunes sans même les avoir écoutés ni leur avoir donné la parole », renvoie à une autre « hypothèse commune », voisine sinon redondante, « Les jeunes ne sont pas un problème mais une ressource », orientée vers une participation des jeunes à la vie de la structure… thème sur lequel je ne m’étendrai pas, pour l’avoir également écrit, réécrit et développé ici et dans la presse (6). La question est à ce moment de pondérer une posture marquée du tropisme « psy », strictement fondée sur la relation individuelle et portant en elle le risque, côté clinique, de la pathologisation (cf. le vocabulaire médical : prescription, diagnostic… 7), côté politique, de la responsabilité individuelle endossant les déterminations économiques et sociétales (chômeur responsable, donc coupable, de son chômage), par la prise en considération des jeunes en tant qu’acteur collectif. Outre une cohérence entre ce que l’on vise et affiche, la citoyenneté, et ce que l’on réalise, l’expression des jeunes, c’est également un enjeu de redynamisation par la démocratie participative d’une vie associative souvent atone des structures. Quitte à être soupçonné de mauvais esprit (mais qui bene amat bene castigat), on est cependant en droit de s’étonner que la participation des jeunes en soit aujourd’hui, trente ans après la création des missions locales et exceptions faites de certaines d’entre elles (Reims, Quimper…), au stade de… l’expérimentation.

Les acteurs de la recherche-action concluent (on s’en doute, provisoirement) par « Une des questions que nous nous posons porte sur l’équilibre à trouver entre l’action des professionnels et celle des jeunes, entre ne rien faire et faire à leur place. » qui peut étonner. Car, précisément, un des intérêts de l’expression des jeunes au sein et sur la structure est de modifier les règles du jeu : la mission locale ne serait plus une structure de prestations, avec une « offre de service » guère éloignée de la relation « client – fournisseur », mais deviendrait un espace coproduit et, en son centre, il n’y aurait exclusivement ni le professionnel (toute-puissance), ni le jeune (ce qui serait substituer une subjectivité à une autre subjectivité), mais l’interaction entre le professionnel et le jeune ou, plus exactement, entre la communauté professionnelle et le jeune acteur collectif.

Bons points…

Venons-en à ce troisième objectif de changement que, grosso modo, on peut caractériser comme la volonté de contrecarrer l’instrumentalisation des missions locales, « simples exécutants du service public de l’emploi… » On s’attend à ce que la parole des acteurs de cette recherche-action proteste et plaide avec force et vigueur pour l’autonomie associative, garantie d’une réelle dialectique avec les institutions… mais non, les quelques phrases évitent ce qui constitue pourtant un vrai problème (pas d’autonomie associative  = conditions « optimales » de l’instrumentalisation) pour nous emmener dans le ventre mou des suaves et sucrées intentions partenariales : « … il faudrait que sur un territoire les institutions qui travaillent avec les jeunes débattent ensemble… tous les professionnels du territoire qui travaillent avec des jeunes devraient se considérer comme participant à une mission commune… les moyens devraient pouvoir être mis en commun pour mener ensemble une politique territoriale d’accompagnement des jeunes dans leur insertion… » Bref, « il faudrait »… mais les faits têtus démontrent depuis des années et quotidiennement que ce conditionnel est du registre des vœux pieux, vaguement psychoaffectifs réconciliateurs, car, avant même d’envisager une logique coopérative entre entités autonomes, cette dernière entre missions locales, au double titre de l’appartenance à un même réseau et de l’exemplarité, pourrait être un requis exigible. J’ai à l’esprit nombre de situations où le partage d’informations entre missions locales est vécu sur un modèle d’intelligence économique, c’est-à-dire de concurrence, où l’idée de temps partagés soulève des obstacles annapurnesques… Les missions sont « territoriales », c’est-à-dire issues de la volonté des acteurs locaux (8), mais également « locales », ce qui, dans la pensée de Bertrand Schwartz, était synonyme d’« adaptées » (9) mais qui, dans la réalité de ce que sont devenues ces structures, recouvre plus des prés carrés et périmètres fortifiés, des chacun chez et pour soi. A la décharge des missions locales, leur mise en concurrence avec bons et mauvais points lors des « dialogues de gestion » accentue ce struggle for life.

Pour autant, une « politique territoriale d’accompagnement des jeunes » pluri-institutionnelle, transdisciplinaire, multi-partenariale, soudée par un pacte territorial pour l’emploi et l’insertion, mettant en débat gouvernance, pratiques et innovations dans une logique d’« agir communicationnel » (10), tout cela est bien entendu bel et bon, souhaitable et de toute évidence générateur d’effets émergents… mais n’est possible qu’à condition qu’en amont « le ménage soit fait », c’est-à-dire que les entités constituant ce système soient suffisamment autonomes, sûres de leur identité. Ce qui, à mon avis, renvoie à de multiples chantiers, eux aussi proposés à maintes reprises : corpus théorique stabilisé et partagé, projet associatif de structure, déontologie, R&D, etc.

(1) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, 1981, La documentation Française, p. 30 (p. 37 de la réédition du Rapport aux éditions Apogée, 2007).

(2) (sous la dir. de) Alain Vulbeau, La jeunesse comme ressource. Expérimentation et expérience dans l’espace public, 2001, éditions Erès

(3) Howard S. Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, 1985, éditions A.-M. Métailié.

(4) Bertrand Schwartz, op. cit., p. 24 (p. 143, 2007)

(5) Bertrand Schwartz, id, p. 24 (p. 30, 2007)

(6) Sur ce blog, « La participation en mission locale » (8 juin 2008), « Missions locales et comités d’usagers : encore un effort ! » (18 juin 2008), « La participation des jeunes en mission locale : regarder à côté » (13 et 15 octobre 2008)…

(7) Certains n’ont guère été avares de cette critique : Denis Castra avec L’insertion professionnelle des publics précaires (2003, PUF, « Le travail humain »), Serge Ebersold avec La naissance de l’inemployable ou l’insertion aux risques de l’exclusion (2001, PUR, « Le sens social »)…

(8) « Les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes et les permanences d’accueil, d’information et d’orientation (PAIO) se sont développées à partir de 1982 par la volonté conjointe des communes et de l’Etat pour organiser localement une intervention globale au service des jeunes. », liminaire du Protocole 2000.

(9) « Elles {les missions locales} sont adaptées aux situations locales particulières des jeunes. » B. Schwartz, op. cit., p. 132 (p. 142, 2007).

(10) Jünger Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, 1987, Fayard. Lire sur ce blog « De l’engagement social au faire société. 2/2 » (22 juin 2008).

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