Ni rire, ni pleurer, comprendre. (1)

Publié: mai 26, 2010 dans Non classé

J’avais compris l’autre jour à Paris, de la bouche du très honorable et néanmoins sympathique synamiste Serge Papp, que la recherche-action conduite avec Bertrand Schwartz allait engendrer un ouvrage mais, sans doute, avais-je mal entendu. A défaut, j’ai reçu, comme plusieurs d’entre vous sans doute, deux documents de quelques pages. L’un « Ecouter pour agir. Avril 2008, bilan de la phase d’écoute », l’autre  « Agir pour et avec les jeunes sur un territoire » daté de mai 2010, c’est-à-dire aujourd’hui. Notons que cette « recherche action » entamée en 2008 se poursuit, ce qui est bon signe… tant de projets sombrant avec le temps, avec la girouette de l’actualité immédiate qui fait ce matin paraître obsolescent ce qui était ultra-prioritaire hier soir. Le culte de la nanoseconde… et la maladie qui en est produite. Donc l’écoute et l’expression des pioupious produisent du projet et l’on ne peut que s’en féliciter. Arrêt sur image. Un seul pour le premier des deux documents… et encore, simplement pour la première proposition. Le reste viendra en son temps.

« Ecouter pour agir. Avril 2008, bilan de la phase d’écoute » : quatre pages, cinq constats, deux propositions.

Les constats sont issus d’un noyau dur, le SYNAMI, Bertrand Schwartz et Gérard Sarazin, quatre missions locales (du Chinonais, du Médoc, du Poitou et de Saint Quentin en Yvelines), et de l’expression de « près de trois cents salariés » rencontrés à l’occasion de réunions régionales à Paris, Poitiers, Lille, Lyon et Rennes.

« Une insertion sociale et professionnelle de plus en plus difficile pour les jeunes des missions locales », est-il écrit. Constat peu contestable, la jeunesse étant paupérisée, devenant en quelque sorte le ballon d’essai du nouveau « prolétaicariat », si je peux m’autoriser ce néologisme, qui, n’en doutons pas, n’aura – n’a cure des frontières générationnelles : les seniors, que l’on veut faire travailler jusqu’à soixante-deux ans ou plus, alors que déjà ils forment une classe d’âge particulièrement exposée au chômage, feront rapidement l’expérience des jobs, des emplois de « serviteurs aux personnes ou aux entreprises » (2) pour accéder au seuil du départ en retraite et pour grappiller leurs annuités manquantes. Si le crustacé ne les pince pas à deux doigts de l’acmé.

« L’échec scolaire ne recule pas », lit on, ce qui n’est pas tout-à-fait exact… dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs. Il ne recule pas et l’on peut même considérer qu’il progresse, la part des élèves de 15 ans qui ont de grandes difficultés en compréhension de l’écrit étant passée de 15% en 2000 à 22% en 2006 (3). Il recule puisque, selon les données officielles de l’Education nationale, le nombre de jeunes sortis sans diplôme ni qualification a été presque divisé par deux en trente ans… sauf si l’on prend en compte « la dépréciation de beaucoup de diplômes sur le marché du travail », c’est-à-dire le déclassement sur lequel il y aurait beaucoup de choses à dire dont, en particulier, qu’on ne peut le traiter sans une approche systémique globale puisque, si les jeunes sont déclassés, c’est que l’option retenue est de protéger les inclus, les adultes en place : « A trente ans de distance, rien n’a changé : les récessions sont d’abord et avant tout supportées par les nouveaux venus sur le marché du travail, tandis qu’elles épargnent presque totalement le cœur du salariat » (4) Ce qu’écrivait Eric Maurin il y a moins d’un an est toutefois à pondérer puisque, si les jeunes encaissent prioritairement les chocs du chaos économique, ce n’est désormais plus qu’une question de temporalité : ils sont certes toujours les premiers mais « le cœur du salariat » et, au cœur de ce cœur, les inclus les plus jusqu’alors protégés, les fonctionnaires, sont désormais dans le maelström. Cette contamination très rapide n’invalide pas une analyse et une action fondées sur l’équité (5), c’est-à-dire discriminantes (faire plus pour ceux qui ont moins, ici pour les jeunes), mais elle appelle deux réflexions.

Critique cloisonnante du cloisonnement…

D’une part, la discrimination correspond aujourd’hui, plus qu’il y a trente ans, à un jeu de chaises musicales presque arrivé à son terme : au fur et à mesure des années, on a retiré des chaises et il y a de plus en plus de joueurs debout, hors-jeu, spectateurs d’une condition d’activité pleine qui n’est plus la leur, agrafés comme des insectes sur le liège du laboratoire du néolibéralisme. « Quand le rien s’échange contre le Rien, sous le signe de l’équivalence générale du Rien, c’est le stade ultime de l’économie politique. » (6) Autrement dit, d’une part, les interstices de l’accès au travail se sont rétrécis et, d’autre part, il faut être conscient que, les places étant chères, celles conquises pour les uns s’obtiennent au détriment des autres. « Lutte des places », pronostiquaient justement il y a quinze ans Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Léonetti (7). Bien sûr, les acteurs de cette recherche-action ont raison d’écrire en écho au constat d’une insertion de plus en plus difficile « Le cloisonnement qui est de règle dans les institutions spécialisées rencontre ses limites quand le problème à résoudre est complexe. Se limiter notamment au seul champ de l’emploi peu conduire à ne pas avancer, y compris sur l’emploi. » Toutefois cette critique du cloisonnement, dont on comprend qu’elle sert et surexpose le juste principe d’approche globale, pourrait être reprise au titre même du principe de discrimination qui, quoique l’on en dise et même argumenté par la justice sociale, constitue… un cloisonnement dont il faut se défier et vis-à-vis duquel le rapport de Bertrand Schwartz avait alerté avec l’un des « trois principes d’action » : « Ne pas traiter séparément les problèmes des jeunes de ceux des adultes et des enfants, et leur chercher des solutions nouvelles, à partir de toutes les données de la vie collective. » (8)

D’autre part, analyse et action se heurteront aussi inéluctablement que rapidement à la contradiction actuellement patente du pur réformisme, pour ne pas dire son impasse : changer de logiciel, remettre l’économie dans son bon sens, appelle une radicalité (étymologiquement « aller à la racine ») qui, intrinsèquement, n’appartient pas au paradigme réformiste puisque, par définition, le réformisme réforme alors que le chaos appelle bien plus que des aménagements. Les fondations sont, plus que fissurées, béantes et l’on s’occupe de retoucher. Le pinceau en lieu et place du tractopelle. Il est question ici, selon Edgar Morin, de « métamorphose » (9) : « Il ne s’agit pas de concevoir un « modèle de société » (qui ne pourrait qu’être statique dans un monde dynamique), voire de chercher quelque oxygène dans l’idée d’utopie. Il nous faut élaborer une Voie, qui ne pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui amènerait, s’il n’est pas trop tard, la décomposition de la course folle et suicidaire qui nous conduit aux abîmes. La voie qui aujourd’hui semble indépassable peut être dépassée. La voie nouvelle conduirait à une métamorphose de l’humanité : l’accession à une société-monde de type absolument nouveau. Elle permettrait d’associer la progressivité du réformisme et la radicalité de la révolution. » (10)

A propos d’Edgar Morin, à signaler la toute récente publication d’un hors-série du Monde, Edgar Morin. Le philosophe indiscipliné (11) très bien fait avec articles, débats, extraits, glossaire ainsi qu’un « portrait » réussi par Nicolas Truong, « Itinéraire d’un penseur sans frontières ». Pour découvrir si l’on ne connaît pas et, dans le cas contraire, pour… relier les connaissances.

On reviendra sur « Ecouter pour agir » et sur sa suite. A chaque jour, etc.

(1) Spinoza.

(2) « La scission de la société en classes hyperactives dans la sphère économique, d’une part, et en une masse exclue ou marginalisée par rapport à cette sphère, d’autre part, permet donc le développement d’un sous-système au sein duquel l’élite économique achète des loisirs en faisant travailler des tiers à sa place, à bas prix, pour son avantage privé. Le travail des serviteurs personnels et des entreprises fournissant des services personnels libère du temps pour cette élite et agrémente sa vie ; les loisirs des élites économiques procurent des emplois le plus souvent précaires et au rabais à une partie des masses expulsées de la sphère de l’économie. » André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête de sens, 1988, Galilée, p. 19.

(3) Christian Baudelot, Roger Establet, L’élitisme républicain, 2009, Seuil, « La République des Idées », p. 33.

(4) Eric Maurin, La peur du déclassement, 2009, Seuil, « La République des Idées », p. 28.

(5) Equité comprise au sens de John Rawls, c’est à dire de « principe de différence » admettant des inégalités justes qui doivent profiter aux plus désavantagés (Théorie de la justice, 1987, Seuil).

(6) Jean Baudrillard, Cool Memories IV. 1995 2000, 2000, Galilée, p. 85.

(7) Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places, 1994, Hommes et Perspectives & Desclée de Brouwer. Ces auteurs dégageaient trois grands types de « stratégies de réponse » face au chômage et à la désinsertion : « les stratégies de contournement », de la dérision à l’intégration dans les marges et à la désimplication ; « les stratégies de dégagement de la situation », du rapport de forces à la mobilité et à la mise en cause du système ; « les stratégies de défense », de l’isolement et de la fuite de la réalité à la passivité et à l’autodestruction (pp. 181-227).

(8) Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, 1981, La documentation Française, p. 137 (p. 148 dans la réédition chez Apogée, 2007).

(9) Cette notion de « métamorphose » a manifestement retenu l’intérêt de Cohn-Bendit qui s’y réfère sans économie depuis quelque temps. Peut être depuis leur dialogue de mars 2009…

(10) Edgar Morin, « Ce que serait « ma » gauche », Le Monde, 24 mai 2010, p. 15.

(11) Bon, il faut reconnaître que Le Monde ne s’est pas foulé, reprenant la biographie d’Emmanuel Lemieux, Edgar Morin l’indiscipliné (2009, Seuil).

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