Un peu en vrac : contributions, engagement, transmission, mesure de l’efficacité…

Publié: mai 20, 2010 dans Non classé

A la suite de l’article « Du Niger à l’Hexagone » et après Régis, deux réactions supplémentaires d’acteurs des missions locales, dont Anne Lebi. Elles m’ont été adressées par courriel, je respecte donc l’anonymat… du moins de la première dont on ne révèlera que  les initiales, A.F.

A.F. « …quelques mots dans votre article m’ont ramenée des années en arrière … non pas parce que les propos m’aient  parus surannés, mais parce que il y a un bon bout de temps j’arrivais en France et que la mise en perspective de ce qu’était « ma » réalité sociale, institutionnelle et politique du moment  avec ce que j’avais pris comme étant le summum des avancées sociales  ont quelque peu perturbé mon sens des réalités. Sans vouloir comparer la réalité dans un bon nombre de pays africains avec celle des pays latino-américains des années 70, je trouve un certain nombre de similitudes dans les réflexions que je me suis faite bien avant que la vie et ses avatars me conduisent vers les Missions Locales. Professionnalisme, engagement, institutionnalisation, militantisme, utopie, principe de réalité, ces principes se croisent, se télescopent, se contredisent ou se complètent en fonction de … mais au fait, en fonction de quoi ? Où se trouve l’urgence à laquelle on doit répondre ? Je n’ai toujours pas la réponse, par contre ce que je continue, avec entêtement, à penser, c’est que dans nos métiers on se doit d’agir avec un professionnalisme engagé, avoir un regard militant sur l’institution, et aborder le principe de réalité avec la force de l’utopie. Naïf tout ça ? Oui, certainement. Je mélange avec une certaine gourmandise les concepts et les préceptes , mais c’est à ce prix-là que je continue à y croire. »

Anne : « Quelle réactivité ! Merci pour ton article. J’ai bien aimé l’expression « le champ rétréci des possibles ». C’est tout-à-fait cela. On y croit quand même car on n’a pas le choix et parce que l’on rencontre des gens ici qui se battent pour faire avancer les choses: de Mahaman, notre ami chercheur qui dirige la Commission des Textes, chargée de rédiger la nouvelle Constitution du Niger jusqu’aux jeunes en passant par mes jeunes collègues conseillers (qui connaissent maintenant mieux tes écrits ou ceux de Schwartz que bien des salariés ML en France)… »

Faire que son rêve soit plus long que la nuit…

Ceci – même si trois contributions (en incluant Régis) c’est peu – me conforte dans l’idée qu’autour du thème de l’engagement il y aurait à dire et, peut être, que ce dire, fait de paroles, d’hypothèses, de transgressions, pourrait contribuer à avancer sur la voie, très insuffisamment empruntée, de la professionnalité, du sens de l’action. Lorsque je lis « force de l’utopie », certes un peu formaté mais sans sacralisation ni fétichisme, je songe immédiatement à la dernière phrase de Moderniser sans exclure : « Je ne me résigne pas à la résignation collective. D’où mon utopie ; mais est-ce une utopie ? Certainement, mais quel beau rêve. Un rêve socialiste, je crois. » Et je songe aussi à cet autre bout du même livre, son introduction, où Bertrand écrit : « Nous accompagnons notre temps – position active et non passive qui suppose que nous le déchiffrions, que nous nous le représentions clairement, que nous proposions régulièrement des projets nouveaux pour l’orienter et que ceux–ci soient mis en œuvre. »

Si je regarde avec affection les pioupious des missions locales, cette bienveillance ne parvient pas à étouffer du désappointement face au risque d’un conformisme ambiant, depuis la résignation de (certains) conseillers jusqu’à la notabilisation de (certains) directeurs (1) et l’implication plus que pondérée de (certains) administrateurs : comment concilier ce que j’ai placé sur l’un des trois pôles de la professionnalisation, la « profession » – entendue comme garantie de stabilité des emplois (financement pérenne, convention collective, etc.) – avec ce que la première contributrice, A.F., appelle « un professionnalisme engagé », « un regard militant sur l’institution » – et que j’appelle la « professionnalité » ? Ce milieu, celui des missions locales, oscille entre la revendication d’une singularité identitaire, mais sans prendre et/ou disposer les/des moyens de la constituer et d’en jouir, et l’éponge absorbant les mots de la pathologisation à la marchandisation, des « prescriptions » et « diagnostics » aux « portefeuille de dossiers actifs », « offres de service » et autres « prestations ». Sans beaucoup de résistance. Bien sûr, nombre de pioupious demeurent réfractaires – j’ai devant moi leurs visages et leurs noms  – mais, tout de même, d’un point de vue général le devoir de résistance semble plutôt céder, pour reprendre Stanley Milgram, à la soumission à l’autorité (2)…

S’il y a peu de résistance, il y a peu d’identité ou, plutôt, une identité incertaine, floue, hybride, reposant sur l’image d’un père fondateur et écartelée entre une généalogie d’éducation populaire, de militantisme, de transformation sociale et de projet émancipateur, et une actualité de déclinaison programmatique (d’où le thème récurrent de « l’instrumentalisation »). Cette identité incertaine s’observe dans la difficulté, guère nouvelle, d’établir avec les financeurs et, en premier chef, l’Etat une relation dialectique, c’est-à-dire fondée sur le double principe des autonomies (associative et institutionnelle) et du respect mutuel des logiques distinctes. Peut-être cette relation existe-t-elle à l’échelle nationale, le CNML regroupant des présidents de mission locale et, avec les instances des collectivités (ARF, ADF, AMF), des services de l’Etat. Mais elle n’est plus de règle à l’échelle locale. Autrement dit, une large part de l’activité des missions locales répond bien plus à un mode de relations « client-fournisseur », qui d’ailleurs peuvent être aimables (l’intérêt financier des uns rencontrant l’exigence des autres), qu’à l’équilibre entre deux entités autonomes et contractantes. De l’autonomie l’on déverse dans l’hétéronomie, qu’André Gorz définissait comme « l’ensemble des activités spécialisées que les individus ont à accomplir comme des fonctions coordonnées de l’extérieur par une organisation préétablie. » (3)

Transmission…

Il y a aujourd’hui des virages à 180° difficiles à assumer et, d’ailleurs, on en parle peu… hormis lors de bouillonnements tels que la recherche-action Schwartz – Synami. Par exemple, cette « évolution » qui, partant de l’écoute du jeune, recherchait dans les outils (dispositifs, mesures) des solutions à son projet pour désormais satisfaire les programmes en y faisant entrer des jeunes (n entrées en CIVIS, en PPAE…). Autre exemple, la correspondance entre « projet professionnel » et « projet de vie » : celle-ci est-elle toujours d’actualité ou n’est-elle pas un mythe, l’harmonie se limitant à l’adaptation des compétences – avec ou sans test des habiletés – aux besoins de l’aussi sacro-saint que délabré « appareil de production » ? Autre exemple encore, parle-t-on d’« emploi de qualité » (4) ou se contente-t-on de ce qui, rarement, se présente : aux informations nationales, sur Antenne 2, la présentatrice expliquait la résignation des Espagnols face à la diminution des salaires des fonctionnaires : « C’est déjà bien d’avoir un emploi. » Faut-il le préciser, on est loin, bien loin, d’une possibilité de la « valeur travail » : on est à ce moment exclusivement sur le volet instrumental (gagner sa vie), exit les dimensions sociale (appartenir à une communauté humaine, en être reconnu) et symbolique (s’accomplir).

Posons une hypothèse : la transmission de la première génération, très majoritairement des travailleurs sociaux, à la seconde a failli. L’engagement des premiers n’a pas diffusé. Le principe de réalité a rongé le « devoir d’innovation », explicite dans la Charte de 1990, qui implique une transgression : « L’innovation {…} consiste à transgresser des règles, normes ou coutumes avant d’établir un autre ordre social. » écrit Norbert Alter (5). Faut-il en déduire que, ayant innové, les anciens ont établi un nouvel ordre social bien barricadé ?

Satisfaire qui ?

Autre chose sans réel rapport avec ce qui précède (encore que…) mais en lien avec l’article sur « la performance globale ». La mesure de l’efficacité semble relativement aisée dès lors que l’on s’en tient à la définition générale de celle-ci, l’atteinte des objectifs. Toutefois le problème devient plus épineux si l’on s’intéresse à l’identification de ces objectifs car, si certains peuvent être univoques, ceux-ci ne sont pas nécessairement partagés par d’autres. Ainsi, pour l’Etat, un objectif (pour ne pas dire « l’objectif ») sera l’accès à l’emploi… ce dont la mission locale conviendra mais, pour autant, ce à quoi elle ne se limitera pas puisque, précisément, tant son projet associatif que la doctrine qu’elle partage avec les 480 autres structures appellent d’autres objectifs, concernant les jeunes, d’autonomie sociale, de citoyenneté, d’émancipation, etc. et, concernant le territoire, d’animation du réseau partenarial, de contribution au développement local économique, d’innovation, etc. On retrouve ici les deux grandes catégories de missions, pédagogiques et d’ingénierie. Il  y a donc une pluralité d’objectifs dont certains peuvent être contradictoires : l’indicateur d’accès rapide à l’emploi est rarement compatible avec la qualité de l’emploi – sujet dont on ne parle guère… faute d’espoir ? – et ne tient guère compte du temps souvent long de la socialisation, voire de la réparation, pour des parcours cabossés de jeunes. A partir de quel objectif mesurera-t-on l’efficacité de la mission locale… sachant que, dans bien des cas, l’objectif implicite mais bien réel est de garantir l’octroi de subventions ? Autrement dit, qu’aux objectifs sectoriels des uns et des autres, dits « donneurs d’ordre », s’ajoute un objectif dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est moins déterminé par la satisfaction des besoins des jeunes que par celle des financeurs. Qui, s’ils sont jeunes, pas toujours, n’en sont pas pour autant les usagers des missions locales.

De la performance à l’évaluation globale…

La notion de performance globale – j’y reviens – peut au bout du compte se révéler très intéressante pour les missions locales car, prise à la lettre, elle permet de s’extraire d’une évaluation de l’efficacité réduite à quelques données de résultats. Emmanuelle Reynaud, dans une communication, « Développement durable et entreprise : vers une relation symbiotique » (7), propose un schéma simple à lire et qui peut être source d’inspiration. Remplaçons « performance économique » par « utilité sociale » ou même « performance sociétale ». Appréhendant une mission locale selon ces trois dimensions, qui correspondent aux trois branches du développement durable, celle-ci n’est pas exclusivement jugée sur sa « production sociale », l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, qui demeure cependant le socle, mais en la considérant comme une entité vivante, en interdépendance avec son milieu (« performance environnementale ») et dont l’efficacité mais également l’efficience sont largement déterminées par les conditions internes de la gestion humaine des ressources (« performance sociale »).

Du pain sur la planche…

Cette approche holistique, systémique, est loin d’être gagnée. Cela demanderait du temps, denrée rare semble-t-il en mission locale, et un vrai travail de R&D. D’autant plus que, prenant à la lettre cette évaluation de la performance globale, il faut être conscient que, si l’on dispose du cadre conceptuel, tout, loin de là, n’est pas résolu en termes méthodologiques. Nicolas Berland et Angèle Dohou, dans « Mesure de la performance globale des entreprises » (8), constatent ainsi dans leur conclusion que « Cet article avait pour but de montrer les difficultés liées à la mesure de la performance globale, concept flou, présenté par de nombreux auteurs comme l’agrégation des performances économique, sociale et environnementale d’une entreprise. L’analyse des différents outils de mesure, utilisés par les entreprises pour appréhender leur performance, montre qu’aucun outil n’est capable de mesurer les interactions entre les différents segments de la performance » et poursuivent « Cependant, il convient de rappeler, comme pour la performance financière, que le choix de ces indicateurs est un arbitrage politique. Ils doivent se construire au cours d’un processus concertatif et stratégique avec l’accord des dirigeants et la participation des parties prenantes de l’entreprise. Dans cette perspective, la performance globale peut être analysée comme une convention sociale co-construite et négociée entre les dirigeants de l’entreprise et ses différentes parties prenantes. »

Cependant, outre que cette évaluation holistique serait totalement cohérente avec le paradigme des missions locales, lui également holistique, elle serait source d’au moins deux bénéfices : d’une part et comme déjà dit, elle déplacerait la focale de l’évaluation en élargissant son champ ; d’autre part, elle serait la démonstration d’une réelle et forte capacité d’innovation.

Or, n’est-ce pas, les pioupious n’aspirent pas au repos…

(1) Qui me fait penser aux « socio-clercs » in A.-M. Bessaguet, M. Chauvière, A. Ohayon, Les socio-clercs. Bienfaisance ou travail social, 1976, François Maspéro.

(2) Stanley Milgram, La soumission à l’autorité ,1974, Calmann-Lévy. L’expérience célèbre de Milgram est représentée dans le film I… comme Icar, avec Yves Montand, et on peut la voir sur dailymotion .

(3) André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du sens. Critique de la raison économique, 1988, Galilée, p. 49.

(4) Sur ce blog, « Pour un travail sur le travail de qualité ». 12 juillet 2008

(5) Norbert Alter, L’innovation ordinaire, 2000, PUF.

(6) Sur ce blog, « L’impertinence fructueuse d’Al ou l’inéluctabilité d’un référentiel propre aux missions locales… »

(7) Journée AIMS, 2003, Atelier développement durable, ESSCA Angers, pp. 1-15.

(8) Institut d’Administration des Entreprises, Poitiers, non daté, 22 pages . Cet article recouvre une très intéressante revue de littérature des méthodes (Guide SD 21000, Balanced Scorecard, Triple Bottom Line reporting, Global Reporting Initiative…). Sur le même sujet, on peut également lire Les PME & le développement durable. Comment mesurer la performance en matière de développement durable (Académie des sciences et techniques comptables et financières, janvier 2007, « Cahiers de l’Académie » n°5, 65 pages) ainsi que le guide pratique Développement durable. Quelle approche pour les PME ? (ACFCI, AFNOR, non daté, 36 pages).

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Vision plus optimiste, utopiste des choses… Ton écrit, dont je partage le fonds, me renvoie à ce qu’avec M. A. (ancienne directrice de ML), nous avions pu écrire lors de la réédition du rapport de Bertrand Schwartz…
    La Mission locale se doit d’être un marginal sécant : « acteur qui est partie prenante dans plusieurs systèmes d’actions en relation les uns avec les autres et qui peut, de ce fait, jouer le rôle indispensable d’intermédiaire et d’interprète entre des logiques d’action différentes, voire contradictoires » (Crozier et Friedberg).
    Cette posture d’innovation pour « se soustraire aux diktats de de la raison technicienne et inventer ainsi le quotidien » (M de Certeau) implique une évaluation qui, tout à la fois, permette de justifier ce caractère de déviance par l’efficience des réponses apportées et anticipe sur les futurs besoins.
    Ce travail peut être fait à des niveaux individuels, mais seul un travail en réseau lui donnera l’assise et la profondeurs nécessaires… Voeu pieux ???

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