Il était une fois dans l’Ouest : 4ème « Interrégionale »…

Publié: mai 19, 2010 dans Non classé

Question de style…

4ème « Interrégionale » à Nantes des rencontres au sujet du référentiel d’évaluation des missions de service public des missions locales. Bretagne et Pays-de-Loire, terrains connus. Qu’en dire sinon qu’à certains moments j’eus le sentiment d’une situation surréaliste avec des préoccupations aussi probablement justifiées dans la perspective de celles et ceux qui s’en faisaient l’écho (« approche compréhensive », dit-on) que décalées face aux bouleversements sociétaux : le modèle craque, prend l’eau de toutes parts, suffoque en bout d’apnée… et l’on tergiverse, on se chicane sur l’arrondi des moulures – doriques, ioniques ou corinthiennes ? – alors que les murs s’effondrent. De toute évidence, s’il faut parier – et que faire d’autre ? –, le bon sens plaide pour sans tarder saisir cet outil d’évaluation… pour d’ailleurs ne pas s’en tenir à sa finalité explicite, l’évaluation. Expliquons-nous.

Trivial et complexe…

Cette évaluation est somme toute triviale, je l’ai résumée avec la métaphore du cocktail (1), son pilotage et sa mise en œuvre ne devant pas constituer des obstacles : c’est grosso modo une démarche projet et, cela, les missions locales savent le faire. Bien sûr, il reste quelques points plus complexes tels que les corrélations des indicateurs de contexte et de ressources avec ceux de résultats. En effet, tant qu’une règle n’aura pas été édictée permettant à partir de l’indice 100, correspondant à l’indice moyen et national des données de contexte (environnement) et de ressources (moyens humains, financiers et matériels), d’appliquer une pondération mathématique sur les résultats, l’intérêt de ces indicateurs sera accessoire, une sorte de mise en bouche ne préfigurant en rien ce qui sera dans l’assiette du plat de résistance. Posons l’hypothèse que, dans la démarche du CNML, les animations régionales qui devraient accompagner et muscler l’ingénierie auront des propositions pour résoudre cette difficulté purement méthodologique.

Des référents…

Les évaluations, plus exactement auto-évaluations, devraient donc, au fur et à mesure de leurs réalisations, apporter des réponses pratiques à des questions aussi ordinaires qu’essentielles : comment mieux accueillir ? comment mieux accompagner ? etc. Reste que – et c’est ici le « dépassement », pour reprendre une notion chère à Bertrand Schwartz – une évaluation est toujours la mesure de l’écart entre un référent et un référé, le référent étant la doctrine, la norme, le modèle, et le référé étant l’observé. Or, hiatus majeur, il n’existe pas de référent ou, plus exactement, il existe des référents, depuis les travaux de feu la DIIJ, oubliés, jusqu’à ceux dispersés dans les régions (Ile de France, par exemple) et, enfin, ceux déterminés de façon hétéronome, c’est-à-dire non par les missions locales mais en l’occurrence par l’Etat : circulaire d’août 2004, CPO…

Doctrine…

On l’a dit et redit, jusqu’à l’épuisement, ce réseau de presque trente ans n’a toujours pas de corpus théorique stable, univoque, transmissible… (2) et là est l’opportunité de cette auto-évaluation : elle contraindra le niveau national à ne pas s’en tenir à une diffusion des « bonnes pratiques » (3) mais à « dire la doctrine »… non pas unilatéralement et sur un mode descendant mais à partir de la dynamique itérative et coopérative « ascendante – descendante ». L’expression « dire la doctrine » fera sursauter, c’est certain, car plusieurs y liront « normativité » (en novlangue inspirée de l’intelligence artificielle, « formatage »). Cette traduction serait une erreur : convenons que l’on a besoin d’un dictionnaire mais qui accuserait un dictionnaire d’être un outil de réduction de la pensée ? Autre exemple, lorsque la DGEFP définissait dans la circulaire citée (n°2004/024 du 18 août 2004 relative au financement du réseau des missions locales) « l’activité principale d’une mission locale », personne n’y trouvait à redire… tout au contraire, on pouvait à partir de ce texte (référent) apprécier ce que l’on faisait (référé) et faire valoir (dialectique) son originalité, ses choix, son projet associatif sur la base des singularités du territoire et de la volonté des acteurs de la communauté professionnelle. Il en est de même avec la CPO dans sa dimension structurante des différentes activités d’une mission locale, son volet « objectifs de résultats » et corollairement financement étant une autre histoire. Bref, si le réseau veut sans imposture se professionnaliser – il y a « profession » et pas « emploi » dans « professionnalisation » –, il doit construire le modèle de ce qu’est le travail d’une mission locale (ne serait-ce que, déjà, les principaux processus) et c’est à partir de ce modèle autonome que chaque structure pourra, d’une part, mesurer les écarts et, d’autre part, faire valoir sa singularité : « Voir, observer, mesurer, modéliser, mesurer encore, modéliser à nouveau est une démarche de clarté qui dans le foisonnement du réel met le peu d’ordre dont nous sommes capables. » (4).  Autrement dit (j’en reviens au dépassement), l’évaluation du CNML peut devenir un des outils majeurs de la professionnalisation, c’est-à-dire d’une progression, d’une conquête, de l’emploi vers le métier. D’autres outils seront tôt ou tard à saisir plutôt que de les laisser traîner à rouiller sur l’établi des bonnes intentions : une déontologie, une formation de base maîtrisée par la branche, une R&D structurée…

Schizophrénie…

Il faut miser sur d’autres valeurs ajoutées de cette évaluation si elle est saisie à bras le corps, pénétrée, incorporée, telles que, par exemple, la capacité du réseau de démontrer et faire valoir des informations qualitatives, des analyses, des interprétations… « Il nous faut accorder plus d’attention à la qualité car c’est un indicateur fiable des propriétés émergentes, holistiques, des systèmes complexes, qu’il s’agisse d’organismes, de communautés, d’organisations, de coopératives. » (5). J’y reviendrai. A chaque jour suffit sa peine… sans omettre, toutefois, une dernière observation. A la présentation en matinée de la démarche d’évaluation des missions de service public du CNML, auquel est associée l’UNML, succède l’après-midi un exposé, assez brillant il faut le reconnaître, du plan « Agir pour la jeunesse » par Pascale Schmidt. Dans la perspective de la DGEFP, il va de soi que l’accès à l’emploi (« offre de service » n° 3 de la CPO) est ultra-prioritaire, avec des résultats attendus à la clé… jusqu’à relativiser pour ne pas dire secondariser les « offres de service » n° 4 et 5. Le problème n’est pas de contester cette logique, qui appelle à une mobilisation des professionnels en front-office, mais de constater que, succédant à une autre logique, elle d’ingénierie et subséquemment réclamant a minima du temps de réflexion, donc de back-office,  il y a là en une seule journée un joli paradoxe ou, plus exactement, un double bind, le « double lien » ou la « double contrainte » dont parlait Bateson. Il paraît que, confronté à deux injonctions contradictoires, le sujet s’en sort (façon de parler) par la schizophrénie. Dans « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi », j’aurais pu il y a quatre ans exactement évoquer cette hypothèse démente (6). D’ici que les missions locales deviennent des hôpitaux de jour, il n’y a qu’un pas.

(1) « L’impertinence fructueuse d’Al ou l’inéluctabilité d’un référentiel propre aux missions locales… »

(2) Rappelons qu’à ce jour, du moins à ma connaissance, il n’existe même pas une définition univoque et partagée de ce qu’est l’insertion professionnelle et sociale !

(3) Si la diffusion des bonnes pratiques peut servir la dynamisation du réseau et l’amplification de l’innovation, elle n’apporte strictement aucune garantie sur l’homogénéisation et l’harmonisation des pratiques : chacun fait ce qui lui plaît, plaît, plaît… comme dit la chanson. A la limite même, se saisir des bonnes pratiques sera d’autant plus facile que la mission locale dispose d’un système de veille, d’une structuration interne d’un pôle ingénierie, toutes choses qui réclament une masse critique, alors que, à l’inverse, la mission locale plus petite n’aura pas cette possibilité (cf. la directrice de la mission locale de Dinan)… d’où un risque d’écart.

(4) Pierre Léna, « Notre vision du monde : quelques réflexions pour l’éducation », in Edgar Morin, Relier les connaissances. Le défi du XXIème siècle, 1999, Seuil, p. 45.

(5) « Vers une science qualitative. Entretien avec Brian Goodwin » in Réda Benkirane, La Complexité, vertiges et promesses, 2002, Le Pommier, p. 198.

(6) Ceci étant, si le leitmotiv de la DGEFP est l’accès à l’emploi durable, je reste persuadé que, là également, le double lien est patent : « Deuxième fantasme, l’emploi durable. Jamais, depuis que la précarité s’est répandue, le qualificatif de durable n’aura été autant utilisé. On lit certes dans des rapports officiels qu’il faut « apprendre aux gens à gérer la discontinuité », pourtant les politiques de l’emploi ne veulent entendre parler que d’emploi dit durable. » Ph. Labbé, « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006.

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