Du Niger à l’Hexagone

Publié: mai 12, 2010 dans Non classé

Anne Le Bissonnais m’a transmis un long article qu’elle vient de rédiger, Accompagner l’insertion socioprofessionnelle des jeunes au Niger. Etat des lieux et pistes d’action, à paraître dans la collection « Etudes et travaux en ligne » du GRET (1). Anne fût dix ans directrice de la mission locale de Sud Essonne à Etampes et, l’année dernière, j’avais eu le bonheur d’accueillir et de préfacer son ouvrage Les Missions du possible dans la collection des « Panseurs sociaux ». Impressions et digressions de lecture…

Une femme engagée…

Des soixante pages lues, on en ressort avec une ambivalence… qui ne peut en amont être dissociée de ce qu’Anne inspire, de ce qu’on connaît d’elle, sinon directement, du moins précisément à la lecture des Missions du possible. Le mot est ici « engagement » et il me vient à l’esprit comme notion forte de l’éducation populaire, c’est-à-dire à la fois selon un projet de (re)construire le sens de l’action et en tant que mobilisation d’un projet d’émancipation. Le travail présenté par Anne dans cet article est le résultat d’une recherche-action qu’elle a menée au Niger de janvier 2009 à mars 2010, entre autres comme bénévole au sein de l’ONG nigérienne Afrique Fondation Jeunes (AFJ), basée à Niamey, pour mise en place d’un centre d’appui à l’insertion des jeunes. Le travail d’une femme engagée.

Ambivalence, pourquoi ?

Parce que, bien sûr, la troisième partie de ce texte, « Créer et institutionnaliser des dispositifs d’accompagnement à l’insertion socioprofessionnelle des jeunes », constitue un espoir et que tout ce qui  est proposé est frappé à l’aune du bon sens mais également de l’expérience des missions locales : inscrire ce projet dans une mission de service public (c’est ce qui justifie le verbe « institutionnaliser » qui, faut-il le rappeler, n’est pas synonyme de bureaucratiser mais signifie que le problème s’inscrit dans une dimension sociétale, institutionnelle, d’intérêt général) ; fonder l’action sur le principe de l’approche globale ;  professionnaliser les intervenants ; relier acteurs et actions (« Le manque de coordination entre les différents dispositifs, projets ou initiatives limite l’impact qu’ils pourraient avoir s’il existait une transversalité et une mise en synergie. ») ; etc.

Mais ambivalence parce que ces propositions succèdent à une présentation et une analyse de la situation nigérienne, complétées par des comparaisons avec d’autres pays de l’Afrique subsaharienne, qui conduisent assez naturellement au pessimisme de la raison. Rappelons en effet que, riche en matières premières, le Niger représente un enjeu stratégique pour des pays comme la France et la Chine. En effet, avec 7,5 % de la production mondiale, il est l’un des premiers producteurs d’uranium. La société française Areva y exploite notamment la mine géante d’Imouraren. Cet atout ne profite cependant pas à la population : le pays occupe la dernière place au classement de l’indice de développement humain (IDH) effectué par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur 182 pays membres de l’ONU. « Avec un taux d’alphabétisation pour les adultes qui ne dépasse pas 28% en 2009, avec des milliers de jeunes très faiblement scolarisés et avec des créations d’emploi qui n’augmentent pas, le chômage des jeunes nigériens s’aggrave d’année en année. Dans les villes et particulièrement à Niamey, qui représente plus d’un million d’habitants, la question du chômage des jeunes est devenue alarmante. {…} Le risque d’insécurité et de délinquance lié à l’inactivité des jeunes est de plus en plus mis en avant. On parle de véritable « bombe à retardement ». Selon une étude de 2005 publiée par les Nations Unies, le Gouvernement et la Banque Mondiale, 25 000 enfants survivaient dans les rues, en majorité seuls, et plus de 4 000 d’entre eux vivaient dans la rue à plein temps. {…} Le Niger compte plus de quatre millions d’analphabètes, soit 86% des personnes de plus de 15 ans ; les trois quarts de ces analphabètes (soit trois millions) sont des femmes. {…} Pour les jeunes filles, le phénomène de déscolarisation est aggravé par le mariage précoce ; au Niger, une jeune adolescente sur deux est déjà mariée à 15 ans. A 17 ans, une sur deux est soit enceinte, soit déjà mère… » (A. L.B.) On pourrait « à loisir » multiplier les indicateurs de dysfonctionnement comme, par exemple, celui de l’esclavagisme : « Une estimation de 8 800 esclaves qui peut parfois aller jusqu’à 43 000 vivent encore sous de l’esclavage traditionnel. » (2)

A cette situation socioéconomique catastrophique s’ajoutent une instabilité et une violence politiques qui, certes, ne favorisent guère un projet ambitieux pour la jeunesse nigérienne. Rappelons en effet que, ancienne colonie française devenue un État indépendant en 1960, « Le Niger a déjà connu plusieurs coups d’Etat – le dernier avait été organisé par M. Tandja lui-même en 1999 -, et cette nouvelle crise illustre la fragilité des démocraties africaines. Marquées par les inégalités sociales et dominées de l’extérieur (par les institutions financières internationales ou les ex-puissances coloniales comme la France), elles peinent à définir leur propre modèle de « gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple. »(3) Le président du Niger, M. Mamadou Tandja a été renversé le 17 février et, depuis le 1er mars 2010, ce pays est dirigé par le « Conseil suprême pour la restauration de la démocratie », un gouvernement de vingt membres parmi lesquels figurent cinq militaires. C’est mal parti pour la démocratie… comme cela l’était pronostiqué par René Dumont en 1962 lorsqu’il publiait son livre, L’Afrique noire est mal partie.(4)

Retour hexagonal…

Il appartient aux Nigériens et à celles et ceux qui sont auprès d’eux d’apprécier si ce mauvais « départ » – qui perdure – peut bifurquer et, sauf imposture, ce n’est certes pas d’un coin de Bretagne, ignorant des réalités africaines, qu’un jugement ou même une simple recommandation pourrait être émise. Toutefois ce grand écart entre la passion d’une femme engagée (et d’autres acteurs locaux largement cités dans la communication d’Anne) et un champ rétréci des possibles – entre les écuries d’Augias et l’océan vidée à la petite cueillere – m’évoque comme par effet miroir et de contraste la situation hexagonale.

Sollicité pour une contribution lors d’une journée professionnelle régionale des missions locales, à laquelle je ne pourrai me rendre, j’entendais le point de départ : tant les jeunes que les conseillers, face à la crise, seraient découragés… un manque de confiance… le sentiment d’une dépossession des manettes à partir desquelles on pouvait jusque-là agir un peu, certes pas inverser mais infléchir le cours des choses… Et il est vrai que, là également, les indicateurs sont un peu comme le thermomètre en ce printemps qui tarde : froids si l’on songe à l’espoir d’un mieux, chauds si l’on regarde le climat social pré-conflictuel.

Des indicateurs, prenons-en un, l’emploi. Le Monde du mardi 11 mai titre « L’emploi, sujet central du sommet social de l’Elysée ». On y lit, dans une subtile rhétorique à laquelle il faut s’habituer depuis deux ans, que « l’augmentation du chômage ralentit » (exit « le chômage diminue »)… que « la qualité de l’emploi se dégrade », que « le chômage de longue durée explose », que « les difficultés de Pôle emploi s’amplifient » et que « la crise a amplifié une tendance de long terme à l’augmentation de la flexibilité » (entendez « flexibilité » comme « précariat »)… Synchroniquement, l’Europe mobilise un fonds de garantie de 700 milliards d’euros (il fût un temps où les caisses étaient vides…) – qui, évidemment, réjouit « les marchés » qui sauront y puiser – et il est annoncé que le social va être à la peine (5)…

Ce « social » qui pourrait sembler un peu vague, sinon accessoire face à l’économie, est pourtant bien réel ; il est même la vraie vie… illustrée par la situation de Pierre Ponnotte, 25 ans : « Deux jours, deux mois sur un chantier, et puis c’est fini, sans explication. »

De Que faire ? à la reliance…

En 1902, Vladimir Ilitch Oulianov publiait un traité politique, Que faire ? Si les solutions de VIO (plus connu sous le nom de Lénine) semblent aujourd’hui et au regard de l’histoire quelque peu problématiques (création d’un grand parti de révolutionnaires professionnels… on a vu ce que cela a donné), la question demeure la même et la réponse n’est pas nécessairement si éloignée, du moins si l’on considère que la pire des solutions serait le repli, le chacun pour soi. En d’autres termes et sans que l’on puisse en garantir le résultat, la situation critique (du grec krisis signifiant « décider » – 6) appelle à la coopération et, en ce qui concerne les missions locales, à ce que leur qualificatif, « locales », ne constitue pas un obstacle à la reliance… reliance qu’Edgar Morin explique comme une des deux forces opposées qui parcourent la vie : « Sur une minuscule planète perdue, faite d’un agrégat de détritus d’une étoile disparue, vouée apparemment aux convulsions, orages, éruptions, tremblements de terre, la vie est apparue comme une victoire inouïe des vertus de reliance. » (7)

L’urgence du sens…

Reliance, donc, entre les missions locales mais également au sein de chaque mission locale et c’est là le travail en équipe, la capacité de s’inscrire, de contribuer et de construire ensemble un projet associatif (8). Tout ceci ne se fera pas si chaque partie de chaque communauté professionnelle ne parvient pas à puiser des forces, de l’énergie, dans une « professionnalité », dans le sens de l’action. Sans doute l’institutionnalisation des missions locales a-t-elle été positive, garantissant un des pôles de la professionnalisation, celui de la « profession », c’est-à-dire de la stabilité (relative) sans laquelle le projet est impossible. Sans doute également, le deuxième pôle de cette même professionnalisation, le « professionnalisme », c’est-à-dire la boîte à outils des compétences cognitives, instrumentales et comportementales, a et est-il utile et nécessaire. Il reste déductivement ce troisième pôle, la « professionnalité »… où le bât blesse, où l’effort politique (conseils d’administration) et managérial (directions), tout contraint par les impératifs financiers et de résultats, est insuffisant. C’est là qu’il faut agir. Avec les jeunes. En favorisant, que dis-je : en provoquant, leur expression : « Associer les jeunes à toutes les décisions qui concernent la société. {…} les difficultés d’insertion renvoient à une interrogation plus globale sur la société et l’exclusion des jeunes correspond, en fait, au moins en partie, à leur {celle des adultes} propre crise, appelée souvent crise de la société. » C’est dans l’introduction d’un rapport de 1981.

Une voie étroite, certes, mais c’est toujours mieux que l’impasse.

(1) http://www.gret.org/ressource/etd_enligne.asp

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Niger

(3) Le Monde Diplomatique, 19 février 2010.

(4) Seuil, collection « Points ».

(5) Dans Le Monde du 12 mai, on peut lire le commentaire de Xavier Timbeau, directeur du département «Analyse et prévision» de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui ne mâche pas ses mots : «On prend une décision très contestable pour une mauvaise raison, ou plutôt sans raison autre que la peur panique des marchés financiers. La décision est contestable parce que pour viser l’équilibre des finances publiques, il faudrait penser que la crise est terminée. {…} l’économie s’enfonce dans la crise : chômage élevé et encore en hausse, spécialement celui de longue durée, début d’impact du chômage sur la consommation, entreprises marquées dans leurs bilans par des dettes et des problèmes de rentabilité… {…} C’est le processus qui s’engage en Europe qui est irresponsable. En pliant devant la tyrannie des marchés et en faisant du rétablissement des finances publiques le seul moyen de séduire ces marchés, on amorce une synchronisation des restrictions budgétaires en Europe…» L’économiste prévoit que ces plans d’austérité vont «provoquer une réplique de crise en Europe », Le Monde ajoutant « et dans le monde accessoirement.» Pour celles et ceux que la macro économie laisse comme une poule devant une fourchette, dans le même Monde mais page suivante, la réponse : « La BCE fait le bonheur des Bourses et des banques. Les établissements vont pouvoir se délester de leurs emprunts d’Etat «pourris» auprès de la Banque centrale européenne.» En d’autres termes, banques et Bourses vont se faire racheter les emprunts avec l’argent des contribuables pour lesquels il faudra moins dépenser (réduction du «social») et qu’il faudra plus imposer (bouclier fiscal exclu). Cherchez l’erreur.

(6) « Bref, la crise, c’est l’heure des révélations, des mutations nécessaires, des réparations à tous les niveaux, douloureuse pour les uns, salutaire et libératrice pour les autres. » Vassiliki-Piyi Christopoulou, « C comme Crise (vive la) », 2007, http://moderne.canalblog.com/archives/2007/10/03/6411131.html

(7) Edgar Morin, La Méthode 6. Ethique, 2004, Seuil, p. 29.

(8) Ce que rejoint Régis, directeur de mission locale, dans sa contribution que je reproduis ici (tout le monde n’ayant pas le réflexe d’aller cliquer en bas sur «commentaires» :

« Il y a cette difficulté d’associer les jeunes, certes… Mais je crois qu’il y en a une encore plus importante : le placage des modes de gestion des entreprises privées. Je m’explique : avec le triomphe de la micro-économie (chaque entreprise doit tout faire pour obtenir la rentabilité la plus forte, au détriment de la société, de la planète…), le seul modèle de gestion jugé pertinent, performant aujourd’hui doit s’appuyer sur des objectifs individuels (même teintés de travail en réseau). Dès lors que vous demandez à un conseiller de suivre x jeunes, de signer y Civis, de démarcher z entreprises, vous perdez l’âme de la Mission locale et la synergie des compétences de l’équipe. Pour rappel, le recrutement ne se fait pas -ne doit pas se faire- en fonction d’un diplôme, mais de la recherche de nouvelles compétences pour offrir aux jeunes le meilleur accompagnement. On ne peut pas parler d’approche globale si on favorise le travail individualiste au sein de l’équipe, si on ne mixe pas de multiples ressources internes sur tous les champs couverts… »

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Il y a cette difficulté d’associer les jeunes, certes… Mais je crois qu’il y en a une encore plus importante : le placage des modes de gestion des entreprises privées. Je m’explique : avec le triomphe de la micro-économie (chaque entreprise doit tout faire pour obtenir la rentabilité la plus forte, au détriment de la société, de la planète…), le seul modèle de gestion jugé pertinent, performant aujourd’hui doit s’appuyer sur des objectifs individuels (même teintés de travail en réseau). Dès lors que vous demandez à un conseiller de suivre x jeunes, de signer y Civis, de démarcher z entreprises, vous perdez l’âme de la Mission locale et la synergie des compétences de l’équipe. Pour rappel,le recrutement ne se fait pas -ne doit pas se faire- en fonction d’un diplôme, mais de la recherche de nouvelles compétences pour offrir aux jeunes le meilleur accompagnement. On ne peut pas parler d’approche globale si on favorise le travail individualiste au sein de l’équipe, si on ne mixe pas de multiples ressources internes sur tous les champs couverts…

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