Misanthropie sportive et bonheur de pioupiou

Publié: mai 8, 2010 dans Non classé

Allers-retours canins.

« Je suis déçu que sa vie privée soit donnée en pâture aux chiens, surtout dans notre milieu. » Qui a dit cela ? Mitterrand accusant la presse après le suicide de Beregovoy ? Oui, mais pas que lui : Aimé Jacquet parlant de « l’affaire Ribéry ». Le 13 mai 1993, j’avais réagi dans Libération, « Cinq remarques sur un acte public », mettant en cause l’accusation du président qui, « tristesse et colère mêlées », s’en était pris aux « chiens » responsables de la mort de Pierre Bérégovoy : « Comment, avec quel orgueil, peut-on stigmatiser des « chiens »… alors que, depuis douze ans, on est le patron du chenil ? » Aujourd’hui, Ribéry, petit bonhomme sans doute doté d’excellentes jambes, gagne 20 325 euros par jour. Aimé Jacquet, c’est 60 000 euros par mois. Ce qui justifie la déception de Jacquet ? « Franck Ribéry, je ne le connais pas, mais je l’ai croisé il y a pas longtemps, il m’a spontanément salué, ça m’a fait plaisir. » Que les deux compères se saluent, c’est bien la moindre des choses : ils lapent à la même écuelle dorée d’un foot business, et plus, d’une idéologie sportive que la déconstruction méthodique et obstinée de Jean-Marie Brohm n’a guère ébréchée (1).

Petits et grands…

L’homélie de la grand-messe d’enterrement de Bérégovoy commençait par ces mots : « Les Nivernais savent se taire. » J’en déduisais : « S’ils savent se taire, les Nivernais savent demeurer à leur place, c’est-à-dire sur les parvis de l’église, alors que les personnalités concélèbrent dans l’espace sacré : on a là, quoiqu’on fasse, des Nivernais proposés en modèle aux Français. Ce qui est demandé à ces derniers, explicitement, est que chacun reste à sa place… les petits avec les petits, les grands avec les grands… » Les petits clament leur joie dans les rues de Marseille après la victoire de l’OM. Et ils sont nombreux les petits ! « L’OM est aussi un moyen d’oublier son quotidien dans une ville de plus de 850 000 habitants, considérée comme l’une des plus pauvres du pays. Un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté… » (2). Les grands ont les moyens de fêter le jackpot dans des conditions moins triviales, cinq étoiles en garni siliconé. Aux petits, l’illusion sportivement joyeuse du jean-qui-rit d’un soir : rentrés chez eux, ce sera jean-qui-pleure. Leurs hoquets enthousiastes n’auront été que des pics épiphénoménaux d’un EEG plat, des manifestations de survie… celle là même que Raoul Vaneigem caractérisait comme « une vie au ralenti » (3). Aux grands, la spéculation sportive et le temps infini du luxe abondé par le troupeau aveugle.

Bonheur de pioupiou…

Il est des informations qui inéluctablement conduisent à la misanthropie. Et il vaut mieux, seul, quasi-anachorète, immunisé, loin, très loin de l’organisation manipulée des liesses d’un soir dont on se réveille avec la gueule de bois et des alcôves hôtelières avec escort-girl, (post coïtum, omne animale triste), refermer le spectacle déprimant de ce monde « sportif ». Il en est d’autres cependant heureuses : hier soir, dans un petit équipement socioculturel communal, une douzaine d’adolescents et leur animateur-entraîneur à peine plus âgé et joyeusement prolixe s’affichaient en démonstration de hip-hop ou break danse (je ne sais la différence). De quoi être optimiste. Le bonheur est du côté des pioupiou. CQFD.

(1) De Sociologie politique du sport (1976, éditions J.-P. Delarge) à Le football, une peste émotionnelle : La barbarie des stades, (avec M. Perelman, 2006, éditions Gallimard).

(2) « La plus belle femme de Marseille », Le Monde, 7 mai 2010.

(3) R. Vaneigem, Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, {1967} 1992, Gallimard, « Folio actuel », p. 208.

Publicités
commentaires
  1. Vincent Plovier CFECGC dit :

    Football et autre évaluation:
    La Ville de Boulogne sur Mer envisage de déployer une photo de Ribéry de 27m sur 30m à l’entrée du port! Des élus du Nord Pas de Calais ont contesté ce projet suite au scandale récent. Sage réaction de prudence mais trop tardive et qui n’évitera pas sans doute le paiement de cette conception non concrétisée avec les deniers du contribuable!Ces moyens financiers auraient plus d’utilité à la Mission Locale de Boulogne sur Mer!
    Au nom du tout évaluation, dont celle des missions locales, je suggère d’évaluer l’efficacité de ce portrait de Ribéry sur le degré de soumission des contribuables locaux.Amen!

  2. Claude Labbé dit :

    Parfait cher frère, on est sur la même longueur d’onde.
    Et si tu nous parlais des jetons dans les conseils d’administration ? L’actualité est brûlante puisque Mme Chirac vient de faire son entrée dans celui de LVMH.
    On va nous dire, à nous qui considérons que le discours de la rigueur c’est bien joli mais ce serait quand même temps de faire payer les riches, que nous sommes des inconscients, que la rigueur doit s’imposer à tous, que nous vivons au-dessus de nos moyens, blablabla…
    Mesure N°1 : on supprime le scandaleux bouclier fiscal
    Mesure N°2 : on taxe la spéculation (tout le marché boursier)
    Mesure N°3 : on rémunère au Smic les membres des conseil d’administration (qui gagnent par ailleurs de très gros salaires)
    Mesure N°4 : on taxe les très riches retraités
    Mesure N°5 : on augmente l’impôt de solidarité sur la fortune

  3. evelyne vendioux-douvillez dit :

    Il faut réhabiliter avant tout la probité, l’ériger en valeur sociale afin de nos gouvernants ne perdent pas de vue qu’ils sont là pour le bien commun de ceux
    qui les ont portés au pouvoir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s