Table ronde

Publié: mai 1, 2010 dans Non classé

Reçu une invitation pour contribuer à une table ronde sur le thème « Parcours d’insertion : pour une insertion dans la durée » Dans une sorte de tableau synoptique, une colonne « Freins / causes de non-entrée dans un parcours » où est écrit « La situation des plus en difficulté ». Je ne pourrai me rendre à ce séminaire mais j’aurais fait (au moins) trois observations à ce tableau.

Clou…

On peut s’interroger sur l’évolution – ce n’est pas rien – qui substitue à l’ambition d’une « place » (« pour chaque jeune » : charte de 1990 des missions locales, CNML) la notion de « parcours ». Il fût une époque où l’on visait l’intégration considérée comme un état stabilisé (une « place »). Il semble désormais acquis que cet état est une sorte d’horizon, par définition inatteignable et sans cesse repoussé : à présent, contentons-nous d’un parcours. Qui mène où ? Nul le sait sinon par une définition négative, la fin du modèle ternaire (entendez la linéarité « formation – emploi – retraite »). Insérer dans la discontinuité ou, comme l’écrivait Robert Musil, « planter un clou dans un jet d’eau » (L’homme sans qualités).

Perpète…

Deuxième observation découlant de cette ambition relativisée, l’insertion doit être « dans la durée ». Avec le risque qu’elle soit ad vitam, voire à perpétuité. S’il faut, bien sûr, garantir du temps pour ce qui est une acculturation et/ou un apprentissage, d’une part ce qui devrait être dans la durée est quand même prioritairement l’aboutissement de l’insertion et, d’autre part, force est de constater que l’insertion est de moins en moins un processus, qui par définition commence par un début et s’achève par une fin (l’intégration). Il y a de beaux jours pour l’accompagnement, étant entendu qu’il faudra sans cesse étayer, soutenir, guider (pour aller où ?). Je ne sais pas pourquoi mais des images de On achève bien les chevaux montent de mon préconscient. A moins que ce soit, évoquée par Robert Castel (1), l’image d’un passeur au milieu du fleuve qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de berge où débarquer ses passagers : il leur reste à tourner en rond et faire des ronds dans l’eau.

Strangulation…

Troisième observation, « les plus en difficulté ». Sans doute une coquille, une omission, un doigt distrait qui a oublié de taper trois lettres sur le claver : m-i-s. Car ce n’est pas la même chose, mais alors là pas du tout, de considérer les accompagnés comme « en difficulté » ou « mis en difficulté ». Dans le premier cas, on imagine qu’il réside quelque part dans l’accompagné une pathologie (à déceler par un « diagnostic », à soigner par une « prescription ») ; dans le second cas, on replace la responsabilité des difficultés où elle devrait être, c’est-à-dire dans l’organisation du marché du travail qui, dès lors que la demande (d’emploi) est supérieure à l’offre (toujours d’emploi), dispose de cette – certes ancienne mais toujours effective – « armée de réserve » (K.M.) : la main invisible étrangle plus qu’elle ne caresse ou, pour en revenir à ces trois lettres, m-i-s, la première cause de difficultés (désinsertion, exclusion) est le marché… pas l’incapacité ou la pathologie supposée puis diagnostiquée des surnuméraires désignés. Selon le chemin de l’arborescence que l’on emprunte, on choisira une psychologisation ou une politisation d’un problème économique. C’est certes bien de panser, parfois nécessaire, mais cela ne devrait pas empêcher en amont de penser : bien plus que les chômeurs, c’est la société qui est malade… de son système économique.

Holisme…

Une deuxième table ronde, positive attitude, interroge « L’amélioration des parcours ». Après tout, faisant de nécessité (accompagnement) vertu, il n’est pas inutile que, dans l’option thérapeutique (diagnostic et prescription), on cherche à bien faire. Cette fois, c’est la colonne « Préconisations » (sémantique des consultants) où il est écrit : « – Une nouvelle conception du travail social. Un accompagnement  personnalisé, global et de qualité qui intègre tous les domaines notamment, emploi, logement, santé, culture. » Je les vois d’ici, les piou-piou des missions locales vont frétiller à l’expression « approche globale ». Les mêmes piou-piou pourraient s’interroger sur le qualificatif de « nouvelle » (conception) signifiant quand même que leur concept clé, celui qui fait leur identité, ne semble guère être connu : voilà presque trente ans (1981) que leur fondateur remettait à Pierre Mauroy un rapport intitulé L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. Quant aux piou-piou avec plus de mémoire, ils se souviendront de l’éducation populaire, puis permanente, du personnalisme de Mounier, etc. toutes choses dont le point commun est l’indissociabilité de l’individu dans lequel cohabitent et interagissent le Sujet (individuation), l’Acteur (sociabilité), le Citoyen (sociétal) et le Producteur (économique). Je sais, je sais, je me répète, je dois lasser… mais ce n’est pas de ma faute : ce n’est pas moi qui ai (re)commencé. Alors oui, bien sûr, à l’approche globale (holistique) mais il y aurait tant de choses à dire pour que cette « préconisation », qui, à défaut d’être originale, n’en est pas moins juste, soit effective : à commencer par la cohérence des commandes publiques qui, tant qu’elles ne seront pas coordonnées en amont (pluri-institutionnalité), ne permettront pas en aval cette multidimensionnalité.

I want you…

Même colonne, toujours « Préconisations » : « Mobilisation de tous les acteurs, dont les employeurs ». On pourrait à l’épreuve de l’expérience remplacer « préconisations » par « vœux » (pieux). Et, toujours sur le registre de la mémoire, on relira l’introduction du toujours même rapport de 1981 où Schwartz avertit des « deux limites » de ses propositions, en amont, l’école (« Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. ») et, en aval, l’entreprise (« … sans un développement de l’emploi, les mesures proposées risquent de perdre de leur portée. »). Faire, défaire, refaire… Bis repetita placent.

(1) «Le travailleur social est alors comme un passeur qui s’apercevrait en cours de traversée qu’il n’y a plus de berge où conduire son passager.» Robert Castel, « Du travail social à la gestion sociale du non-travail », Esprit, mars avril 1998, p. 42.

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commentaires
  1. pioupiou44 dit :

    «Le travailleur social est alors comme un passeur qui s’apercevrait en cours de traversée qu’il n’y a plus de berge où conduire son passager.» Robert Castel

    Voilà une image assez juste pour décrire ce que je ressens depuis quelques mois. Malheureusement passeurs et passagers risquent de fatiguer et de céder au désespoir avant que les berges ne réapparaissent !

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