Le social se porte mal

Publié: avril 4, 2010 dans 1

Cellule de dégrisement

C’était prévisible et prévu : grisés, on chante le soir des élections, dégrisés, on déchante le lendemain. « La crise » a ses solutions avant les élections, que l’on appelle des promesses, et, après, ces dernières mutent en instruments métalliques, froids, secs et durs : des couperets. A l’onctuosité des mots succèdent la sécheresse des décisions, au doux plaisir la dure réalité, à l’empathie sociale la rationalité économique. On savait que le social souffrirait car le social est consubstantiellement secondaire dans une économie dominante où la valeur d’échange a marginalisé la valeur d’usage et où la spéculation des traders, plus ordinairement nommée cupidité, oblitère le travail des humains. Comme l’écrit Alain Supiot dans un récent ouvrage (L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, 2010, Seuil), « Au lieu d’indexer l’économie sur les besoins des hommes, et la finance sur les besoins de l’économie, on indexe l’économie sur les exigences de la finance et on traite les hommes comme du « capital humain » au service de l’économie. » (p. 25). Ainsi les nouvelles tombent… comme des couperets. Au hasard des informations… dont une large partie est extraite du site Emploi et Création de l’ami Benoît Willot.

Solde de tous comptes. 1.

Le directeur de la Maison de l’emploi, de la formation professionnelle et de l’insertion de l’Est (MEPFIE), basée à Saint André (La Réunion), a quitté ses fonctions le 31 mars. Cette MdE accuse 680 000 € de déficit, 26 des 33 salariés se sont mis en grève administrative illimitée. Le maire de Saint-André, Eric Fruteau, qui avait déboulonné aux dernières municipales Jean-Paul Virapoullé (UMP), se retrouve avec un sacré dossier dont il se serait bien passé. Eric Fruteau est un homme de qualité, de la nouvelle génération politique réunionnaise, membre du PCR (Parti Communiste Réunionnais) qui vient de perdre son grand timonier, Vergès… lequel, malgré cette a priori proximité idéologique, n’avait pas été son plus fervent soutien (1). Eric Fruteau, également président de la mission locale de l’Est, je peux en témoigner in vivo, est un défenseur et un promoteur de la philosophie et de l’action des missions locales. Quant à cette MdE, création de Virapoullé, quoiqu’elle ait pu faire de positif, elle fait partie de ces structures – joujoux de politiques qui les ont créées avec l’effet d’aubaine des aides de l’État pour héberger des professionnels dont la moindre des qualités n’était pas leur accointance avec le pouvoir politique. Pas de chance, la roue du scrutin a tourné. Tout ceci est parfaitement connu de tous à la Réunion. Tout ceci concerne la MdE de Saint-André mais pas elle seule.

Solde de tous comptes. 2.

Je reprends le début de l’article « Équilibre et concurrence » sans en modifier un mot : « À Roubaix (Nord), le PLIE (Plan local pour l’insertion et l’emploi) fait face à une baisse de subvention du conseil général. Le département du Nord estime que l’emploi est une compétence de l’État et que, dans le contexte de conflit entre les collectivités locales et l’administration nationale à propos des transferts de charges non compensé, il devait se retirer. Les subventions européennes étant indexées sur celles de la collectivité nordiste, la baisse des crédits s’élève à 30 % du budget de fonctionnement entre 2008 et 2010. Malgré une subvention municipale exceptionnelle de 120 000 €, cinq licenciements sont prévus parmi les 33 salariés du PLIE par le maire René Vandierendonck (PS). » De deux choses l’une. Soit ces cinq personnes dont le licenciement est prévu ne sont pas utiles, soit elles le sont. Si elles ne le sont pas, ce n’est pas la baisse des crédits qui justifie leur licenciement mais leur inutilité. Si elles le sont, la baisse des crédits ne justifie pas leur licenciement sauf à pénaliser les demandeurs d’emploi. C’est donc d’un choix politique dont il s’agit, incluant l’usage et la répartition de l’argent public. La baisse des crédits ne peut être invoquée ou, si elle l’est, elle n’est qu’un paravent. La baisse des crédits appelle des arbitrages et ceux-ci appartiennent à un registre de responsabilité politique. Supprimer cinq emplois d’un PLIE n’est pas la conséquence d’une diminution des ressources mais d’un choix politique qui doit l’expliquer de façon systémique, c’est-à-dire en mettant en jeu et en hiérarchisant les multiples subventions et, ainsi, en justifiant ce qui est prioritaire. Il faut probablement s’attendre à beaucoup de désengagements institutionnels et, après tout, ceux-ci seront toujours légitimes dans la perspective de ces institutions… Mais cette légitimité ne peut être « externalisée », défaussée sur un amont, en fait dépolitisée. Lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde son doigt, dit-on. Si les contraintes (diminution des ressources) sont effectives, elles ne justifient pas qu’à une stratégie globale (la lune), par exemple une politique sociale, se substituent des tactiques sectorielles au coup à coup (le doigt). Il faut apprendre à regarder les astres.

Solde de tous comptes. 3.

Sous le titre « Liquidation annoncée de la Maison de l’emploi de Paris », Emploi et Création se fait l’écho du message publié sous la signature de « l’équipe de la Maison de l’emploi de Paris » qui en appelle à un soutien : « … aujourd’hui, de lourdes menaces pèsent sur l’existence de la Maison de l’Emploi de Paris et sur la continuité de ses actions. Concrètement, l’arrêt et la liquidation du Groupement d’intérêt public Maison de l’Emploi de Paris sera proposé lors de son prochain conseil d’administration, le 13 avril 2010, pour être soumis à l’approbation de l’ensemble de sa gouvernance. Cette situation relève de l’absence de volonté de la collectivité parisienne de s’inscrire dans une nouvelle convention pluriannuelle d’objectif et de moyens pour la période 2010/2014. » De Saint-André à Paris, c’est une belle illustration de ce que l’on nomme la « continuité territoriale ». Ca l’est aussi du degré de cohérence interinstitutionnelle, sans même parler d’une politique de l’emploi, celle des maisons du même nom, qui servira certainement de contre-exemple chaotique dans l’enseignement des futures élites administratives. Contrairement au slogan des MdE, tout le monde ne s’y retrouve pas…

Saison des amours…

C’est Pâques. On termine mieux qu’on a commencé. Meilleure nouvelle de saison (le printemps), le temps est plus clément qu’il ne l’était il y a quelques mois (l’hiver) entre l’UNML et l’ANDML, la première venant d’adresser un courrier aux présidents et aux directeurs des structures concernant le permis à 1 € par jour : « Suite à l’accord signé entre l’Etat et la Caisse des Dépôts et Consignations le 30 novembre 2009 pour le déploiement du dispositif avec l’appui du Fonds de Cohésion Sociale, l’UNML et l’ANDML ont convenu de promouvoir ensemble le déploiement du dispositif en faveur des jeunes du réseau. L’UNML, en tant que représentant du réseau, assurera la promotion du dispositif auprès du réseau et l’ANDML en assurera la mise en œuvre opérationnelle. » Parfait. Dans le même courrier, une expression malheureuse, « une compétence reconnue dans l’accompagnement des jeunes défavorisés »… Ca fleure « bon » la charité, le travail social version socio-clercs, la sémantique de L’enfance inadaptée héritage de Vichy (2) aurait écrit Michel Chauvières … … Faut-il rappeler que les jeunes qui frappent à la porte des missions locales ne sont ni « défavorisés », ni « en difficulté »… mais, plus simplement, mis en difficulté. Ils n’ont, à l’intérieur d’eux-mêmes, ni handicap, ni tare : c’est la société qui est en difficulté avec sa jeunesse ; c’est elle qui, se privant des atouts de sa jeunesse, joue en sa défaveur. Quiz… Qui disait « Se priver des capacités d’ouverture, de disponibilité, de créativité des jeunes limite considérablement le changement social. » ? Gagné : Bertrand Schwartz, en 1981, dans son rapport.

Défiance et incivisme…

Il paraît qu’il ne faut jamais conclure un article par un constat critique mais lui préférer une perspective ouverte, une aspiration possible. Ce sera raté pour cette fois. Je lisais « La société de défiance » de Yann Algan et Pierre Cahuc, dans le volumineux ouvrage 16 nouvelles questions d’économie contemporaine (sous la direction de Philippe Askenazy et Daniel Cohen, 2010, Albin Michel, « Économiques 2 », 599 pages), qui s’appuie sur une vaste enquête de l’International Social Survey Program de 1999. Parmi quinze pays, la France arrive à toutes les questions parmi les plus suspicieux : 5ème pays déclarant n’avoir aucune confiance dans le Parlement, 6ème pour les syndicats, 13ème à la question « En règle générale, pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ? », etc. Le lit est fait d’une société de la défiance et nul doute qu’en dix ans – l’enquête date de 1999 – cela ne s’est pas amélioré… le taux d’abstention aux récentes élections régionales n’en étant qu’une aussi banale qu’incontestable démonstration. « Tout cela ne marie pas nos filles », comme disaient nos aïeux (c’est-à-dire ne fait pas nos affaires), et préfigure bien mal d’une possibilité de « société de confiance {qui} est une société en expansion, gagnant-gagnant, une société de solidarité, de projet commun, d’ouverture, de communication. » (Alain Peyrefitte, La Société de confiance, 2995, Odile Jacob, cité par les auteurs p. 215). Cela annonce également une « logique » du chacun pour soi, du struggle for life, avec d’autres réponses proprement stupéfiantes. Ainsi, à celle de « trouver injustifiable d’accepter un pot-de-vin dans l’exercice de ses fonctions », la France arrive en dernière position et, à celle de « trouver injustifiable d’acheter un bien dont on sait qu’il a été volé », en avant-dernier rang… On n’est pas sorti de l’auberge…

A suivre…

(1) Notons en passant – attention, il faut suivre ! – qu’aux dernières élections régionales, Jean-Paul Virapoullé (ex-maire UMP de Saint-André) avait été écarté par Didier Robert (député maire UMP du Tampon, élu depuis président du conseil régional) qui avait préféré une alliance avec un ancien postulant PS, pendant que Vergès (PCR) faisait alliance avec André Tien ah Koon (dit « TAK », ex-maire du même Tampon UMP, accessoirement condamné à 24 mois de prison avec sursis, trois ans d’inéligibilité… et connu pour, entre autres délicatesses, avoir lancé ses nervis contre une manifestation de femmes) :  subtilités politiciennes tropicalo-vernaculaires… On peut lire une interview d’Huguette Bello, maire de Saint-Paul et également PCR sur le site Bellacio. Extrait.

H.B. « Personne ne peut oublier ce qui s’est passé le 23 mars 1994. J’y étais. »

B. « Pour ceux qui l’ignorent. Que s’est-il passé ce jour-là ? »

H.B. « Les faits sont crus, d’une grande cruauté. Des femmes ont été victimes d’une violence inouïe. Et ceux qui ont perpétré cette violence l’ont affichée avec un cynisme extraordinaire. Nous étions une délégation de cent femmes de l’UFR, de l’association femmes actuelles, venues manifester pacifiquement devant la mairie contre des dessins obscènes sur les affiches de campagne de Mme Rose-Marie Degearier. En face, 400 personnes en tenue de combat nous attendaient. La manifestation a dégénéré quand nous avons progressé vers l’Eglise. Il y a eu des blessés, treize dont cinq graves. Des femmes ont été frappées, humiliées dans leur tête, blessées dans leur chair. On était révolté. La Réunion en entier a protesté. Tous les syndicats. Mgr Aubry a parlé de « morale politique ». J’ajoute aujourd’hui qu’il y a une morale dans les choix politiques. (Elle marque une pause, gagnée par l’émotion). Je suis bouleversée par le choix et le souvenir qui en découle. Personne ne peut oublier ce qui s’est passé ce jour-là. Personne. Rien ne peut gommer de tels faits. »

B. « Vous en voulez à Paul Vergès d’avoir fait appel à André Thien-Ah-Koon ? »

H.B. « Je n’ai pas du tout été associée à la composition de cette liste. Chacun sait ce qui s’est passé. A chaque liste d’assumer le passé de ses candidats. Mais nous, on ne peut pas oublier. Je suis présidente de l’UFR. J’ai une éthique. J’ai toujours travaillé pour que les hommes et les femmes de ce pays soient respectés. Je reste armée de la même conviction. Il doit y avoir une morale à la politique. Je fais appel à la mémoire des Réunionnais. Des journalistes ont été frappés. Mon fils a été traumatisé. Ça ne me laisse pas insensible de me souvenir que des camarades ont été battus. (Elle ressort les archives qui relatent l’affrontement) Je suis bouleversée. Et il n’y a pas que moi à l’être devant ces images. On peut pardonner, mais doit-on oublier ? »

(2) Michel Chauvières, L’enfance inadaptée, héritage de Vichy, 1980, édit. Ouvrières. Le qualificatif « défavorisé » fût beaucoup utilisé durant la période 1970-1990. Ainsi le Comité interministériel de l’évaluation des politiques publiques publia en 1993 Les services publics et les populations défavorisées. Évaluation de la politique d’accueil (La documentation Française). Ce qualificatif appartient au vocabulaire du travail social traditionnel, celui de l’assistance. Quoique l’on pense des excès des thèses structuralistes (ou structuro-marxistes), une sociologie du soupçon, qui mirent un temps à « descendre » des amphis sur le terrain du travail social, leur intérêt fût de déplacer la problématique, les pauvres n’étant plus une population « sous » (dotée, formée, etc.) mais des individus à partir desquels et avec qui un projet d’émancipation était possible. La notion de « contrat », que la loi créant le RMI mit au cœur du travail social (« contrat d’insertion », même si l’on en connaît les difficultés de mise en œuvre), s’est opposée à la conception charitable : d’un côté, un public récipiendaire, d’un autre des acteurs ou, pour reprendre les propos de Montaigne, « le vase que l’on remplit » ou « le feu que l’on allume ». L’axiome de l’intervention sociale, en amont celui de l’éducation populaire dont elle est issue, est évidemment celui du feu, pas celui du vase, et ce n’est pas qu’une affaire de mots mais bien une question de posture. « Les populations défavorisées », cela expire de la protection et de la compassion, pour reprendre le titre du très bon ouvrage coordonné par René Ballain, Dominique Glasman et Roland Raymond (Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale {1980-2005}, 2005, Presses Universitaires de Grenoble), dans lequel plusieurs contributions donnent à réfléchir comme particulièrement celle d’Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux » (pp. 261-279).

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