Archives de mars, 2010

A paraître

Publié: mars 17, 2010 dans 1

C’est à paraître le mois prochain dans un hebdomadaire national, les réponses étant, selon les mots de la journaliste, « intégrées dans un article » sur les missions locales. Comme c’est sans doute un peu trop long, je suppute que cette intégration sera partielle alors, tant qu’à faire, voici le texte intégral de l’interview… qui suscitera  peut-être quelques réactions. L’ayant transmis à un directeur qui m’a fait un retour, j’anticipe certaines de ces réactions en confirmant l’existence 1) d’une mission locale avec des conseillers suivant 500 « dossiers actifs » 2) d’une autre mission locale où la direction a défini un standard de dix minutes pour l’entretien. L’aberration existe : je l’ai rencontrée.

Amour, gloire et beauté…

Comment analysez-vous la reconnaissance soudaine des missions locales suite au plan pour la jeunesse de septembre 2009 après une période plus mitigée ?

P.L. Tout d’abord, constatons que les bientôt trente ans d’histoire des missions locales ont été bien plus cycliquement agités d’amour-désamour que baignés de sérénité. Avec le Plan Espoir Banlieue mais également avec les velléités d’absorption des missions locales par les maisons de l’emploi, on était manifestement dans le désamour avec, comme d’habitude, des soupçons exprimés maladroitement sur leur manque de transparence, sur leur médiocre efficacité, sur leur coût… ce qui n’empêchait pas synchroniquement de dépenser beaucoup plus pour un « contrat d’autonomie »… dont le moins que l’on puisse dire est que ses résultats sont inversement proportionnels à la hauteur de ses fracassantes ambitions. Toutefois, entre autres avec le Grenelle de l’insertion et sans doute la bienveillance de Martin Hirsch, force a été de constater que pas un seul autre réseau d’insertion en France était capable de recevoir 1 200 000 jeunes piétinant aux portes du marché du travail. Je dirais, d’une part, que les faits têtus ont eu raison (ne rêvons pas, sans doute un temps jusqu’à une prochaine offensive) d’une posture idéologique et, d’autre part, que la crise est passée par là : le moment est plus propice pour s’appuyer sur un réseau de 500 structures et de 11 000 professionnels, réel maillage territorial, que sur des postulats. Ce n’est peut-être pas amour, gloire et beauté, mais c’est du pragmatisme et cela vaut mieux que de la défiance.

Équilibre, déséquilibre, rééquilibre…

Quelles évolutions plus profondes sont à l’œuvre les concernant ? Plus d’insertion professionnelle, moins d’insertion sociale ?…

P.L. Il est certain que, selon l’adage « Qui paie décide », la pression est mise par l’État sur les missions locales pour l’insertion professionnelle. Ce n’est pas non plus nouveau, ni d’ailleurs surprenant au regard des compétences étatiques : le CIVIS est un programme d’État centré sur l’emploi comme l’était avant TRACE, la convention pluriannuelle d’objectifs, depuis 2008, privilégie l’emploi, etc. Force est de constater deux choses : d’une part, que l’État mette l’accent sur l’emploi n’est pas en soi critiquable, le chômage des jeunes étant le « point dur » du risque de désinsertion ; d’autre part et localement dans bien des cas, l’État est également présent – et financeur – pour un social où l’on devrait retrouver les Départements qui, financièrement exsangues avec l’APA, le RSA, etc., sont souvent peu impliqués dans le financement et la gouvernance des missions locales.

Incontestablement, ce tropisme de l’insertion professionnelle produit une évolution dans les représentations, donc dans les pratiques, des professionnels de mission locale, le rapport à l’entreprise devenant un enjeu plus partagé ainsi que l’acculturation d’une orientation du « vers » à « dans » l’emploi. Il faut dire aussi que ce terrain professionnel est malléable, bien moins résistant culturellement que certains l’imaginent, ce qui est positif dans une perspective de mutabilité mais qui est parfois désolant dès lors qu’il signifie peu de recul critique : les vocables d’« agent », d’« opérateur », etc. sont absorbés et repris sans que cela gêne… comme d’ailleurs, dans un autre sens, les vocables psychologisants : on parle de « diagnostic » et de « prescription », on n’hésite pas à ressasser des « jeunes en difficulté » alors qu’il faudrait parler de « jeunes mis en difficulté »… trois lettres – m-i-s – qui changent tout parce qu’elles situent la cause  des problèmes d’insertion non dans les jeunes mais à l’échelle du marché du travail…

Cependant, plutôt que de penser que cette importance du volet professionnel se fasse au détriment du volet social, je crois qu’on assiste là à un rééquilibrage : le principe de l’approche globale, c’est une dialectique entre l’économique et le social, aucun des deux subordonnant l’autre. Est-ce que ce mouvement de rééquilibrage ne va pas s’accentuer pour déboucher sur un déséquilibre où le social deviendrait accessoire ? Sans doute ne pourra-t-on répondre à cette question qu’au cas par cas : certaines missions locales, d’ores et déjà, considèrent le social comme une prothèse, comme une « offre de service traitant les problèmes périphériques », ce qui signifie que le social est dissocié du professionnel ; d’autres missions locales renforcent au contraire le social, souvent à l’occasion d’un projet associatif de structure qui, fondé sur les valeurs, ne peut faire l’économie de l’historicité (l’éducation populaire) et du concept-pivot de l’approche globale.

Par contre, une autre évolution me semble patente… et, elle, d’ores et déjà problématique : les conseillers sont de plus en plus surchargés – on pourrait aussi dire « pollués » ou « rongés » – par tout un fatras administratif aux dépens de la relation directe avec les jeunes ; il y a un poids vraiment très lourd de la technostructure et des contraintes bureaucratiques qui fait que nombre de ces professionnels, qui ont choisi ce métier sur un registre vocationnel proche de celui du travail social, sont déçus, fatigués… Si vous ajoutez à cela les difficultés croissantes d’insertion avec un marché du travail atone qui fait qu’il n’y a pas grand chose à proposer aux jeunes, une paupérisation de la jeunesse, des logements inaccessibles… vous obtenez un paysage assez facilement décourageant.

Petits hommes, petits droits…

Que pensez-vous du « RSA jeunes » qui pourra être mis en œuvre par les missions locales ?

P.L. Le RSA sera ouvert aux jeunes actifs de moins de 25 ans… s’ils ont travaillé au moins deux ans au cours des trois dernières années. Cela limite considérablement le nombre des bénéficiaires potentiels : dans le public des missions locales, les quelques simulations faites révèlent que très peu de jeunes pourront bénéficier du RSA. D’autre part, on évalue son coût à 250 millions d’euros, en moyenne 1 500 euros par jeune, à diviser par autant de mois de chômage qui émaillent les parcours d’insertion sans même parler de ceux auxquels le RSA s’ajoutera si, par bonheur, le travail est au rendez-vous. Le « RSA jeunes », ce sera donc concrètement deux ou trois cents euros mensuellement. On est très loin d’un viatique minimal, d’un revenu d’existence pour s’en sortir ! Je sais que l’argument avancé est d’éviter les « trappes à chômage »… mais, aujourd’hui, la trappe à chômage c’est, en particulier pour les jeunes, le marché du travail lui-même ! C’est assez incroyable  cette persistance des élites, évidemment adultes, dès lors qu’il s’agit des jeunes, à opposer au devoir de solidarité intergénérationnelle le risque assistanciel ! Cela correspond à un procès en minorité : ils sont jeunes, donc par définition pour reprendre les termes de Kipling, non pas des « petits d’hommes » mais des « petits hommes »… et, comme tels, devant jouir de « petits droits ». Oui, c’est cela, même pas un viatique minimum… viatique qui, dans la liturgie catholique, est l’eucharistie donnée à un mourant.

Sismologue.

Et de l’accord-cadre qui lie désormais étroitement pôle emploi et les missions locales ?

P.L. Cet accord, signé entre le Conseil national des missions locales (CNML), Pôle emploi et la DGEFP, était juridiquement nécessaire compte tenu de la naissance du nouvel « opérateur unique » issu de la fusion ANPE-ASSEDIC… mais, à vrai dire, il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil : depuis des années, les missions locales et l’ANPE disposaient d’accords-cadre (les « espaces jeunes », les personnels mis à disposition, la cotraitance PPAE, etc.). Je note d’ailleurs – et c’est positif – que, si le volet professionnel est logiquement central, sa caractéristique d’indissociabilité avec le volet social est à plusieurs reprises réaffirmée. On retrouve dans cet accord, outre une coordination sur les programmes de la politique de l’emploi, un modus vivendi sur la relation aux entreprises qui n’est plus une chasse gardée, comme c’était souvent le cas avec l’ANPE : « périmètre de travail conjoint, a minima concerté… » Du côté de la gouvernance, on a également un équilibre avec des comités de pilotage locaux et régionaux où les missions locales et leurs instances (associations et animations régionales) sont représentées. Reste à ce que cet accord soit éprouvé sur les terrains… car, pour analyser les rapports entre l’ANPE, désormais Pôle emploi, et les missions locales, mieux valait dans bien des cas, plutôt que sociologue, être sismologue et expert en tectonique des plaques : glissements, frottements, recouvrements, failles…

Os à moelle…

Le CIVIS va être renforcé ainsi que les mesures en direction des jeunes en décrochage scolaire. Est-ce satisfaisant, selon vous ?

P.L. Que l’on renforce un programme tel que le CIVIS est dans l’absolu positif… mais il faut aller voir dans la réalité ce que cela signifie. Je l’indiquai, il y a une charge de travail beaucoup trop lourde qui pèse sur les conseillers de mission locale. N’étant pas ergonome ou psychologue du travail, je ne pense pas aux thèmes de la souffrance au travail, des TMS et autres stress, quoique, sans doute, il y aurait beaucoup à dire… Non, je pense à l’accompagnement des jeunes dont il est fait grand cas, dont on dit qu’il serait, selon l’expression consacrée, « le cœur du métier ». Mais, concrètement, que recouvre cet accompagnement ? Et bien, compte tenu du nombre de jeunes dits « dossiers actifs », chaque conseiller suit 200 ou 300 jeunes. J’ai même récemment découvert, dans une mission locale, des conseillers en charge de 500 jeunes ! Au niveau national et pour 2009, le tiers des jeunes suivis a bénéficié de quatre entretiens ou plus dans l’année. C’est certainement beaucoup pour les conseillers mais, à l’échelle de la relation individuelle, du face-à-face avec le jeune pour débrouiller des tas de problèmes, pour définir un projet, pour orienter, pour trouver les solutions, etc. qu’est-ce sinon un entretien par trimestre pour ces jeunes et, pour les deux tiers restants, un entretien, un coup de fil, une lettre voire un texto ! Dans une autre mission locale, la direction a défini un standard d’entretien de dix minutes ! Qu’est-ce que cela signifie sinon que l’accompagnement devient dans bien des cas un mot creux, un vocable d’humanisation d’une « opération » d’enregistrement, de triage et de classement ? Dans combien de missions locales garantit-on des visites périodiques en entreprise réunissant le jeune, le tuteur et le conseiller ? Des rencontres individuelles systématiques avant un entretien d’embauche – pour préparer – et après celui-ci – pour « débriefer » et, quel que soit le résultat, faire de cette situation une expérience – ? Dans la perspective du jeune, cet « accompagnement » est une portion congrue – il reste à parier sur un effet déclic – et, dans la perspective du conseiller, il est un patch. Suçant la moelle, on tombera inéluctablement sur un os.

Quant à la question des jeunes dits « décrocheurs », près de 20 000 jeunes usagers des missions locales ont été maintenus en scolarité ou sont retournés en formation initiale durant l’année 2009. C’est à la fois loin d’être négligeable mais c’est peu, un sixième des jeunes sortant chaque année du système de formation initiale sans diplôme ni qualification. Que soient renforcés les liens entre celui-ci – les lycées, la MGI… – et les missions locales est de toute évidence une bonne orientation. Cependant, d’une part, ces partenariats existent d’ores et déjà sur beaucoup de territoires et, d’autre part, il faut être prudent sur une communication des missions locales auprès des élèves qui pourrait produire l’effet inverse, la tentation de quitter précocement l’école. De toute façon, s’il y a des « marges de progrès », on doit être conscient que le problème de ces 120 000 jeunes ne trouvera que des réponses partielles, je dirais « à la marge » : le modèle méritocratique est en faillite et, comme l’écrit François Dubet (Les places et les chances, 2010, Seuil), le système scolaire reproduit les inégalités sociales à l’opposé du principe sur lequel il repose, l’égalité des chances. Et, si ce même Dubet souligne la « mission écrasante » que supporte l’Éducation nationale, celle-ci peut se consoler : elle est tout aussi « écrasante » pour les missions locales qui jonglent d’acronymes (CIVIS, PPAE…) en priorités gouvernementales, régionales, municipales, tout en devant innover… Atlas porte le monde mais il est à genoux.

Tactique, disjonction…

La dotation nouvelle de 40 millions d’euros est-elle suffisante ? Sachant qu’elle n’est pas pérenne, n’est-ce pas inquiétant ?

P.L. De toute évidence, ces 40 millions ne correspondent pas à l’augmentation du chômage des jeunes et ce n’est même pas la moitié de ce qui est prévu chaque année pour le contrat d’autonomie de Plan Espoir Banlieue dont on connaît les résultats… Le Synami-CFDT, dans une de ses publications, parlait de tout juste « consolider l’existant ». Je n’en suis même pas certain : beaucoup de missions locales sont en très grande difficulté financière et les charges de travail augmentent considérablement : il faut bien accueillir et accompagner non seulement les jeunes primo-demandeurs d’emploi mais également ceux qui reviennent – parce que leur contrat de travail est achevé ou a été interrompu – et ceux qui stagnent dans la file d’attente. Quant au fait que ce financement ne soit pas pérenne, on peut toujours se dire qu’il sera reconduit tant que « la crise » produira ses effets mais, de toute évidence, la bonne solution n’est ni dans un financement au coup-par-coup, tactique et forcé par les évènements, ni dans un financement inscrit dans le marbre qui signifierait qu’on a abandonné tout espoir de laisser derrière nous le « structurel » du chômage. Il faudrait aller vers une généralisation de contractualisations triennales, sur le modèle de la convention pluriannuelle d’objectifs (CPO)… à condition que celles-ci soient pluri-institutionnelles, c’est-à-dire que les collectivités et l’État, ensemble et à l’échelle des terrains, s’accordent. On en est loin. On est toujours dans l’archéologie de l’organisation, le « paradigme de la complication ou de la disjonction » comme le dit Jean-Louis Le Moigne, alors qu’il faudrait être dans celui de la complexité, « l’inter », « le trans »…

Rectificatif…

Ah oui ! Ca, ce n’est plus pour l’hebdomadaire. Je me suis fait sermonner par un lecteur concernant une partie de mon dernier article « Femmes, agriculture, etc. ». J’écrivais : « Rétablir la compétitivité industrielle, c’est se fixer l’objectif de proposer des lecteurs de DVD à 15 euros, comme « nos concurrents chinois ou indiens {qui} sont lancés à pleine vitesse. », citation de Philippe Crouzet, PDG de Vallourec, lue dans Libération.

Observation de ce lecteur : « Les paroles que vous citez de P. Crouzet sont complètement sorties de leur contexte. Il dit exactement l’opposé de ce que vous dîtes sur le fait de vouloir concurrencer les chinois sur les coûts de production. Je vous invite à relire ses dernières interviews… »

Ma réponse : « Je prends connaissance de votre courriel et, puisque vous le dites, je veux bien croire avoir fait une mauvaise interprétation et que M. P. Crouzet ne rejoignait pas toutes les opinions qui se sont exprimées sur le thème « manque de compétitivité = charges trop lourdes », en fait sur la mise au pilori du principe de redistribution dont on sait que beaucoup souhaiteraient le remplacer par des assurances individuelles. Toutefois je ne dispose plus de l’article de Libération. Si vous l’avez, seriez-vous assez aimable pour me le transmettre et, si j’ai à tort mal compris et déformé la pensée de M. P. Crouzet, je me ferais une obligation d’apporter un rectificatif. »

Malheureusement, l’adresse courriel de ce lecteur ne fonctionne pas (message indiquant que, pour évier les spams, le @ est remplacé par un #). C’est en tout cas écrit ici, à toutes fins utiles.

Allez, quelques lignes qui, à défaut d’être inspirées, sont suggérées par la lecture des journaux qui traînent. On y parle beaucoup de femmes. Pas exclusivement cependant.

Jouanno.

Prenons Le Monde du 2 mars… avec, évidemment à la Une, la tempête et sa cinquantaine de morts qui suscite l’interrogation : « L’aménagement du littoral français en question ». Chantal Jouanno, notre secrétaire d’État chargée de l’écologie, la pauvre, s’exerce au billard à deux bandes : elle annonce que « le président de la République devrait annoncer un plan d’urgence et de consolidation des digues. » Au dernier cheval mort sur la plage de Plestin-les-Grèves pour cause d’inhalation d’algues vertes, François Fillon n’avait pas hésité à quitter Sablé-sur-Sarthe pour les Côtes d’Armor, annonçant un plan d’urgence contre les laitues de mer, Ulva armoricana et Ulva rotundata pour les experts… qui les connaissent depuis quarante ans. Gageons qu’au prochain tremblement de terre, un énième plan d’urgence sera décrété pour reboucher les béances. A la prochaine éruption, un plan pour refroidir la lave. Etc. On s’y fait à l’urgence. Celle-là même qui fait oublier l’essentiel.

Pecresse.

Toujours Le Monde, même date, même président… cette fois préoccupé par les élections régionales en Ile-de-France marquées par « un climat délétère dans les rangs de l’UMP ». Illustration avec une autre ministre, Valérie Pécresse barbie chapeautée d’une casquette SNCF. Sans doute pour séduire l’électorat cheminot. N.S., « agacé », convoque à l’Élysée la contrôleuse d’opérette et les têtes de liste départementales franciliennes. Pas pour leur tirer son chapeau mais pour leur remonter les bretelles. On reste de toute façon dans le vestimentaire. Par ailleurs, cela n’étonne plus personne que le président de la République (« de tous les Français ») soit le chef de file d’un parti qui recense – quand même – 0,2% de la population française.

La fin des paysans.

40 271 agriculteurs avaient demandé le RSA au 31 décembre 2009. Leur revenu moyen a baissé de 34% en 2009, 20% en 2008. A ce rythme, le revenu moyen va rapidement être inférieur à zéro. Ce sera statistiquement original. Pas tous les agriculteurs, qu’on se rassure ! Le prince Albert de Monaco reçoit en effet une subvention de 253 986 € de Bruxelles au titre de la politique agricole commune (PAC). Plutôt que de développer le camping à la ferme ou les circuits courts, les paysans seraient bien mieux inspirés de jouer leur RSA à la roulette ou au Black Jack. Au moins, ça resterait dans la corporation.

Morano.

Cette fois ce n’est plus dans Le Monde mais dans le journal satirique aux pieds palmés paraissant le mercredi. Et c’est en dernière page sous le titre « La crêpière de Morano ». Le gêne celte qui sommeille dans votre commentateur ne peut qu’être stimulé dès lors qu’il s’agit de crêpes. Je résume. Le préfet des Pays de la Loire, charmante région, si ce n’est son département de Loire-Atlantique qui devrait dare-dare réintégrer le giron breton, recrute une nouvelle déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité, la précédente étant partie en retraite. Procédure ordinaire : appel à candidatures, sélection parmi une trentaine d’impétrantes et choix d’Edith Coutant, jusque là directrice de la PJJ de Nantes. Puis silence radio : « Elle attend toujours que Nadine Morano, ministre de la Famille, signe son arrêté de nomination ». Parce qu’entre temps arrive « une figure locale, Annick Le Ridant, grande militante UMP et épouse de l’ex-député UMP Jean-Pierre Le Ridant », écartée par la Préfecture pour une raison simple : « elle ne disposait pas du diplôme minimum requis (licence ou équivalent) pour pouvoir postuler. » Annick Le Ridant admet « connaître Mme Morano » mais ce qui compte c’est son « expérience de terrain : des années dans les milieux associatifs {…} et vingt-cinq années comme crêpière sur le marché, monsieur ! Et mon côté le plus populaire, c’est que je suis la nouvelle Reine du carnaval de Nantes 2010. » On avait eu le Prince Jean en DEUG de droit pour la présidence de l’EPAD. On a désormais une crêpière miss carnaval pour les droits des femmes. C’est ce qu’on appelle l’égalité des chances ou la discrimination positive. Qui trouverait quelque chose à y redire ?

Amara.

Fadela Amara, qu’on ne présente plus, vient d’annoncer que Nice, dont son collègue Christian Estrosi ministre de l’Industrie est maire (deux emplois à mi-temps), bénéficiera d’un des onze « internats d’excellence ». Cela tombe bien : deux frères d’Amara viennent d’être embauchés, l’un au service communication de la mairie de Nice, l’autre au service informatique de la communauté urbaine Nice – Côte d’Azur. Pure coïncidence. D’autant que le premier « suit une formation d’infographiste mais comme stagiaire non rémunéré ». Le Canard ne dit pas si la ministre a fait d’une pierre trois coups en comptabilisant ces fraternelles embauches dans les comptes du contrat d’autonomie, ce qui serait un début d’explication et de réponse à Michel Abhervé qui, homme de peu de foi quoique léonard, la soupçonne de trafiquer les statistiques : « Explosion des contrats d’autonomie ou mensonge éhonté devant la représentation nationale ? »

Travailler plus, gagner moins.

« Industrie. Le mal français », titre Libération du 4 mars 2010. Or, entendu ce même jour aux informations de 9h à France-Culture, un porte-parole du patronat industriel pour qui le désastre industriel trouve sa cause dans l’absence de compétitivité française, elle-même explicable par le coût du travail, bien sûr trop élevé : « Ce n’est pas aux entreprises de supporter les allocations familiales, la maladie, le chômage… » On se dit « Logique, c’est un Medef ou un UIMM » (Union des industries et métiers de la métallurgie)… mais non, c’est largement repris, abondé par N.S. et relayé par Le Monde, cette fois du 5 mars, qui titre un article « L’industrie française reste entravée par le poids des charges sociales ». Ainsi, pour être réduit, le « décrochage franco-allemand » industriel devrait « jouer sur une large palette d’instruments et de tenir, dans la durée, un certain nombre d’objectifs. » Quels instruments ? Quels objectifs ? « La maîtrise du coût du travail (et son corollaire pour le gouvernement, l’absence de coup de pouce au smic et la non-augmentation des cotisations sociales), la baisse de la fiscalité pensant sur les entreprises… » Traduisez : baisser les salaires, maintenir les bas revenus à un étiage minimal, diminuer la part des cotisations sociales au titre de la solidarité – la société – et promouvoir l’épargne privée – la jungle – …

Les cigares du pharaon.

Cela n’a peut-être l’air de rien mais c’est tout à fait frontalement, sans une once de pudeur ni de précaution, la remise en cause de la « société salariale », pour reprendre l’expression de Robert Castel, c’est-à-dire d’une société où les salariés bénéficient avec leur rémunération de protections sociales. Discours d’industriels qui, soit dit en passant, se posent nettement moins de questions d’efficience dès lors qu’il s’agit de l’UIMM que l’on connaît particulièrement généreuse avec ses présidents. Discours d’industriels également opposés à l’égalité des places, dont je parlerai prochainement puisque c’est l’objet du dernier ouvrage de François Dubet, Les places et les chances (Seuil, février 2010), celui-ci écrivant justement « Quand on compare plusieurs pays entre eux, on constate que plus la part des prélèvements sociaux est élevée, moins les inégalités sociales sont fortes. » Mais il est vrai que la réduction des inégalités sociales doit être le cadet des soucis des capitaines d’industrie qui se rêvent en Belmondo déguisé en héritier (1). Sans doute pas plus d’ailleurs que le souci d’édiles tels M. Gewerc, surnommé « le pharaon », président PS de la Région Picardie (la même qui n’a rien compris aux missions locales), dont le surnom se fonde sur son goût de cigares commandés aux frais de la région. Défense de M. Gewerc : « C’était déjà le cas du temps de mon prédécesseur » (Le Monde, 5 mars 2010). Misère… Qu’un piou-piou tente de passer en notes de frais sa consommation tabagique et l’on appréciera la richesse argumentaire et la pertinence de la défense. Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Industriels nietzschéens.

Rétablir la compétitivité industrielle, c’est se fixer l’objectif de proposer des lecteurs de DVD à 15 euros, comme « nos concurrents chinois ou indiens {qui} sont lancés à pleine vitesse. » (2) Pour cela, il n’y a guère d’autre alternative que de baisser les salaires, de supprimer les charges sociales de solidarité nationale. Le discours sur l’innovation est et n’est que de la poudre aux yeux et, d’ailleurs, pourquoi ne parle-t-on pas des « pôles de compétitivité » sensés, précisément dans le domaine industriel et selon une dynamique d’innovation, apporter les réponses au déclin industriel ? Nos industriels, somme toute, sont nietzschéens : ils luttent contre la pesanteur wagnérienne des charges sociales et s’amourachent de la légèreté bizetienne de la flexibilité et de la dérégulation.

Precarios.

Poursuivant la lecture de Libé, on parvient sans difficulté à comprendre la configuration aspirée du marché du travail avec l’article « Portugal, la fronde des precarios ». Inutile de traduire ces « precarios » qui représentent 40% de la population active portugaise. On les appelle également « empresarios forçados », entrepreneurs forcés… ce qui rappellera quelque chose de ce côté des Pyrénées. « Leur salaire moyen ? Moins de 1 000 euros par mois. » Parmi ces precarios, les « reçus verts », équivalent portugais des chèques emploi-service : « Un simple talon de coupons détachables, avec lesquels les employeurs rémunèrent un travail. Ce système maintient toutes les obligations pour le salarié… Mais lui ôte tous les avantages. Alors finis les congés payés, les treizièmes mois, le congé maternité… {…} Le patron est le client. Et le travailleur, un simple prestataire de service, contraint de facturer son travail. A tout moment, cette fragile « relation » peut être rompue. Et, bien sûr, sans la moindre indemnité chômage. » Ce à quoi on peut ajouter, citant robert Castel : « C’est plus généralement la perpétuation d’un état d’insécurité sociale permanente qui affecte la plupart des catégories populaires. J’allais dire « qui infecte ». L’insécurité sociale n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. Elle induit une « corrosion du caractère » pour reprendre une expression que Richard Sennett emploie dans un autre contexte. » (3)

Appel

Charmante perspective. On se surprend à sourire de désespoir – « comble de l’ironie », dit-on – lorsque l’on sait où il faudrait aller et que l’on constate où l’on va. Reste l’esprit de résistance qui, par exemple, peut s’exprimer via L’appel des appels (près de 80 000 signatures à ce jour) et la lecture de sa charte :

CHARTE DE L’APPEL DES APPELS

Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social.

Réunis sous le nom d’Appel des appels, nous affirmons la nécessité de nous réapproprier une liberté de parole et de pensée bafouée par une société du mépris.

Face à une idéologie oppressive qui promeut le culte de l’argent et la peur de l’autre, 
Face à la souffrance sociale que cette idéologie génère,
Face à la multiplication de prétendues réformes aux conséquences désastreuses,
Face au saccage de nos missions et de nos pratiques professionnelles, Face à la promotion du prêt-à-penser et de procédures managériales et sécuritaires,
Face à la désignation à la vindicte collective de citoyens toujours plus nombreux,
Face à l’abandon progressif des plus fragiles parmi nous…

Nous entendons lutter contre toute politique qui liquide les principes de droit et les valeurs de notre démocratie, issus des Lumières et du Conseil National de la Résistance.

Avec tous ceux et celles qui nous rejoignent, nous nous engageons à  :

• faire le lien entre toutes les réflexions, les initiatives et les mobilisations dans l’esprit de notre appel et les amplifier ;

• constituer un espace public de vigilance vers lequel remonteront les analyses et propositions de professionnels et de citoyens ;

• relayer, par nos comités locaux, notre site Internet et nos actions une parole qui échappe aux processus de normalisation, afin de promouvoir une éthique citoyenne, fondée sur le respect de la dignité humaine comme des libertés publiques et individuelles ;

• construire, en liaison avec les associations et les partenaires qui le souhaitent, un espace d’analyse des politiques fondées sur le culte de la performance et de la norme dont les corollaires sont la peur, l’exclusion, voire l’élimination ;

• donner le plus grand retentissement à tous ceux qui organisent une résistance responsable et non violente aux politiques en cours ;

• soutenir et multiplier les actions visant à dénoncer et combattre les dispositifs de servitude, les atteintes aux libertés fondamentales et la dénaturation de nos métiers ;

• exiger des instances constituées – partis politiques, syndicats, pouvoirs publics – qu’elles s’opposent, par des réponses adaptées, à la démolition des valeurs pour lesquelles nous nous battons.

Décidés à combattre une idéologie de la norme et de la performance qui exige notre soumission et augure d’une civilisation inique et destructrice de l’humain, nous voulons réinventer une société de libertés, de droits, de justice et d’hospitalité.

C’est bien, non ?

A suivre…

(1) L’héritier, film de Philippe Labro avec Jean-Paul Belmondo (1973).

(2) Philippe Crouzet, PDG de Vallourec, groupe industriel de 18 000 salariés.

(3) Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, 2003, Seuil, « La république des idées », p. 29.

Excuses et livres…

Publié: mars 1, 2010 dans 1

Certains l’auront remarqué, d’autres moins ou pas: la « production » de ce blog s’infléchit. Entre autres explications, un article « de fond » sur la socialisation et l’insertion, nécessitant labeur et temps, sueur et documentation. Egalement je dois l’avouer – ce n’est pas banal à 57 ans – un doctorat de sociologie (enfin…) d’ici peu de temps. Bref, beaucoup d’occupation. Sans même évoquer les risques d’inondation en Bretagne.

Merci à chacune et à chacun de contribuer à prendre le relais, d’être des respirations lorsque le plongeur est immergé. De circonstance, toujours au sujet des inondations.

A propos non d’inondations mais de doctorat, mon président de jury sera Edgar Morin. Vous pouvez en attendant cliquer sur ce lien transmis par Aurélie, une lectactrice : un dialogue entre Edgar Morin et Daniel Cohn-Bendit partant d’ « Une politique de civilisation ». C’est bien. Ca vaut (très largement) ce que mes doigts pourraient taper sur le clavier. Ces foutus doigts. Ce foutu clavier. Et puis, un bonheur n’arrivant jamais seul, un scoop, la couverture de l’ouvrage de l’ami Ali Aït Abdelmalek, professeur de sociologie et directeur de l’UFR de la même discipline à l’Université de Rennes 2, que j’ai le bonheur de publier dans la collection dédiée aux piou-piou, « Les panseurs sociaux ».

Bien a vous, chers lecteurs. Et contributeurs?

Observatoire de la jeunesse…

Et oui, des contributeurs! En voilà deux. Tout d’abord, notre animateur de DocInsert qui, toujours à l’affût sur ses starting-blocks de veille, a repéré cet ouvrage qui vient de paraître chez L’Harmattan: L’expérience d’un observatoire de la jeunesse : jeunes ruraux et jeunes filles des quartiers du Sud Essonne. La quatrième de couverture : « Comment un jeune vit-il dans un village de 350 habitants seulement desservi par les transports scolaires ? Quelles sont les vies des jeunes filles qui habitent des quartiers pluriculturels et pauvres ? Cette expérience d’observatoire du public menée par l’équipe de la Mission locale d’Etampes accompagnée de sociologues montre combien ces conditions sociales, économiques, politiques éducatives et géographiques pèsent sur les trajectoires socio-professionnelles des jeunes. » Ca coûte 14,5 € pour 154 pages. Ca doit valoir les deux tickets restaurant. Je n’ai pas (encore) lu mais a priori, hormis un pluriel à « jeunesse », cela mérite attention. On en reparlera.

Autre contribution, Régis. Elle appelle débat.

Du risque de l’ingestion à celui de l’indigestion…

« 2007-2008 : les Missions locales sont promises aux griffes des maisons de l’emploi ou de Pôle emploi dans le cadre de la fusion ANPE-ASSEDIC… Il suffit de relire les débats au Parlement ou certains rapports pour voir certains députés et sénateurs souhaiter ces rapprochements, sous le signe d’une meilleure gouvernance des territoires et d’une seule vision : l’accès à l’emploi, par tous les moyens… Le lancement des contrats d’autonomie symbolise bien cette période de remise en cause du rôle des missions locales. Fin 2008 début 2009 : la surchauffe en Grèce, la crise financière qui devient économique et sociale… et qui touche très fortement les jeunes… Martin Hirsch nommé Haut Commissaire à la Jeunesse… Des groupes de travail sont lancés qui donneront lieu au livre vert sur la jeunesse dont une phrase mérite d’être mise en avant : « La crise économique, la crise sociale, la crise écologique et la crise des valeurs montrent que le moule se fissure. Ce n’est pas dans ce moule qu’il faut faire rentrer les jeunes. C’est sur les jeunes qu’il faut compter pour transformer le moule ». Certes, le moule était déjà bien fissuré, certes imaginer que tout le monde entre dans un moule est réducteur en terme de libertés individuelles, mais l’idée de donner la parole aux jeunes paraît essentielle (une enjeu majeur pour les missions locales). Les missions locales à travers le CNML, l’UNML et l’ANDML ont participé fortement à ces travaux où il est apparu qu’avec son implantation nationale et ultramarine et son professionnalisme, ce réseau pouvait être le fer de lance d’une politique ambitieuse pour la jeunesse… A Avignon, par qui vous savez, les missions locales deviennent le pivot de l’accompagnement des jeunes… Il ne faut pas oublier de lire la phrase suivante : « Nous leur attribuerons des moyens à hauteur des résultats obtenus dans la prise en charge des décrocheurs ». Alors quels jeunes ? Tous ? Les jeunes sortis sans diplôme ? mais constatons – énorme progrès??? – que le terme de jeunes en difficultés n’apparaît pas… Fini le temps où tout le monde voulait s’abattre sur les missions locales (sauf en Picardie), celles- ci sont mises à toutes les sauces :

– incluses dans les plate-formes d’orientation;

– actrices du placement en emploi avec les CIE et les CAE Passerelle;

– prochainement fer de lance pour la mise en oeuvre du service civique volontaire (ce dernier mot est essentiel : en incluant dans la proposition de loi sur le service civique volontaire, un amendement sur le décrochage scolaire, il pourrait apparaître à certains qu’il deviendra la voie priviligiées – obligatoire ? – pour les jeunes qui quittent le système scolaire sans diplôme);

– partenaires avec les MGI et les CIO du repérage des décrocheurs scolaires;

– partenaires renforcés du Pôle Emploi pour l’emploi des jeunes;

– actrices de l’appui à la mobilité des jeunes avec une dotation scpécifique de 30 millions d’euros du Fonds pour l’insertion professionnelle des jeunes (et non pérenne ?)et la prochaine mise en oeuvre du permis à 1 € sans caution familiale (celle du Fonds de cohésion sociale);

– enfin, les Missions locales ont largement répondu aux appels à expérimentation lancées par le Haut Commissariat à la Jeunesse…

Une liste très longue à laquelle on pourrait rajouter (?) la mise en oeuvre du RSA jeunes ou les moyens alloués dans le cadre du plan de relance. Mais, sous le feu de l’actualité, de la nécessité d’obtenir des résultats immédiats, de cet élargissement du champ d’action, de la remise en cause – partielle ou totale ? – de deux principes fondateurs des missions locales : démarche volontaire du jeune et « faire faire », il apparaît important que le réseau, pour éviter une indigestion, prenne le temps de la réflexion pour inscrire toutes ces évolutions dans une nouvelle charte qu’elle pourra traduire dans un nouveau protocole avec tous ses partenaires… Ce temps de la réflexion est essentiel pour tenter d’inscire la politique de la jeunesse dans la durée… C’est le meilleur vaccin contre les feux de la rampe.. »

A suivre…