Un zest d’élections dans un verre de Pôle emploi. Et autres piou-piou.

Publié: mars 19, 2010 dans 1

De la montagne à l’abîme…

Retour en (fraîche) métropole après une dizaine de jours (chauds) auprès des piou-piou qui marchent la tête en bas, sur les rives de l’Océan indien. L’incontournable hebdo-palmipède, comme toujours, a dégotté le titre qu’il ne fallait pas manquer après le premier tour des régionales et la disparition synchronique de l’interprète moustachu de « La montagne » : « Les électeurs rendent hommage à Jean Ferrat : Que la mandale est belle ». Sur le même thème avec une modeste variance (« raclée » plutôt que « mandale »), on peut jubiler de la chronique de Stéphane Guillon « Il faut sauver l’UMP ! » C’était juste avant dimanche dernier. La suite, « Mission impossible », toujours sur le même sujet mais après le premier tour, mérite (largement) le détour…

Cocotte-minute.

« L’humour est une révolte supérieure de l’esprit », disait Breton. On en a bien besoin face aux résultats électoraux qui, une fois relativisée l’auto-congratulation des « très bons scores » de 35 à 40% (… des 45% de votants exprimés, soit 18% des électeurs), démontrent a minima l’échec des sortants, plus probablement la faillite des élites politiques. Les mêmes qui, sans l’ombre d’une amorce de pudeur et de cohérence, aimeraient ajouter à leurs multiples mandats actuels les présidences de Région. Le pouvoir est une drogue dure. Ses drogués ne veulent pas partager l’addiction, accordant juste quelques miettes aux courtisans pour que, reprenant les termes de Daniel Cohen, prospère le vice (1) et que, cette fois suivant Nietzsche, « le troupeau » désapprenne « la modestie et enfle ses besoins jusqu’à en faire des valeurs cosmiques et métaphysiques. Par là l’existence toute entière est vulgarisée. » (2)

C’est l’embolie au sommet de la pyramide de Pareto, dite de « la circulation des élites », et l’on sait grâce à l’histoire ce qu’il advient des sociétés dont le sommet est un système clos, tournant sur lui-même : deuxième règle de la thermodynamique, tout système qui ne communique pas avec son environnement est condamné à l’entropie, à la désorganisation, à l’implosion. Si la thermodynamique ne passionne pas, on peut songer à une cocotte-minute. Sans soupape.

Trois tiers = trois quarts…

En première page du Canard, « Plein des poches ! » rappelle que « le taux de chômage vient de passer les 10% (du jamais vu depuis onze ans) » et que « les quarante plus grosses sociétés cotées en bourse ont dégagé pas moins de 47 milliards de bénéfices », soit presque deux fois le déficit prévu de la Sécurité Sociale pour l’année. Les naïfs s’en réjouiront, songeant à l’investissement donc l’emploi ou encore gobant « la règle des trois tiers » édictée par N.S. (un tiers des bénéfices pour les salariés, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les actionnaires). Sauf que, patatras, « c’est 35 milliards qu’ils {les actionnaires} vont se goinfrer, c’est-à-dire près des trois quarts des bénéfices. » Jean-Louis P., qui signe l’article, poursuit : « Et les chômeurs qui essaient de se rassurer en pensant que l’argent restant servira à des investissements, lesquels créeront de l’emploi, se mettent le doigt dans l’œil : c’est, à une écrasante majorité, dans les pays dits émergents que va investir le CAC 40 : 90% des projets de Lafargue, 80% de ceux d’Air liquide y seront localisés, Michelin va construire des usines en Chine, en Inde et au Brésil, etc. » Une sorte de patriotisme industriel… mondial.

Colloc’…

Clin d’œil à Claude Chabrol avec « Jours pas tranquilles à Pôle emploi » (3), en page quatre, on apprend que l’alternance n’est pas que ce que l’on croit mais, faute de locaux communs pour les ex-ANPE et ex-Assedic, consiste à ce que « un jour, quelques anciens salariés d’une Assedic vont bosser dans les locaux de l’ex-ANPE » et inversement lendemain. Ce qui fait pester les salariés : « … jamais le même bureau, le même ordinateur, les mêmes collègues de travail… » Bref, la transhumance. Par contre, ce que l’on sait c’est que les radiations continuent : « Chaque mois, le comité de pilotage départemental épluche les résultats des différents pôles (qui ont remplacé les agences)… Bruyantes félicitations et tapes viriles dans le dos garanties pour qui annonce un bon 20% de radiations. » S’il y a des bons, il y a des moins bons : les agences qui plafonnent à 5% de radiés : « Elles prennent un risque : que la prime semestrielle versée collectivement soit amputée. » Tout cela créée une ambiance singulière dans les bureaux : « On peut surveiller le portefeuille de demandeurs d’emploi de son voisin et rappeler ce dernier à ses devoirs. » C’est extrait d’un ouvrage, Confessions d’une taupe à Pôle emploi, de Gaël Guiselin et d’Aude Rossigneux (2010, Calmann-Lévy).

Rédacteur par nature…

Ce n’est pas dans le Canard mais c’est toujours Pôle emploi et c’est le Rapport d’activité 2009 du médiateur de Pôle emploi (une centaine de pages, téléchargeable sur le site de la Documentation française). Savait-on qu’existait ce médiateur ? Je l’ignorais. La loi n° 2008-758 du 1 août 2008 relative aux droits et aux devoirs des demandeurs d’emploi précise dans son article L.5312-12-1 que la mission du médiateur national est de « recevoir et de traiter les réclamations individuelles relatives au fonctionnement de cette institution {Pôle emploi}, sans préjudice des voies de recours existantes. Le médiateur national, placé auprès du directeur général, coordonne l’activité de médiateurs régionaux, placés auprès de chaque directeur régional, qui reçoivent et traitent les réclamations dans le ressort territorial de la direction régionale. {…} Le médiateur national est le correspondant du Médiateur de la République. Il remet chaque année {…} un rapport dans lequel il formule les propositions qui lui paraissent de nature à améliorer le fonctionnement du service rendu aux usagers. Ce rapport est transmis au ministre chargé de l’emploi, au Conseil national de l’emploi … et au Médiateur de la République. »

Plusieurs thèmes sont traités par le médiateur et, parmi ceux-ci, la catégorie « Indemnisations » se taille la part du lion avec 49,9% des motifs. La catégorie « Gestion de la liste », qui concerne principalement l’inscription sur la liste des demandeurs d’emploi, les demandes d’inscriptions rétroactives et les radiations, ne représente que 9,3% des motifs ce qui justifie, pour le médiateur, le commentaire suivant : « La présence médiatique des radiations est disproportionnée par rapport à la faiblesse de leur représentation dans l’ensemble des réclamations reçues par le médiateur. » Resterait à vérifier que les radiés sont informés de l’existence du médiateur.

Presque six demandes sur dix proviennent de personnes individuelles, seules 1,4% sont exprimées par les comités de chômeurs et 1,2% par des élus.

Après un chapitre – le plus long – détaillant « L’activité du médiateur au quotidien », ce dernier émet des propositions d’amélioration des services rendus, soit six préconisations : « Cumuler ARE (allocation de retour à l’emploi) et pension d’invalidité » ; « Cumuler l’indemnisation et une activité réduite » ; « Apprécier le motif de démission légitime » ; « Assouplir l’examen dit « à 122 jours » ; « Encadrement des conditions de suspension de l’ARE » ; « Un courrier de qualité au service de l’usager ». Sans entrer dans le détail de ces propositions, simplement deux précisions, l’une juridique, l’autre syntaxique.

– Ces « 122 jours » correspondent au délai minimum exigible pour qu’un salarié ayant quitté son emploi volontairement mais dont l’état au chômage se poursuit contre son gré puisse être admis de façon dérogatoire au bénéfice des allocations (sachant qu’en principe seuls ont droit aux allocations de chômage les salariés qui sont involontairement privés d’emploi).

– Plus amusant, le « courrier de qualité », a priori intriguant, pourrait faire sourire par les exemples apportés dont, au paragraphe « Les incohérences générées par l’informatique », ce courrier reçu par un demandeur d’emploi lui demandant « d’apporter son C.V. à un entretien téléphonique » ou, mieux, ce compte-rendu d’entretien remis par une conseillère à une mère de famille en recherche d’emploi et où il est écrit, fautes d’orthographe respectées : « Entretien PAE. Vous êtes absente au rendez-vous car vous devez aller chercher votre enfant à l’école. Vous auriez pu prendre vos dispositions car vous êtes prévenu depuis début janvier. Vous me suggérer d’annuler la convocation, je vous informe que ce n’est pas moi qui doit être à votre disposition mais bien l’inverse. J’excuse pour la première et la dernière sur ce type de motif. Je vous reconvoque ultérieurement. » Chacun appréciera le sens du service public qui anime cet agent… Le médiateur, fin rhétoricien, propose que « Pôle emploi se dote d’une cellule ressource chargée de l’appui à leur rédaction et à disposition des conseillers et responsables dans tous les services. Les conseillers, les gestionnaires, sont des professionnels de leur domaine. Mais comme nombre d’entre nous, ils ne sont pas des rédacteurs par nature. Ils mériteraient sans aucun doute d’être soutenus dans cet exercice, pour que quelques écrits ne viennent plus dénaturer la sincérité de leur engagement au service du public. » Reste à savoir ce que peut être un « rédacteur par nature »…

Tourisme professionnel.

On a commencé par eux, on finit presque de même.

Le « PAS » (projet associatif de structure » de la mission locale Sud (4) sera remis à toute personne se rendant à Saint-Pierre le 8 avril prochain. C’est un beau document, presque une centaine de pages, avec du sens, du projet, de l’innovation. Extrait du chapitre des « Valeurs » au sujet du travail au noir (« beké la klé », en créole), estimé à plus de 15% du nombre total d’emplois déclarés : « La posture professionnelle ne peut donc que prendre acte de ce « principe de réalité », sans pour autant l’encourager et en considérant que le travail informel est a minima l’indicateur d’une mobilisation du jeune – il n’est ni résigné, ni dans une logique assistancielle – qu’il s’agit de tracter progressivement vers une position légale d’emploi. Ce travail s’appuie sur une information concernant les inconvénients, risquent, dangers et abus du travail au noir, mais également sur la possible reconnaissance de compétences négociables sur le marché du travail : le jeune bricoleur n’est peut-être pas loin de l’ouvrier polyvalent de second œuvre… » Si le cœur et le portefeuille vous en disent… il y a là-bas, entre Madagascar et Maurice, des piou-piou qui s’engagent pour la profession.

Bien travailler, bien travailler ensemble…

L’ami Jean-Philippe a apporté sa pierre à l’article « A paraître » :

« Souffrance au travail, TMS et autres stress, quoique, sans doute ! Après 3 années de CPO, nous y sommes dans « la souffrance au travail », il n’y a qu’à interroger les salariés, surtout ceux qui ont à gérer (accompagner ?) plus de 200 jeunes. La pression aux résultats, la logique de « reporting » sont devenu les maîtres-mots du management en ML/PAIO. Le dernier rapport remis à François Fillon, Bien-être et efficacité au travail : 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail, est, selon moi, un rapport à suivre et à appliquer… Beaucoup de salariés de ML/PAIO ne s’en porteraient que mieux. »

On peut télécharger ce rapport sur le site de la Documentation française,. Il ne fait que vingt pages en incluant les annexes. Les dix propositions précédées d’un extrait de l’introduction…

« Il nous paraît indispensable de repenser des modes de management, d’organisation et de vie sociale dans l’entreprise qui permettent de créer un nouvel équilibre, intégrant la performance tant sociale qu’économique. »

Dix propositions :

« 1. L’implication de la direction générale et de son conseil d’administration est indispensable. L’évaluation de la performance doit intégrer le facteur humain, et donc la santé des salariés.

2. La santé des salariés est d’abord l’affaire des managers, elle ne s’externalise pas. Les managers de proximité sont les premiers acteurs de santé.

3. Donner aux salariés les moyens de se réaliser dans le travail. Restaurer des espaces de discussion et d’autonomie dans le travail.

4. Impliquer les partenaires sociaux dans la construction des conditions de santé. Le dialogue social, dans l’entreprise et en dehors, est une priorité.

5. La mesure induit les comportements. Mesurer les conditions de santé et sécurité au travail est une condition du développement  du bien-être en entreprise.

6.  Préparer et former les managers au rôle de manager. Affirmer et concrétiser la responsabilité du manager vis-à-vis des équipes et des hommes.

7. Ne pas réduire le collectif de travail à une addition d’individus. Valoriser la performance collective pour rendre les organisations de travail plus motivantes et plus efficientes.

8. Anticiper et prendre en compte l’impact humain des changements. Tout projet de réorganisation ou de restructuration doit mesurer l’impact et la faisabilité humaine du changement.

9. La santé au travail ne se limite pas aux frontières de l’entreprise. L’entreprise a un impact humain sur son environnement, en particulier sur ses fournisseurs.

10. Ne pas laisser le salarié seul face à ses problèmes. Accompagner les salariés en difficulté. »

Tout ceci me semble de bon sens : bien travailler nécessite de bien travailler ensemble et l’organisation mission locale ne peut, sauf à mettre en place les conditions d’un retrait ou d’une « fonctionnarisation » dans sa signification péjorative, dissocier la qualité multidimensionnelle du travail (ergonomie, communication, reconnaissance, attention, dialogue social…) de son efficacité attendue. Les panseurs sociaux doivent se panser pour panser en pensant. Ne retenir que les objectifs de performance et les petits bâtons à écrire (tant d’entrées en CIVIS, tant de sorties en emploi durable, etc.), c’est évider méthodiquement le fruit de sa pulpe, le ratatiner. A quoi peut bien ressembler un piou-piou ratatiné ? A une méduse sur le sable (5).

A suivre…

(1) Daniel Cohen, La prospérité du vice, 2009, Albin Michel.

(2) Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, {1903} 1991, Le Livre de Poche, p. 50.

(3) Jours tranquilles à Clichy, un film de Claude Chabrol (1990).

(4) Dans l’hémisphère sud, là où les piou-piou défient quotidiennement Newton et la loi de la gravité en ayant les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

(5) D’autres métaphores sont envisageables. A vos neurones !

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