A paraître

Publié: mars 17, 2010 dans 1

C’est à paraître le mois prochain dans un hebdomadaire national, les réponses étant, selon les mots de la journaliste, « intégrées dans un article » sur les missions locales. Comme c’est sans doute un peu trop long, je suppute que cette intégration sera partielle alors, tant qu’à faire, voici le texte intégral de l’interview… qui suscitera  peut-être quelques réactions. L’ayant transmis à un directeur qui m’a fait un retour, j’anticipe certaines de ces réactions en confirmant l’existence 1) d’une mission locale avec des conseillers suivant 500 « dossiers actifs » 2) d’une autre mission locale où la direction a défini un standard de dix minutes pour l’entretien. L’aberration existe : je l’ai rencontrée.

Amour, gloire et beauté…

Comment analysez-vous la reconnaissance soudaine des missions locales suite au plan pour la jeunesse de septembre 2009 après une période plus mitigée ?

P.L. Tout d’abord, constatons que les bientôt trente ans d’histoire des missions locales ont été bien plus cycliquement agités d’amour-désamour que baignés de sérénité. Avec le Plan Espoir Banlieue mais également avec les velléités d’absorption des missions locales par les maisons de l’emploi, on était manifestement dans le désamour avec, comme d’habitude, des soupçons exprimés maladroitement sur leur manque de transparence, sur leur médiocre efficacité, sur leur coût… ce qui n’empêchait pas synchroniquement de dépenser beaucoup plus pour un « contrat d’autonomie »… dont le moins que l’on puisse dire est que ses résultats sont inversement proportionnels à la hauteur de ses fracassantes ambitions. Toutefois, entre autres avec le Grenelle de l’insertion et sans doute la bienveillance de Martin Hirsch, force a été de constater que pas un seul autre réseau d’insertion en France était capable de recevoir 1 200 000 jeunes piétinant aux portes du marché du travail. Je dirais, d’une part, que les faits têtus ont eu raison (ne rêvons pas, sans doute un temps jusqu’à une prochaine offensive) d’une posture idéologique et, d’autre part, que la crise est passée par là : le moment est plus propice pour s’appuyer sur un réseau de 500 structures et de 11 000 professionnels, réel maillage territorial, que sur des postulats. Ce n’est peut-être pas amour, gloire et beauté, mais c’est du pragmatisme et cela vaut mieux que de la défiance.

Équilibre, déséquilibre, rééquilibre…

Quelles évolutions plus profondes sont à l’œuvre les concernant ? Plus d’insertion professionnelle, moins d’insertion sociale ?…

P.L. Il est certain que, selon l’adage « Qui paie décide », la pression est mise par l’État sur les missions locales pour l’insertion professionnelle. Ce n’est pas non plus nouveau, ni d’ailleurs surprenant au regard des compétences étatiques : le CIVIS est un programme d’État centré sur l’emploi comme l’était avant TRACE, la convention pluriannuelle d’objectifs, depuis 2008, privilégie l’emploi, etc. Force est de constater deux choses : d’une part, que l’État mette l’accent sur l’emploi n’est pas en soi critiquable, le chômage des jeunes étant le « point dur » du risque de désinsertion ; d’autre part et localement dans bien des cas, l’État est également présent – et financeur – pour un social où l’on devrait retrouver les Départements qui, financièrement exsangues avec l’APA, le RSA, etc., sont souvent peu impliqués dans le financement et la gouvernance des missions locales.

Incontestablement, ce tropisme de l’insertion professionnelle produit une évolution dans les représentations, donc dans les pratiques, des professionnels de mission locale, le rapport à l’entreprise devenant un enjeu plus partagé ainsi que l’acculturation d’une orientation du « vers » à « dans » l’emploi. Il faut dire aussi que ce terrain professionnel est malléable, bien moins résistant culturellement que certains l’imaginent, ce qui est positif dans une perspective de mutabilité mais qui est parfois désolant dès lors qu’il signifie peu de recul critique : les vocables d’« agent », d’« opérateur », etc. sont absorbés et repris sans que cela gêne… comme d’ailleurs, dans un autre sens, les vocables psychologisants : on parle de « diagnostic » et de « prescription », on n’hésite pas à ressasser des « jeunes en difficulté » alors qu’il faudrait parler de « jeunes mis en difficulté »… trois lettres – m-i-s – qui changent tout parce qu’elles situent la cause  des problèmes d’insertion non dans les jeunes mais à l’échelle du marché du travail…

Cependant, plutôt que de penser que cette importance du volet professionnel se fasse au détriment du volet social, je crois qu’on assiste là à un rééquilibrage : le principe de l’approche globale, c’est une dialectique entre l’économique et le social, aucun des deux subordonnant l’autre. Est-ce que ce mouvement de rééquilibrage ne va pas s’accentuer pour déboucher sur un déséquilibre où le social deviendrait accessoire ? Sans doute ne pourra-t-on répondre à cette question qu’au cas par cas : certaines missions locales, d’ores et déjà, considèrent le social comme une prothèse, comme une « offre de service traitant les problèmes périphériques », ce qui signifie que le social est dissocié du professionnel ; d’autres missions locales renforcent au contraire le social, souvent à l’occasion d’un projet associatif de structure qui, fondé sur les valeurs, ne peut faire l’économie de l’historicité (l’éducation populaire) et du concept-pivot de l’approche globale.

Par contre, une autre évolution me semble patente… et, elle, d’ores et déjà problématique : les conseillers sont de plus en plus surchargés – on pourrait aussi dire « pollués » ou « rongés » – par tout un fatras administratif aux dépens de la relation directe avec les jeunes ; il y a un poids vraiment très lourd de la technostructure et des contraintes bureaucratiques qui fait que nombre de ces professionnels, qui ont choisi ce métier sur un registre vocationnel proche de celui du travail social, sont déçus, fatigués… Si vous ajoutez à cela les difficultés croissantes d’insertion avec un marché du travail atone qui fait qu’il n’y a pas grand chose à proposer aux jeunes, une paupérisation de la jeunesse, des logements inaccessibles… vous obtenez un paysage assez facilement décourageant.

Petits hommes, petits droits…

Que pensez-vous du « RSA jeunes » qui pourra être mis en œuvre par les missions locales ?

P.L. Le RSA sera ouvert aux jeunes actifs de moins de 25 ans… s’ils ont travaillé au moins deux ans au cours des trois dernières années. Cela limite considérablement le nombre des bénéficiaires potentiels : dans le public des missions locales, les quelques simulations faites révèlent que très peu de jeunes pourront bénéficier du RSA. D’autre part, on évalue son coût à 250 millions d’euros, en moyenne 1 500 euros par jeune, à diviser par autant de mois de chômage qui émaillent les parcours d’insertion sans même parler de ceux auxquels le RSA s’ajoutera si, par bonheur, le travail est au rendez-vous. Le « RSA jeunes », ce sera donc concrètement deux ou trois cents euros mensuellement. On est très loin d’un viatique minimal, d’un revenu d’existence pour s’en sortir ! Je sais que l’argument avancé est d’éviter les « trappes à chômage »… mais, aujourd’hui, la trappe à chômage c’est, en particulier pour les jeunes, le marché du travail lui-même ! C’est assez incroyable  cette persistance des élites, évidemment adultes, dès lors qu’il s’agit des jeunes, à opposer au devoir de solidarité intergénérationnelle le risque assistanciel ! Cela correspond à un procès en minorité : ils sont jeunes, donc par définition pour reprendre les termes de Kipling, non pas des « petits d’hommes » mais des « petits hommes »… et, comme tels, devant jouir de « petits droits ». Oui, c’est cela, même pas un viatique minimum… viatique qui, dans la liturgie catholique, est l’eucharistie donnée à un mourant.

Sismologue.

Et de l’accord-cadre qui lie désormais étroitement pôle emploi et les missions locales ?

P.L. Cet accord, signé entre le Conseil national des missions locales (CNML), Pôle emploi et la DGEFP, était juridiquement nécessaire compte tenu de la naissance du nouvel « opérateur unique » issu de la fusion ANPE-ASSEDIC… mais, à vrai dire, il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil : depuis des années, les missions locales et l’ANPE disposaient d’accords-cadre (les « espaces jeunes », les personnels mis à disposition, la cotraitance PPAE, etc.). Je note d’ailleurs – et c’est positif – que, si le volet professionnel est logiquement central, sa caractéristique d’indissociabilité avec le volet social est à plusieurs reprises réaffirmée. On retrouve dans cet accord, outre une coordination sur les programmes de la politique de l’emploi, un modus vivendi sur la relation aux entreprises qui n’est plus une chasse gardée, comme c’était souvent le cas avec l’ANPE : « périmètre de travail conjoint, a minima concerté… » Du côté de la gouvernance, on a également un équilibre avec des comités de pilotage locaux et régionaux où les missions locales et leurs instances (associations et animations régionales) sont représentées. Reste à ce que cet accord soit éprouvé sur les terrains… car, pour analyser les rapports entre l’ANPE, désormais Pôle emploi, et les missions locales, mieux valait dans bien des cas, plutôt que sociologue, être sismologue et expert en tectonique des plaques : glissements, frottements, recouvrements, failles…

Os à moelle…

Le CIVIS va être renforcé ainsi que les mesures en direction des jeunes en décrochage scolaire. Est-ce satisfaisant, selon vous ?

P.L. Que l’on renforce un programme tel que le CIVIS est dans l’absolu positif… mais il faut aller voir dans la réalité ce que cela signifie. Je l’indiquai, il y a une charge de travail beaucoup trop lourde qui pèse sur les conseillers de mission locale. N’étant pas ergonome ou psychologue du travail, je ne pense pas aux thèmes de la souffrance au travail, des TMS et autres stress, quoique, sans doute, il y aurait beaucoup à dire… Non, je pense à l’accompagnement des jeunes dont il est fait grand cas, dont on dit qu’il serait, selon l’expression consacrée, « le cœur du métier ». Mais, concrètement, que recouvre cet accompagnement ? Et bien, compte tenu du nombre de jeunes dits « dossiers actifs », chaque conseiller suit 200 ou 300 jeunes. J’ai même récemment découvert, dans une mission locale, des conseillers en charge de 500 jeunes ! Au niveau national et pour 2009, le tiers des jeunes suivis a bénéficié de quatre entretiens ou plus dans l’année. C’est certainement beaucoup pour les conseillers mais, à l’échelle de la relation individuelle, du face-à-face avec le jeune pour débrouiller des tas de problèmes, pour définir un projet, pour orienter, pour trouver les solutions, etc. qu’est-ce sinon un entretien par trimestre pour ces jeunes et, pour les deux tiers restants, un entretien, un coup de fil, une lettre voire un texto ! Dans une autre mission locale, la direction a défini un standard d’entretien de dix minutes ! Qu’est-ce que cela signifie sinon que l’accompagnement devient dans bien des cas un mot creux, un vocable d’humanisation d’une « opération » d’enregistrement, de triage et de classement ? Dans combien de missions locales garantit-on des visites périodiques en entreprise réunissant le jeune, le tuteur et le conseiller ? Des rencontres individuelles systématiques avant un entretien d’embauche – pour préparer – et après celui-ci – pour « débriefer » et, quel que soit le résultat, faire de cette situation une expérience – ? Dans la perspective du jeune, cet « accompagnement » est une portion congrue – il reste à parier sur un effet déclic – et, dans la perspective du conseiller, il est un patch. Suçant la moelle, on tombera inéluctablement sur un os.

Quant à la question des jeunes dits « décrocheurs », près de 20 000 jeunes usagers des missions locales ont été maintenus en scolarité ou sont retournés en formation initiale durant l’année 2009. C’est à la fois loin d’être négligeable mais c’est peu, un sixième des jeunes sortant chaque année du système de formation initiale sans diplôme ni qualification. Que soient renforcés les liens entre celui-ci – les lycées, la MGI… – et les missions locales est de toute évidence une bonne orientation. Cependant, d’une part, ces partenariats existent d’ores et déjà sur beaucoup de territoires et, d’autre part, il faut être prudent sur une communication des missions locales auprès des élèves qui pourrait produire l’effet inverse, la tentation de quitter précocement l’école. De toute façon, s’il y a des « marges de progrès », on doit être conscient que le problème de ces 120 000 jeunes ne trouvera que des réponses partielles, je dirais « à la marge » : le modèle méritocratique est en faillite et, comme l’écrit François Dubet (Les places et les chances, 2010, Seuil), le système scolaire reproduit les inégalités sociales à l’opposé du principe sur lequel il repose, l’égalité des chances. Et, si ce même Dubet souligne la « mission écrasante » que supporte l’Éducation nationale, celle-ci peut se consoler : elle est tout aussi « écrasante » pour les missions locales qui jonglent d’acronymes (CIVIS, PPAE…) en priorités gouvernementales, régionales, municipales, tout en devant innover… Atlas porte le monde mais il est à genoux.

Tactique, disjonction…

La dotation nouvelle de 40 millions d’euros est-elle suffisante ? Sachant qu’elle n’est pas pérenne, n’est-ce pas inquiétant ?

P.L. De toute évidence, ces 40 millions ne correspondent pas à l’augmentation du chômage des jeunes et ce n’est même pas la moitié de ce qui est prévu chaque année pour le contrat d’autonomie de Plan Espoir Banlieue dont on connaît les résultats… Le Synami-CFDT, dans une de ses publications, parlait de tout juste « consolider l’existant ». Je n’en suis même pas certain : beaucoup de missions locales sont en très grande difficulté financière et les charges de travail augmentent considérablement : il faut bien accueillir et accompagner non seulement les jeunes primo-demandeurs d’emploi mais également ceux qui reviennent – parce que leur contrat de travail est achevé ou a été interrompu – et ceux qui stagnent dans la file d’attente. Quant au fait que ce financement ne soit pas pérenne, on peut toujours se dire qu’il sera reconduit tant que « la crise » produira ses effets mais, de toute évidence, la bonne solution n’est ni dans un financement au coup-par-coup, tactique et forcé par les évènements, ni dans un financement inscrit dans le marbre qui signifierait qu’on a abandonné tout espoir de laisser derrière nous le « structurel » du chômage. Il faudrait aller vers une généralisation de contractualisations triennales, sur le modèle de la convention pluriannuelle d’objectifs (CPO)… à condition que celles-ci soient pluri-institutionnelles, c’est-à-dire que les collectivités et l’État, ensemble et à l’échelle des terrains, s’accordent. On en est loin. On est toujours dans l’archéologie de l’organisation, le « paradigme de la complication ou de la disjonction » comme le dit Jean-Louis Le Moigne, alors qu’il faudrait être dans celui de la complexité, « l’inter », « le trans »…

Rectificatif…

Ah oui ! Ca, ce n’est plus pour l’hebdomadaire. Je me suis fait sermonner par un lecteur concernant une partie de mon dernier article « Femmes, agriculture, etc. ». J’écrivais : « Rétablir la compétitivité industrielle, c’est se fixer l’objectif de proposer des lecteurs de DVD à 15 euros, comme « nos concurrents chinois ou indiens {qui} sont lancés à pleine vitesse. », citation de Philippe Crouzet, PDG de Vallourec, lue dans Libération.

Observation de ce lecteur : « Les paroles que vous citez de P. Crouzet sont complètement sorties de leur contexte. Il dit exactement l’opposé de ce que vous dîtes sur le fait de vouloir concurrencer les chinois sur les coûts de production. Je vous invite à relire ses dernières interviews… »

Ma réponse : « Je prends connaissance de votre courriel et, puisque vous le dites, je veux bien croire avoir fait une mauvaise interprétation et que M. P. Crouzet ne rejoignait pas toutes les opinions qui se sont exprimées sur le thème « manque de compétitivité = charges trop lourdes », en fait sur la mise au pilori du principe de redistribution dont on sait que beaucoup souhaiteraient le remplacer par des assurances individuelles. Toutefois je ne dispose plus de l’article de Libération. Si vous l’avez, seriez-vous assez aimable pour me le transmettre et, si j’ai à tort mal compris et déformé la pensée de M. P. Crouzet, je me ferais une obligation d’apporter un rectificatif. »

Malheureusement, l’adresse courriel de ce lecteur ne fonctionne pas (message indiquant que, pour évier les spams, le @ est remplacé par un #). C’est en tout cas écrit ici, à toutes fins utiles.

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    « Souffrance au travail, TMS et autres stress, quoique, sans doute ! »

    Après 3 années de CPO, nous y sommes dans « la souffrance au travail » , il n’y a qu’à interroger les salariés, surtout ceux qui ont à gérer (accompagner?) plus de 200 jeunes …

    La pression aux résultats, la logique de « reporting » sont devenu les maitres mots du management en ML/PAIO.

    Le dernier rapport remis à François Fillon « bien être et efficacité au travail » – 10 proposotions pour améliorer la santé psychlogique au travail – est selon moi un rapport à suivre et à appliquer … beaucoup de salariés de ML/PAIO ne s’en porteraient que mieux.

  2. BD dit :

    Je souhaite réagir au mots (maux vécus). Les soupapes de sécurité au sein de nos organismes n’existent pas.
    Les organisations syndicales sont débordées par les souffrances que nous prenons en pleine face. Droit au logement pour les SDF, Droit de travail pour les étrangers, Droit de toucher le minimum pour survivre.
    Parce que certains baissent les bras et se concentrent sur P3, parce que certains se concentrent sur leurs requetes, parce que certains se prennent de face le tiers monde… je souhaite une réaction efficace et violente envers nos financeurs et nos partenaires : la grêve du zèle (p3), l’accès légitime au titre de travailleur social ( Socio-professionnel du conseil ? ) et une négociation permanente pour obtenir des formations qualifiantes en interne.
    Etre sans paraitre…

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