Femmes, agriculture, industrie, cigares et précariat. Revue de presse et Appel.

Publié: mars 5, 2010 dans 1

Allez, quelques lignes qui, à défaut d’être inspirées, sont suggérées par la lecture des journaux qui traînent. On y parle beaucoup de femmes. Pas exclusivement cependant.

Jouanno.

Prenons Le Monde du 2 mars… avec, évidemment à la Une, la tempête et sa cinquantaine de morts qui suscite l’interrogation : « L’aménagement du littoral français en question ». Chantal Jouanno, notre secrétaire d’État chargée de l’écologie, la pauvre, s’exerce au billard à deux bandes : elle annonce que « le président de la République devrait annoncer un plan d’urgence et de consolidation des digues. » Au dernier cheval mort sur la plage de Plestin-les-Grèves pour cause d’inhalation d’algues vertes, François Fillon n’avait pas hésité à quitter Sablé-sur-Sarthe pour les Côtes d’Armor, annonçant un plan d’urgence contre les laitues de mer, Ulva armoricana et Ulva rotundata pour les experts… qui les connaissent depuis quarante ans. Gageons qu’au prochain tremblement de terre, un énième plan d’urgence sera décrété pour reboucher les béances. A la prochaine éruption, un plan pour refroidir la lave. Etc. On s’y fait à l’urgence. Celle-là même qui fait oublier l’essentiel.

Pecresse.

Toujours Le Monde, même date, même président… cette fois préoccupé par les élections régionales en Ile-de-France marquées par « un climat délétère dans les rangs de l’UMP ». Illustration avec une autre ministre, Valérie Pécresse barbie chapeautée d’une casquette SNCF. Sans doute pour séduire l’électorat cheminot. N.S., « agacé », convoque à l’Élysée la contrôleuse d’opérette et les têtes de liste départementales franciliennes. Pas pour leur tirer son chapeau mais pour leur remonter les bretelles. On reste de toute façon dans le vestimentaire. Par ailleurs, cela n’étonne plus personne que le président de la République (« de tous les Français ») soit le chef de file d’un parti qui recense – quand même – 0,2% de la population française.

La fin des paysans.

40 271 agriculteurs avaient demandé le RSA au 31 décembre 2009. Leur revenu moyen a baissé de 34% en 2009, 20% en 2008. A ce rythme, le revenu moyen va rapidement être inférieur à zéro. Ce sera statistiquement original. Pas tous les agriculteurs, qu’on se rassure ! Le prince Albert de Monaco reçoit en effet une subvention de 253 986 € de Bruxelles au titre de la politique agricole commune (PAC). Plutôt que de développer le camping à la ferme ou les circuits courts, les paysans seraient bien mieux inspirés de jouer leur RSA à la roulette ou au Black Jack. Au moins, ça resterait dans la corporation.

Morano.

Cette fois ce n’est plus dans Le Monde mais dans le journal satirique aux pieds palmés paraissant le mercredi. Et c’est en dernière page sous le titre « La crêpière de Morano ». Le gêne celte qui sommeille dans votre commentateur ne peut qu’être stimulé dès lors qu’il s’agit de crêpes. Je résume. Le préfet des Pays de la Loire, charmante région, si ce n’est son département de Loire-Atlantique qui devrait dare-dare réintégrer le giron breton, recrute une nouvelle déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité, la précédente étant partie en retraite. Procédure ordinaire : appel à candidatures, sélection parmi une trentaine d’impétrantes et choix d’Edith Coutant, jusque là directrice de la PJJ de Nantes. Puis silence radio : « Elle attend toujours que Nadine Morano, ministre de la Famille, signe son arrêté de nomination ». Parce qu’entre temps arrive « une figure locale, Annick Le Ridant, grande militante UMP et épouse de l’ex-député UMP Jean-Pierre Le Ridant », écartée par la Préfecture pour une raison simple : « elle ne disposait pas du diplôme minimum requis (licence ou équivalent) pour pouvoir postuler. » Annick Le Ridant admet « connaître Mme Morano » mais ce qui compte c’est son « expérience de terrain : des années dans les milieux associatifs {…} et vingt-cinq années comme crêpière sur le marché, monsieur ! Et mon côté le plus populaire, c’est que je suis la nouvelle Reine du carnaval de Nantes 2010. » On avait eu le Prince Jean en DEUG de droit pour la présidence de l’EPAD. On a désormais une crêpière miss carnaval pour les droits des femmes. C’est ce qu’on appelle l’égalité des chances ou la discrimination positive. Qui trouverait quelque chose à y redire ?

Amara.

Fadela Amara, qu’on ne présente plus, vient d’annoncer que Nice, dont son collègue Christian Estrosi ministre de l’Industrie est maire (deux emplois à mi-temps), bénéficiera d’un des onze « internats d’excellence ». Cela tombe bien : deux frères d’Amara viennent d’être embauchés, l’un au service communication de la mairie de Nice, l’autre au service informatique de la communauté urbaine Nice – Côte d’Azur. Pure coïncidence. D’autant que le premier « suit une formation d’infographiste mais comme stagiaire non rémunéré ». Le Canard ne dit pas si la ministre a fait d’une pierre trois coups en comptabilisant ces fraternelles embauches dans les comptes du contrat d’autonomie, ce qui serait un début d’explication et de réponse à Michel Abhervé qui, homme de peu de foi quoique léonard, la soupçonne de trafiquer les statistiques : « Explosion des contrats d’autonomie ou mensonge éhonté devant la représentation nationale ? »

Travailler plus, gagner moins.

« Industrie. Le mal français », titre Libération du 4 mars 2010. Or, entendu ce même jour aux informations de 9h à France-Culture, un porte-parole du patronat industriel pour qui le désastre industriel trouve sa cause dans l’absence de compétitivité française, elle-même explicable par le coût du travail, bien sûr trop élevé : « Ce n’est pas aux entreprises de supporter les allocations familiales, la maladie, le chômage… » On se dit « Logique, c’est un Medef ou un UIMM » (Union des industries et métiers de la métallurgie)… mais non, c’est largement repris, abondé par N.S. et relayé par Le Monde, cette fois du 5 mars, qui titre un article « L’industrie française reste entravée par le poids des charges sociales ». Ainsi, pour être réduit, le « décrochage franco-allemand » industriel devrait « jouer sur une large palette d’instruments et de tenir, dans la durée, un certain nombre d’objectifs. » Quels instruments ? Quels objectifs ? « La maîtrise du coût du travail (et son corollaire pour le gouvernement, l’absence de coup de pouce au smic et la non-augmentation des cotisations sociales), la baisse de la fiscalité pensant sur les entreprises… » Traduisez : baisser les salaires, maintenir les bas revenus à un étiage minimal, diminuer la part des cotisations sociales au titre de la solidarité – la société – et promouvoir l’épargne privée – la jungle – …

Les cigares du pharaon.

Cela n’a peut-être l’air de rien mais c’est tout à fait frontalement, sans une once de pudeur ni de précaution, la remise en cause de la « société salariale », pour reprendre l’expression de Robert Castel, c’est-à-dire d’une société où les salariés bénéficient avec leur rémunération de protections sociales. Discours d’industriels qui, soit dit en passant, se posent nettement moins de questions d’efficience dès lors qu’il s’agit de l’UIMM que l’on connaît particulièrement généreuse avec ses présidents. Discours d’industriels également opposés à l’égalité des places, dont je parlerai prochainement puisque c’est l’objet du dernier ouvrage de François Dubet, Les places et les chances (Seuil, février 2010), celui-ci écrivant justement « Quand on compare plusieurs pays entre eux, on constate que plus la part des prélèvements sociaux est élevée, moins les inégalités sociales sont fortes. » Mais il est vrai que la réduction des inégalités sociales doit être le cadet des soucis des capitaines d’industrie qui se rêvent en Belmondo déguisé en héritier (1). Sans doute pas plus d’ailleurs que le souci d’édiles tels M. Gewerc, surnommé « le pharaon », président PS de la Région Picardie (la même qui n’a rien compris aux missions locales), dont le surnom se fonde sur son goût de cigares commandés aux frais de la région. Défense de M. Gewerc : « C’était déjà le cas du temps de mon prédécesseur » (Le Monde, 5 mars 2010). Misère… Qu’un piou-piou tente de passer en notes de frais sa consommation tabagique et l’on appréciera la richesse argumentaire et la pertinence de la défense. Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Industriels nietzschéens.

Rétablir la compétitivité industrielle, c’est se fixer l’objectif de proposer des lecteurs de DVD à 15 euros, comme « nos concurrents chinois ou indiens {qui} sont lancés à pleine vitesse. » (2) Pour cela, il n’y a guère d’autre alternative que de baisser les salaires, de supprimer les charges sociales de solidarité nationale. Le discours sur l’innovation est et n’est que de la poudre aux yeux et, d’ailleurs, pourquoi ne parle-t-on pas des « pôles de compétitivité » sensés, précisément dans le domaine industriel et selon une dynamique d’innovation, apporter les réponses au déclin industriel ? Nos industriels, somme toute, sont nietzschéens : ils luttent contre la pesanteur wagnérienne des charges sociales et s’amourachent de la légèreté bizetienne de la flexibilité et de la dérégulation.

Precarios.

Poursuivant la lecture de Libé, on parvient sans difficulté à comprendre la configuration aspirée du marché du travail avec l’article « Portugal, la fronde des precarios ». Inutile de traduire ces « precarios » qui représentent 40% de la population active portugaise. On les appelle également « empresarios forçados », entrepreneurs forcés… ce qui rappellera quelque chose de ce côté des Pyrénées. « Leur salaire moyen ? Moins de 1 000 euros par mois. » Parmi ces precarios, les « reçus verts », équivalent portugais des chèques emploi-service : « Un simple talon de coupons détachables, avec lesquels les employeurs rémunèrent un travail. Ce système maintient toutes les obligations pour le salarié… Mais lui ôte tous les avantages. Alors finis les congés payés, les treizièmes mois, le congé maternité… {…} Le patron est le client. Et le travailleur, un simple prestataire de service, contraint de facturer son travail. A tout moment, cette fragile « relation » peut être rompue. Et, bien sûr, sans la moindre indemnité chômage. » Ce à quoi on peut ajouter, citant robert Castel : « C’est plus généralement la perpétuation d’un état d’insécurité sociale permanente qui affecte la plupart des catégories populaires. J’allais dire « qui infecte ». L’insécurité sociale n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques des individus. Elle induit une « corrosion du caractère » pour reprendre une expression que Richard Sennett emploie dans un autre contexte. » (3)

Appel

Charmante perspective. On se surprend à sourire de désespoir – « comble de l’ironie », dit-on – lorsque l’on sait où il faudrait aller et que l’on constate où l’on va. Reste l’esprit de résistance qui, par exemple, peut s’exprimer via L’appel des appels (près de 80 000 signatures à ce jour) et la lecture de sa charte :

CHARTE DE L’APPEL DES APPELS

Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social.

Réunis sous le nom d’Appel des appels, nous affirmons la nécessité de nous réapproprier une liberté de parole et de pensée bafouée par une société du mépris.

Face à une idéologie oppressive qui promeut le culte de l’argent et la peur de l’autre, 
Face à la souffrance sociale que cette idéologie génère,
Face à la multiplication de prétendues réformes aux conséquences désastreuses,
Face au saccage de nos missions et de nos pratiques professionnelles, Face à la promotion du prêt-à-penser et de procédures managériales et sécuritaires,
Face à la désignation à la vindicte collective de citoyens toujours plus nombreux,
Face à l’abandon progressif des plus fragiles parmi nous…

Nous entendons lutter contre toute politique qui liquide les principes de droit et les valeurs de notre démocratie, issus des Lumières et du Conseil National de la Résistance.

Avec tous ceux et celles qui nous rejoignent, nous nous engageons à  :

• faire le lien entre toutes les réflexions, les initiatives et les mobilisations dans l’esprit de notre appel et les amplifier ;

• constituer un espace public de vigilance vers lequel remonteront les analyses et propositions de professionnels et de citoyens ;

• relayer, par nos comités locaux, notre site Internet et nos actions une parole qui échappe aux processus de normalisation, afin de promouvoir une éthique citoyenne, fondée sur le respect de la dignité humaine comme des libertés publiques et individuelles ;

• construire, en liaison avec les associations et les partenaires qui le souhaitent, un espace d’analyse des politiques fondées sur le culte de la performance et de la norme dont les corollaires sont la peur, l’exclusion, voire l’élimination ;

• donner le plus grand retentissement à tous ceux qui organisent une résistance responsable et non violente aux politiques en cours ;

• soutenir et multiplier les actions visant à dénoncer et combattre les dispositifs de servitude, les atteintes aux libertés fondamentales et la dénaturation de nos métiers ;

• exiger des instances constituées – partis politiques, syndicats, pouvoirs publics – qu’elles s’opposent, par des réponses adaptées, à la démolition des valeurs pour lesquelles nous nous battons.

Décidés à combattre une idéologie de la norme et de la performance qui exige notre soumission et augure d’une civilisation inique et destructrice de l’humain, nous voulons réinventer une société de libertés, de droits, de justice et d’hospitalité.

C’est bien, non ?

A suivre…

(1) L’héritier, film de Philippe Labro avec Jean-Paul Belmondo (1973).

(2) Philippe Crouzet, PDG de Vallourec, groupe industriel de 18 000 salariés.

(3) Robert Castel, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, 2003, Seuil, « La république des idées », p. 29.

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