Quelques considérations sur le chômage, l’emploi, la crise…

Publié: février 10, 2010 dans 1

Illusionnisme.

Le 27 janvier sur TF1, N.S. : « Vous verrez bientôt reculer le chômage. » Deux jours plus tard, la DARES annonce une baisse en décembre 2009 du nombre de chômeurs de catégorie A. Trop fort, N.S. !

Glissement progressif des catégories.

Trublion désenchanteur, Philippe Askenazy fournit quelque explication dans Le Monde Économie du mardi 9 février 2010, « Chômage et boule de cristal ». Rappelons que les chômeurs de catégorie A recouvrent les personnes sans activité durant le mois. Ceux-là ont effectivement diminué… mais à l’inverse le nombre de personnes à la recherche d’un emploi a crû. Cherchez l’erreur… et trouvez la dans la montée en puissance de l’auto-entreprenariat. « Tout le monde peut devenir auto-entrepreneur. Il suffit de quelques minutes pour s’inscrire et commencer une activité libérale, même minime. En deçà d’un plafond variable selon le type d’activité, les personnes doivent simplement, pour chaque recette, payer un forfait social et fiscal. En l’absence de recette, rien n’est dû. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont ainsi adopté ce statut. On en retrouve, parmi les victimes d’un licenciement, d’autant qu’en cas de licenciement collectif, certaines sociétés de reclassement sont rémunérées chaque fois qu’elles convainquent une personne de devenir auto-entrepreneur… même s’il ne gagne rien ! Un sans-emploi devenu auto-entrepreneur conserve ses allocations chômage pendant au plus quinze mois. Elles sont seulement réduites, selon un mode de calcul compliqué, s’il réalise des recettes comme auto-entrepreneur. Mais, dans ce cas, il devient chômeur avec activité réduite, et quitte donc la catégorie A. »

Classer, reclasser, déclasser.

A propos de sociétés de reclassement, Le Monde du même jour, titre sur une page « Les cellules de reclassement réinsèrent finalement peu ». On y lit que « sous l’effet de la crise, les cellules de reclassement ont pullulé en France durant l’année 2009. » Comme quoi, à quelque chose malheur est bon… Même si elles ne sont pas imposées par les textes, les cellules de reclassement sont aujourd’hui considérées comme un élément nécessaire, observait le député Gérard Cherpion, auteur d’un avis sur la question en 2008 : 85% des plans de sauvegarde de l’emploi en prévoyaient une cette même année. Selon une étude de la DARES, en 2005 59,4% des salariés suivis par une cellule de reclassement conventionnée – elles ne le sont pas toutes – se sont reclassés : trois sur dix en CDI, un quart en contrat court et moins de 5% en créant ou en reprenant une activité. Dans La Revue de l’IRES n° 47 « Spécial Restructuration, nouveaux enjeux »(1), Olivier Mazade écrivait que certains prestataires sont tellement obnubilés par les objectifs de reclassement qu’ils peuvent être amenés « à  centrer leurs moyens sur les plus proches de l’emploi et les plus motivés sans se poser la question de savoir pourquoi d’autres personnes ne le sont pas assez. » (2) Ce qui n’étonnera personne parmi les intermédiaires de la politique de l’emploi : effet aussi mécanique que pervers de la confusion entre une culture du résultat et une obligation de résultat.

Paris-Match.

Précisément, toujours l’IRES mais cette fois dans le dernier Chronique de l’IRES (3), Michel Husson signe un article au titre inspiré de la sémantique de Paris-Match (4), « Le choc de la crise, le poids du chômage ». Vingt-deux pages avec beaucoup de graphiques, ça se lit donc assez rapidement et c’est toujours téléchargeable. L’auteur compare l’effet de la crise sur le chômage dans plusieurs pays européens et aux USA. Rappel : depuis le début de la crise, l’Europe a perdu 3,8 millions d’emplois et les États Unis 5,5 millions… « La supposée supériorité du dynamisme de l’emploi (la « grande machine à créer des emplois » contre « l’euro-sclérose ») ne se vérifie plus depuis plusieurs années. » En France, le taux de chômage a crû de 1,7 point… c’est évidemment moins que l’Espagne (+ 8,7 points)… mais nous étions à un niveau déjà élevé comparativement à nos voisins européens. Trois idées à retenir.

Case départ.

« En France, l’ajustement de l’emploi a principalement porté sur l’intérim. Sur la période considérée, 324 000 postes de travail ont été supprimés, dont plus de la moitié (174 000) correspondent à des missions d’intérim. {…} Le chômage partiel s’est étendu puisqu’il concerne aujourd’hui 326 000 salariés. » Sur les 321 616 jeunes suivis par les missions locales qui en 2009 ont accédé à un emploi (tous types hormis contrats en alternance – 5), aucun doute sur la proportion importante de retours à la case départ…

Tout faux.

« Le cas français montre que la contribution de la baisse de la durée du travail – sous des formes diverses : chômage partiel, recours au temps partiel, etc. – est l’une des variables de l’ajustement. Elle permet en effet d’amortir l’impact d’une récession sur l’emploi. La baisse de l’activité conduit naturellement à une baisse du volume de travail, autrement dit du nombre d’heures travaillées. » Tout faux sur le thème des heures supplémentaires exonérées et sur celui du « travailler plus… »

De « relativement optimiste » à « pessimiste ».

Enfin trois scénarios à partir de la question « où va l’emploi ? ». Premier scénario, optimiste, « un rattrapage relativement rapide de la tendance d’avant-crise ». Deuxième scénario, pessimiste, « un décrochage durable ». Troisième scénario, intermédiaire, « un rattrapage de la tendance moyennant une perte en niveau irrécupérable » : « On peut considérer que les dernières prévisions internationales, et notamment l’OCDE, se rapprochent du scénario intermédiaire. » Faute de grives, on mange des merles et, a priori, on se console : certes, on en aura laissé un peu plus au bord de la route mais, vaille que vaille, on s’en sort. Sauf que « … les effets sur l’emploi de ce scénario relativement optimiste ne pourront se faire sentir qu’avec un délai beaucoup plus long que la reprise économique. » Et que le scénario probable de cet article, écrit fin 2009, n’intègre pas le risque d’une seconde crise financière comme celle avec laquelle nous flirtons : ce n’est plus Lehman Brothers mais les pays.

Assainissement.

Cependant, sans même prendre en compte ce nouveau séisme, le diagnostic de Michel Husson évolue du « relativement optimiste » à des « perspectives en ce qui concerne le taux de chômage {qui} ne peuvent être que sombres. La récession actuelle apparaît d’ores et déjà comme beaucoup plus dure que les précédentes. {…} Le taux de chômage est appelé à franchir une marche d’escalier considérable, et difficilement réversible. » A ceci va s’ajouter, charmante perspective pour les piou-piou au portefeuille plat, le fait que « la volonté des entreprises de rétablir leur rentabilité et leur compétitivité va les conduire à freiner la progression des salaires et à réduire au maximum les embauches. » Et, pour couronner le tout, l’état des finances publiques, avec des déficits budgétaires que la crise a considérablement creusés, s’illustrera dans une réduction des dépenses sociales : « Dans une récente conférence de presse (2009), Jean-Claude Trichet a esquissé une telle orientation : le processus d’ajustement structurel devrait commencer, en tout cas, au plus tard lors de la reprise économique. En 2011, il faudra intensifier les efforts d’assainissement… » Chacun, d’où il est, aura déjà constaté que cet « assainissement » n’attend pas 2011 : nombre de collectivités locales ont d’ores et déjà annoncé, au mieux, une « augmentation zéro » de leurs subventions ce qui va poser une équation difficile à résoudre pour les gestionnaires de structures ne serait-ce qu’avec le GVT (glissement vieillesse technicité).

Socialement soutenable ?

Conclusion de Michel Husson : « La période ouverte par la crise sera marquée, du point de vue de l’emploi, par le maintien durable de taux de chômage nettement supérieurs aux niveaux enregistrés avant l’éclatement de la crise. Les éléments de prospective disponibles montrent que l’on ne peut pas compter sur une croissance suffisamment vigoureuse pour éponger le chômage accumulé, même si une « croissance verte » pourrait se révéler plus riche en emplois. Dans une telle configuration, les modalités du partage du travail vont déterminer de manière centrale l’évolution des modèles sociaux. La relative préservation de l’emploi en Europe a en effet été obtenue par des dispositifs qui reviennent en fait à réduire le temps de travail de manière à éviter, au moins en partie, des suppressions d’emplois encore plus massives. Tous ces dispositifs sont en contradiction avec l’esprit des réformes néo-libérales et l’éloge de la résilience des modèles sociaux est donc essentiellement conjoncturel. {…} Une marche d’escalier a été franchie en ce qui concerne, non seulement le taux de chômage mais aussi ce que l’on pourrait appeler le degré de fragmentation des marchés du travail. L’un des enjeux va être alors de savoir si ce fractionnement accru est socialement soutenable. De ce point de vue, il est significatif que l’Organisation internationale du travail mette en avant l’idée d’un partage du travail. »

In-cro-ya-ble ! Le partage du travail ! Voilà un effet heureux de la crise. Solidaires par pragmatisme et contrainte plus que par conviction et engagement… mais solidaires. L’essentiel est là.

(1) Institut de Recherches Economiques et Sociales, 2005.

(2) Olivier Mazade, « Cellules de reclassement et individualisation du traitement du chômage. Le cas de Metaleurop et des Houillères du Nord » (pp. 196-214). Pour celles et ceux qui n’auraient pas eu le courage d’acheter et de lire le remarquable ouvrage, plusieurs fois recommandé sur ce blog, de Danièle Linhart, Perte d’emploi, perte de soi, (avec Rist B. et Durand E., 2002, éditions Erès), ils peuvent télécharger de la même auteure et à partir du même événement (la fermeture des usines Chausson à Creil) « D’un monde à l’autre : la fermeture d’une entreprise », paru dans ce numéro de l’IRES.

(3) IRES, Les acteurs sociaux face à la crise, Chroniques de l’IRES n° 121, novembre 2009,

(4) « Le poids des mots, le choc des photos »…

(5) Données Parcours 3, simulation sur la période du 01/01/2009 au 31/12/2009, extraction CPO national, DGEFP/MIJ/MISI.

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commentaires
  1. pioupiou44 dit :

    Ce texte arrive pour moi en renfort de la nouvelle du jour (enfin d’hier …). L’allocation CIVIS, jusqu’alors limitée à 900 € par an et par jeune, vient d’être doublée : 1800 € par an et par jeune. C’est un maximum. (précision : calcul fait pour notre structure, cela représenterait 66 jeunes ayant droit à 1800 € sur un an donc pas beaucoup tout de même)

    N’est-on pas en train d’acheter une certaine paix sociale du type : « bon, on sait que vous aurez du mal à trouver du boulot cette année, donc on vous file un sous-RSA jeune dont on tait le nom et puis attendez un peu, ça va bien reprendre un jour ou l’autre … »
    Question métaphysique de piou-piou qui mérite d’autres avis.

    Autre question, le piou-piou conseiller est seul maître et juge (avec sa hiérarchie mais devant le jeune, parfois un peu seul) de l’allocation CIVIS. Juge et partie, c’est dangereux si la situation venait à durer ?

    Je suis preneur d’avis, de questions, remarques …

    Sinon, blague du jour, Piou-piou et Cui-Cui sont sur un bateau. Cui-cui tombe à l’eau. Qu’est-ce qui reste ? (pour les non-initiés, Cui-Cui pour CUI contrat unique d’insertion)

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