The show must go on…

Publié: février 5, 2010 dans 1

Resaisir la plume ou, plus exactement, le clavier, le spectacle du monde et par Le Monde fournissant largement matière… Désolé, celle proposée aujourd’hui n’est guère heureuse.

Rigueur.

On se souvient de la très récente affaire Proglio, bel exemple de ce qui anime au plus haut niveau certaines élites généralement aussi peu économes (pour les autres) du discours de la rigueur qu’elles s’arc-boutent sur leurs cassettes, pas audio mais à la manière d’Harpagon. La chose n’est d’ailleurs pas nouvelle : Serge Tchuruk, ex-pédégé d’Alcatel-Alsthom, rêvait à « une entreprise sans usine. », c’est-à-dire sans ouvriers (Wall Street Journal, 26 juin 2001), considérés comme des charges, et augmentait de 55% de sa rémunération entre 2003 et 2004 atteignant 2,3 millions d’euros par an. Par les temps qui courent, il faut s’attendre à d’aussi beaux jours avec ces compassés mais parés de réalisme («… les caisses sont vides…») discours dits « de la rigueur », Rolex au poignet : « Trois années de rigueur pour la dépense publique », à la Une du Monde du 3 février. On continue : « A quelques semaines des élections régionales, le ministre du budget, Eric Woerth, le président de la République, Nicolas Sarkozy, et le premier ministre, François Fillon, ont soigneusement évité de parler de « rigueur ». Mais le message qu’ils délivrent depuis une semaine ne laisse guère de place au doute. {…} la réduction draconienne du rythme de progression de la dépense publique, le gel du budget des ministères, la poursuite de la baisse des effectifs de fonctionnaires, la réforme des retraites… » Qu’on se rassure: les députés, élus du peuple ( ?), avec 6 278 euros de salaire brut, plus 8 949 euros de crédit mensuel pour la rémunération de un à cinq collaborateurs (si la somme n’est pas totalement utilisée le député peut récupérer le reste ou le remettre à son groupe politique), les transports gratuits SNCF (1ère classe) et en taxi à Paris, un quota confortable de déplacements aériens, la mise à disposition d’un parc automobile, une allocation d’aide au retour à l’emploi pendant six mois pour assurer un revenu brut mensuel égal à l’indemnité parlementaire de base et de remarquables prêts d’aide au logement… sauront trouver les mots. Un temps.

Intenses conflictualités.

De toute évidence, les inégalités vont croître, s’agrandir ou, plus exactement, «s’engouffrir » mais, après tout, là non plus guère de nouveauté : pendant que la Cour badinait à Versailles, Louis XVI occupé à trifouiller les serrures et Marie-Antoinette ses amants, l’estomac du peuple analphabète était (a)vide de pain… ce qui justifia doléances puis Bastille et décapitation. La différence, de taille, tient à la visibilité en temps réel de ces inégalités désormais connues de tous, en particulier par la généralisation des (nouvelles) technologies et des réseaux sociaux. Même le plus abruti des téléspectateurs en addiction à TF1 ne peut pas ne pas savoir (1). Sans risque prophétique, on peut donc s’attendre à une forte conflictualité ou, plus exactement, à d’intenses conflictualités, celles-ci étant entendues comme des expressions individuelles et ponctuellement groupales (corporatistes, voire « de classe »), d’autant plus que l’exemplarité des élites n’est plus un garde-fou : cette même affaire Proglio comme celle du Prince Jean et de l’EPAD démontrent que l’intérêt général est une fable, de celle que l’on raconte le soir aux enfants pour les endormir. Mais s’endort-on le ventre vide ? Il faudra poser la question (Opinion Way ?) aux 600 000 chômeurs en fin de droit cette année. Michel de Certeau écrivait dans Critique de la vie quotidienne, « La substance de la vie quotidienne, l’humble et riche « matière humaine », traverse toute aliénation et fonde la désaliénation. » (2). Donc, pas d’aliénation sans que ne s’ouvre la possibilité d’un mouvement de sens inverse, allant dans le sens d’une désaliénation, et prenant la forme d’une résistance à la domination, résistance qui est la réponse des dominés à l’agression qu’ils subissent. (3)

Reculer pour mieux fermer.

Dans un tel contexte, les stratégies politiciennes et aussi celles des grands groupes industriels ont manifestement basculé pour ne devenir que tactiques, c’est-à-dire réglées sur le court terme, le très court terme. En février, on raisonne jusqu’en juin, en fait mars et les élections régionales : « Total reporte la fermeture de la raffinerie de Dunkerque », titre en page 12 le même quotidien… avec « un report de la décision d’ici à la fin juin », lit-on dans l’article. Personne n’est d’ailleurs dupe : « L’intersyndicale affirme qu’il s’agit d’un « report tactique et politique » destiné à ne pas embarrasser l’UMP à six semaines des élections régionales de mars. »

Arrêt de mort.

Parlant des groupes industriels et toujours en page 12, « Cinquante dirigeants exhortent Bruxelles à définir une politique industrielle »… Face à ce qui les attend, ces patrons ont sans aucun doute raison de « pousser un cri d’alarme ». Cependant, d’une part, on les voit venir comme le nez au milieu de la figure avec leurs réserves sur les décisions prises pour réduire les émissions de CO2 – « On ne pose pas les bonnes questions. Le danger serait de mettre en place un système trop vite et que l’on en paie ensuite les conséquences » – comme si le désastre écologique annoncé, lui, pouvait attendre ; d’autre part, on ne manquera pas de s’étonner que ceux qui furent, dans l’économie de production de la première partie du XXè siècle, les figures emblématiques de la réussite et du capitalisme triomphant, des « capitaines d’industrie »… exhortent les pouvoirs publics à définir leur politique ; enfin, force est de constater que, face à la destruction massive des emplois industriels, sans les effets de « déversement » dont parlait Alfred Sauvy (les agriculteurs devenant ouvriers qui devenaient employés, du secteur primaire au secondaire puis au tertiaire, voire au quaternaire), chacun individuellement y concourt : lorsqu’on achète un lecteur de dvd à 15 euros – vérification faite en hypermarché – on signe en tapotant le code de sa carte bancaire l’arrêt de mort de l’industrie en Europe.

Marginaux.

Mort de l’industrie ? En tout cas, de cette industrie. Mais d’autres industries vont naître telles celles dites « vertes ». Un exemple : « 40 millions d’euros. Le montant consacré à la lutte contre les algues vertes en 2010 et 2011 ». C’est toujours dans Le Monde, cette fois celui du 4 février, en page 5. Juste une piqûre de rappel. Il y a trente ans, des marginaux, perpétuels insatisfaits et réfractaires de tout poil, se battaient, bien peu nombreux, contre ce qui n’était plus l’agriculture mais l’industrie agroalimentaire et ce qu’elle impliquait en amont, de l’arasement des talus pour la monoculture à l’élevage intensif en batterie et à l’alimentation du bétail et de la volaille – herbivores, faut-il le rappeler ? – par des granulés à la farine de viande et de poisson avec des adjuvants pharmaceutiques pour jaunir la chair des poulets devenus « au grain », donc plus chers On connaissait déjà, sur les belles plages du Trégor (Saint-Michel-en-Grève…), les algues vertes ; on a connu l’ESB et la vache folle ; on connaît la foudroyante – qualificatif choisi et de circonstance – progression des cancers des voies digestives ; on va connaître l’industrie verte ; on va donc, contraints, se réconcilier avec Schumpeter et son concept de « destruction-créatrice » :  en détruisant, on créée de la richesse. Versus l’optimiste Morin, ces jours-ci plusieurs fois évoqué, ce serait le principe de métamorphose. Il y a des jours où l’on peut douter de l’optimisme.

PPOP.

De l’optimisme, il en faudra face au « projet personnalisé d’orientation professionnelle » (gageons que, d’ici peu, l’acronyme « PPOP » s’imposera dans le langage courant) qui attend le fonctionnaire dont le poste sera supprimé dans sic « le cadre de la réorganisation des services ». Entre nous, n’hésitons pas : la RGPP. C’est en page 12, le 4 février, et tout cela rappellera aux piou-piou « intermédiaires de la politique de l’emploi » d’autres acronymes… Un projet de décret sera présenté le 11 février au Conseil supérieur de la fonction publique dont, en substance, on retiendra qu’un fonctionnaire refusant successivement trois postes proposés pourra être licencié. Bon, convenons que l’on ne parle pas immédiatement de licenciement mais d’une situation de « réorientation professionnelle » durant laquelle, si ces propositions ne sont pas acceptées, le fonctionnaire sera « mis en disponibilité », c’est-à-dire sans salaire, puis, s’il refuse à nouveau trois offres qui pourront être plus éloignées de ses souhaits et de son domicile, enfin licencié. Côté fonctionnaires, ils pourront toujours créer leur propre emploi, « la solution anti-chômage » (avec un point d’interrogation) dans Le Monde Économie du 2 février. Côté usagers, nul doute que ça va aller mieux dans les hôpitaux publics et dans les écoles. Côté piou-piou, on pourra toujours mobiliser les uns et les autres sur des « programmes de réussite éducative » et autres dispositifs tout en s’interrogeant ad libitum sur le risque que des politiques transversales prennent la place du droit commun. Ou du droit réduit en peau de chagrin.

Nizan.

C’est toujours le 4 février sauf que, depuis, ça a évolué : « A Clermont-Ferrand, une Marocaine de 18 ans est sur le point d’être expulsée… » C’est fait. Ce n’est pas dans Le Monde parce que ça s’est passé le lendemain mais, cette fois, c’est un garçon de quinze ans qui s’est pendu à la prison de Rouen. Etat critique hier soir. Qui écrivait « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » ? Ah oui, Paul Nizan, première ligne d’Aden Arabie (4).

Rentrer dans la société. Sortir de l’auberge.

Un sondage IPSOS auprès de 800 adolescents de 15 à 18 ans, publié le 3 février, révèle que les stéréotypes ont la vie dure. Outre une ambivalence sur le thème distinction – reproduction de « faut-il se distinguer des autres ou leur ressembler ? » (41% des jeunes cherchent à être différents mais une moitié considère qu’il peut être dangereux de l’être et 81% estiment que les gens qui ne ressemblent pas aux autres sont régulièrement discriminés), « 92% des filles jugent qu’hommes et femmes doivent se répartir les tâches ménagères, mais ils ne sont plus que 69% des garçons à le penser » et la plupart des jeunes estiment que les hommes « doivent être virils pour être de vrais hommes ». Quant à faire évoluer les organisations, 63% considèrent qu’il faut « rentrer dans le moule » pour faire sa place dans la société. S’ils rentrent comme cela dans la société, on n’est pas sorti de l’auberge car, comme l’écrivait Roland Barthes, « … les représentations collectives ne suivent pas, elles restent des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre. » (5). Le sondage, c’est en page 24 du Monde.

Fripousette et Marinet.

Il y a des jours comme cela où l’on se dit qu’on aurait mieux fait de rester au lit. C’est promis : la prochaine fois, si je ne trouve pas la technique pour incruster dans ce blog un distributeur de Prozac, je fais ma revue de presse à partir de Fripounet et Marisette. Ou de Votre tricot Madame. On va voir.

(1) Le 5 février, 42% des femmes de moins de 50 ans et 45,4% des enfants de 4 à 14 ans qui regardaient la télévision avaient choisi « La Ferme Célébrités ». Sur TF1, évidemment. Dans sa chronique « Écrans », Franck Nouchi conclut par « On conçoit bien que l’enjeu commercial soit considérable. Faut-il pour autant se résoudre à ce que télé-réalité rime à ce point avec vulgarité ? » (Le Monde, 5 février 2010, p. 24).

(2) Tome I, 1958, éd. de L’Arche, p. 109.

(3) Pierre Macherey, « Michel de Certeau et la mystique du quotidien », 2005, Université Lille 3.

(4) {1931} réédition 1960, Maspero.

(5) Roland Barthes, « Bichon chez les nègres », in Mythologies, 1957, Seuil.

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