Disparition

Publié: février 1, 2010 dans 1

Ce fût a priori son dernier combat et il l’a perdu dans la nuit de samedi à dimanche, à deux heures du matin. Le crabe, dit-on. Cela s’est déclaré ce dernier mois d’août, revenant du Burkina Faso, et il n’a fallu six mois pour que Michel referme son parapluie, mangé de l’intérieur par le crustacé, diminué de moitié jusqu’à peser moins de soixante kilos.

En perdant cette bataille, il m’en a fait perdre une autre commune, l’édition à temps de son livre annoncé ici, Semences d’aujourd’hui, Compétences de demain. Je devais samedi prochain lui amener le manuscrit corrigé, mis en page, prêt après le « BAT » (bon à tirer) à tourner sur les rotatives de l’imprimeur. Depuis quelques jours, seul le retenait cet ouvrage. Non par vanité : c’était bien moins « son » livre que celui des quinze jeunes Burkinabés qui s’adressent à nous, occidentaux. Un livre – message, cri et lien entre le Sud et le Nord. Un livre d’humanité.

Ce n’est pourtant pas a posteriori son dernier combat. Sa famille, ses amis saisissent le relais. Une souscription a été lancée, l’intégralité des ventes de cet ouvrage devant servir au développement de structures et d’actions de formation pour les jeunes Burkinabés de Réo (1) Déjà deux cents ouvrages ont été pré-acquis. Je ne peux, à ce stade, que rapporter ici la préface… qu’il me reste à reprendre à l’imparfait, pour lui Michel, mais aussi au futur, pour son projet.

Préface

Fraternité, altérité et engagement

Ce n’est pas qu’avec plaisir mais avec bonheur que j’accueille au sein des « Panseurs sociaux » l’ouvrage de Michel Gauchard et de jeunes Burkinabés, Semences d’aujourd’hui, Compétences de demain. Trois raisons à ce bonheur. La première est égoïste. La deuxième tient précisément à cette collection. La troisième est de fond.

Réglons immédiatement la motivation égoïste ou, du moins, très personnelle. Michel et moi nous sommes connus il y a désormais plus de trente ans. Ce devait être en 1978 et tous les deux, jeunes éducateurs, travaillions dans un Foyer de l’Enfance auprès d’adolescents, à l’époque dits « cas sociaux » dans la nomenclature de l’Enfance inadaptée. Ce qui fût au départ une sympathie devint un compagnonnage et aboutit (rapidement) en amitié. Une amitié qui, bien entendu, n’attendit guère pour enjamber les hauts murs de cet établissement et déborda sur de multiples combats dont on peut dire a posteriori que le dénominateur commun était la justice sociale. Il est vrai qu’à cette époque les occasions de mobilisation ne manquaient pas, avec beaucoup d’« anti » (psychiatrie, nucléaire, militaire…) et sans doute insuffisamment de « pro ». Consolation : la longévité des carrières politiques fait qu’aujourd’hui les mêmes qui discréditaient hier nos combats les reprennent à leur actif comme s’ils en avaient été de tout temps les plus fervents prosélytes. Ce qui signifie que nous n’avions sans doute pas tout à fait tort dans nos engagements communs. L’arrivée dans le couple que Michel formait avec son épouse Clotilde de Nicolas puis de Jean-Charles et enfin, synchroniquement, des jumeaux Antoine et Marie aurait pu pondérer son engagement et, par voie de conséquence, le nôtre ensemble. Ce ne fût pas le cas, tout au contraire : loin de le ralentir et comme le plongeur en apnée reprend son souffle (je fus son initiateur du côté de Primel Trégastel, entre Morlaix et Lannion), la coquille familiale lui insufflait des forces pour le reste… et réciproquement ; elle ne fût jamais un prétexte pour moins s’investir dans ce que nous jugions comme un impératif moral dont nous avions fait notre règle éthique commune, partagée. C’est donc de l’ouvrage d’un ami très cher dont il s’agit ici.

Deuxième raison, « Les Panseurs sociaux ». Cette collection, ouverte en 2003 avec le premier tome des Bricoleurs de l’indicible, s’est faite une spécialité de penser le social qui panse. Il y a à dire, ne serait-ce qu’à partir des jeunes, de leur insertion et de celles et ceux les accompagnent, les aident. Logiquement, les missions locales occupèrent la place, toute la place. Ce livre arrive donc à point car, s’il s’agit toujours de jeunes et d’insertion, cela se passe sur le continent noir, au Burkina Faso. Lisant dans cet ouvrage les témoignages des quinze jeunes, on en sort ambivalent car s’y mêlent ombre et lumière, désespoir et espoir, déterminisme et volontarisme. On ne peut départager, choisir l’un contre l’autre. Tout juste cependant les organiser dans le temps.

Le premier temps est obscur. C’est celui de l’injustice qui pèse – ce verbe est faible – sur ces enfants qui deviennent jeunes et, pour certains, aujourd’hui adultes : être né quelque part n’est pas innocent, n’est pas rien. Ce temps est marqué par la mort – les décès de parents sont presque toujours présents dans chaque histoire de vie – et par le ballottement de ces petits et petites d’homme d’oncles en cousins, de grands parents en « blancs » parrains. Si la famille est élargie, ce qui est souvent traduit par une large solidarité (« mécanique », disent les sociologues), chaque membre de celle-ci est agi plus qu’acteur. Restent des interstices, des débrouillardises, de petits espaces dans lesquels ça bricole, ça colmate, ça tente de s’échapper au jour le jour à la pauvreté. L’histoire est celle des « gens de peu », comme l’écrivait affectueusement Pierre Sansot (2), et même de très peu. Elle est aussi celle de « la misère du monde », cette fois pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu (3), bien loin, très loin des paillettes du spectacle du monde donné en pâture dans les médias. Il n’y a aucun exotisme dans ce Burkina Faso. Il y a de la peine.

Mais le second temps de lecture est lumineux. Car tous ces jeunes, excepté l’un d’entre eux, Moïse, trouvent en eux l’énergie d’espérer, cet optimisme de la volonté qui doit coûte que coûte succéder au pessimisme de la raison. Cette résilience force le respect – serions-nous capables, tout emmaillotés et sur-assurés que nous sommes dans notre civilisation de consommation, d’autant de courage ? – et l’adhésion. Entendons-nous : il ne s’agit pas d’adhérer le temps d’une lecture, petit arrangement avec notre éthique sur un mode cathartique, mais de contribuer, c’est-à-dire de s’engager auprès d’eux. Comme Michel et comme d’autres. L’engagement des uns, eux là-bas, est une invite à l’engagement des autres, nous ici. Le fil conducteur, le commun entre eux et nous, est simple, d’évidence : c’est celui du pari de ce qui a conduit Michel au Burkina Faso et c’est cet immense investissement qu’expriment les jeunes, l’éducation et la formation.

La troisième raison du bonheur découle de ce qui précède et pourrait s’appeler, non dans sa version « guainoïsée » mais bien dans celle d’Edgar Morin, « une politique de civilisation » (4) dans et pour laquelle il appelle à une « éthique de la résistance {…} éthique première ou ultime pour un temps de ténèbres » ainsi qu’à une « incitation aux bonnes volontés », l’expression pouvant prêter – à tort – au sourire compassionnel car il s’agit de « revenir à l’appel aux bonnes volontés et à leur demander de s’entr’associer pour sauver l’humanité du désastre. » Il s’agit donc de fraternité, d’altérité et d’engagement. A l’opposé de l’égoïsme, de l’ego et du repli derrière des frontières-murs qui inévitablement craqueront. Les murs que l’on érige sont destinés à s’effondrer.

Cet ouvrage, outre ce qu’il nous dit de l’humain sous toutes ses facettes, depuis la chicotte jusqu’au bonheur d’une bonne moyenne ou d’un succès au BEPC, constitue une excellente illustration des « trois principes d’espérance dans la désespérance », autre référence à ce géant sur les épaules duquel je grimpe pour voir plus loin, que Morin propose pour « une ère écologique » (5). Le premier principe est celui de l’improbable. Qui sait si la dictature économique sur les finalités humaines ne franchira pas un seuil et ne bifurquera pas raisonnablement vers plus d’humanité ? Le deuxième principe est celui des « potentialités humaines non encore actualisées » qui repose sur la capacité des acteurs à s’organiser, non dans une perspective corporatiste mais dans celle d’une mutualisation et d’une émergence d’innovations sociales et d’argumentaires convaincants, robustes, transmissibles, communicables. Le troisième principe est celui de la métamorphose selon lequel « un système qui n’arrive pas à traiter ses problèmes vitaux, ou bien se désintègre, ou bien arrive à se métamorphoser en un métasystème plus riche, plus complexe, capable de traiter ses problèmes. »

Je vous laisse à l’émotion et à la passion, à la raison et à la réalisation.

Philippe Labbé

(1) Chèque de 25 € à l’ordre de Association ZIN TIN 1, rue Saint-Exupéry 29200 Brest, correspondant au prix du livre avec le port.

(2) Pierre Sansot, Les gens de peu, 1992, PUF.

(3) Pierre Bourdieu, La misère du monde, 1993, Seuil.

(4) Edgar Morin et Sami Naïr, Une politique de civilisation, 1997, Arléa.

(4) Edgar Morin, L’an I de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, Taillandier.

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commentaires
  1. Labbe Claude dit :

    En voyant le visage de ton ami, je me souviens des quelques moments que tu nous as permis de partager ensemble. Le dernier étant à l’occasion du mariage de Sarah. Je ne savais pas que Michel aimait le Burkina Faso. C’est un point commun que nous avions avec lui. Nous aurions aimé échanger sur ce pays de cœur. Ce sera donc pour un autre jour, plus tard…
    Claude et Monique

  2. Une fidèle dit :

    Au revoir Bibiche.
    Heureuse de t’avoir croisé.

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