Ce jour dans Le Monde

Publié: janvier 30, 2010 dans 1

Voici quelque temps que nous n’avions décortiqué le « quotidien du soir ». Prenons celui daté du 28 janvier 2010 et, à la façon du Chat botté, enjambons monts et vallées des rubriques « Planète », « International », « Europe », « Économie »… sans même omettre les petites annonces « Immobilier » grâce auxquelles, en se précipitant chez John Arthur & Tiffen, une agence, on aura peut-être la chance d’acquérir un trois pièces de 80 m2 pour trois fois rien, 800 000 euros. Dans le 8ème. Feuilletons…

A la Une, mauvaise nouvelle pour les femmes afghanes : « Dialoguer avec les Talibans : nouvelle stratégie en Afghanistan ». Ca déçoit et ça promet. Déception parce que, à force de voir des Bruce Willy emmaillotés dans la bannière étoilée parvenir seuls à éradiquer des multitudes aussi pléthoriques qu’eurasiennes ou arabes, donc fourbes, on y croyait à la suprématie technologique accoudée sur la certitude du bon droit et de la morale occidentalo-anthropocentrée. Promesse car on sait ce qui attend les femmes : exactement l’inverse de la loi poussée ici par Coppée. Consolation : ça ne restera probablement pas contingenté aux frontières afghanes, certains s’y emploient tels Anjem Choudary, sujet britannique de sa gracieuse majesté d’origine pakistanaise, prosélyte Outre Manche de la charia : « Si le terrorisme, c’est vouloir faire régner la charia, alors je suis le plus grand terroriste du coin. » Charmant personnage. C’est en page trois.

Juste en face, page deux, « L’obésité est devenue un véritable enjeu de santé publique ». Nouvelle consolation, cette fois pour les Afghans : ça concerne assez peu les pays en voie de développement. Du moins, pas encore.

Page 4, « Le Conseil de l’Europe s’interroge sur l’influence de l’industrie pharmaceutique dans la gestion de la pandémie ». Le Conseil de l’Europe « s’interroge » aujourd’hui sur ce qui interrogeait nombre de citoyens sceptiques il y a plusieurs mois. Illustration : en sautant quelques pages pour arriver à la 14, sous le titre « Daniel Vasella quitte la direction de Novartis sur un bila impressionnant », on peut lire « La pandémie de grippe A a également contribué à doper les performances de Novartis. Les ventes de vaccins ont généré un chiffre d’affaires additionnel d’un milliard d’euros. Le groupe a livré plus de 100 millions de doses. » Si, sur le même principe que de mettre les villes à la campagne, on avait mis les citoyens au Conseil de l’Europe, le principe de précaution n’aurait pas été celui de la démesure et de l’absurde. A ce propos, il n’y a pas que l’Europe et l’on peut lire l’article de l’ami Michel Abhervé, « Du bon usage des contrats aidés : payer les gens à rester chez eux », dans lequel on apprend que, sur Paris, plus de cent personnes ont été embauchées « pour assurer, dans le cadre d’un contrat C.A.E. de 6 mois, le travail administratif des centres de vaccination contre la grippe. Les centres ayant fermé en raison de la fin de l’épidémie (le seul centre parisien encore ouvert fermera ses portes le 30 Janvier),  proclamée officiellement le 13 Janvier 2010, ces personnes sont chez elle, payées à ne rien faire, et pourront rester dans cette situation jusqu’au 4 ou au 21 Juin 2010, date du terme de leur contrat. »… Gouverner, c’est prévoir.

Une page entière, la 10, avec schémas à l’appui, « Lutte contre les déficits : l’État veut enrôler les élus ». L’enrôlement n’est pas gagné, ni aujourd’hui, ni probablement demain au regard des pronostics pour les régionales (« Poussée du PS au premier tour des régionales, selon l’IFOP », page 11 : pour qu’après le spectacle d’une année 2009 aussi déchirée que déprimante et chaotique, qui se poursuit ces jours avec Georges Frêche, le PS constitue une alternative crédible fournit la mesure du délabrement politique). D’autant plus qu’un graphique est sans appel : sur l’histogramme de la dette publique culminant à presque 1 500 milliards d’euros, la part incombant à l’État de ce gouffre paradoxalement anapurnesque atteint 79,5% contre 9,7% pour les collectivités locales et 3,3% pour la sécurité sociale. Nul doute que ce prochain grand chantier auquel veut s’attaquer N.S. sera l’occasion de renforcer la pression sur les boucs émifonctionnaires. Pendant ce temps, l’autre économie, moins marchande que financière, se frotte les mains au Forum de Davos : sous le titre « Les riches vont mieux, l’industrie du luxe aussi », page 15, on lit « Les grandes fortunes de ce monde ont retrouvé le goût des produits de luxe dans les derniers mois de 2009. » Alléluia ! Parcourant cet article, on enrichit son vocabulaire avec le vocable de « ploutonerie », « terme avancé en 2006 par le stratège de Citigroup Ajay Kapur pour qualifier les situations où l’économie est contrôlée par une minorité très riche. » Autre temps, autre vocabulaire : le 28 octobre 1934, à la tribune du congrès radical de Nantes, Edouard Daladier lançait le slogan des « deux cents familles », maîtresses occultes des destinées françaises. Cette formule a fait recette, contribuant à la victoire du Front populaire.

Précisément, page 13 et avec l’article « Ces sociétés qui s’évadent vers les paradis fiscaux », on apprend, si ce n’était déjà connu, que l’ami Google qui s’affiche sur nos ordinateurs lorsque l’addiction connectionniste nous tenaille est « une multinationale richissime qui peut en toute légalité alléger la charge de son impôt en s’installant dans un pays à la fiscalité douce, voire inexistante. Un paradis fiscal. » En l’occurrence, l’Irlande. C’est à n’y rien comprendre ! Il semblait qu’il en était fini de ces paradis… de toute façon insuffisamment visités par les 212 millions de personnes au chômage dans le monde, « ce qui représente un taux de chômage de 6,6% et une hausse de 34 millions par rapport à 2007, avant la crise, selon le Bureau international du Travail. {…} Le chômage des jeunes s’est aggravé en 2009 avec 83 millions de sans emploi contre 74 millions en 2008 et 72,5 millions en 2007. » (page 14). Les pauvres, qui refusent obstinément de skier au Lichtenstein ou de bronzer aux Caraïbes, n’ont toujours pas compris qu’il fallait être mobile. Quant à la comptabilité du chômage mondial par le BIT, elle laisse dubitatif lorsque l’on connaît par exemple la situation d’économie de survie de nombre de pays africains où l’inscription au chômage est au mieux irréelle.

Mais à qui se fier ? C’est la conclusion à laquelle on aboutit au terme de l’article, sur une pleine page, la 16, « Les oracles des marchés ». Il s’agit des agences de notation dont on se souviendra qu’une d’entre elles, Enron, était notée AAA, le must, quelques jours avant sa spectaculaire faillite. Il y a quarante-deux ans, des trublions interrogeaient : « La police nous protège mais qui nous protège de la police ? » C’est au finalement même raisonnement que l’on arrive. A propos d’être protégé de la police, non par elle, « Les statistiques officielles sous-estiment le nombre réel de gardes à vue ». C’est en page 12. On appréciera le témoignage, dans un encart, d’Isabelle D., responsable juridique de soixante ans dans une banque, gardée à vue et menottée : « J’ai été traitée comme une criminelle avec photos de face et de profil, prise d’empreintes. Je ne peux plus regarder un policier dans la rue. J’ai peur. »

Allez, un peu de bonheur pour finir : c’est en page 4 avec une photo de jeunes serrés en chaîne d’union. Ce n’est pas à Davos mais à Porto Alegre où Lula da Silva, président brésilien, s’est rendu… avant d’aller recevoir le prix de « L’homme d’État mondial ». Où ça ? A Davos. La boucle est bouclée.

Fermons le ban. Provisoirement.

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commentaires
  1. Labbe Claude dit :

    Bonsoir,
    Merci pour cette passionnante revue du Monde du 28. Je ne connaissais pas le terme « bouc émifonctionnaire » ; pas mal !
    Une de mes amies m’a annoncé cet après-midi qu’elle mariait sa seconde fille à un trader…un français de Londres ! Sa première est mariée à un financier. La 3ème envisage de faire promoteur immobilier (fini le mythe de l’hôtesse de l’air !).
    Ce que je ne comprends pas, c’est que quand je te lis tu ne nous parles jamais de cette jeunesse qui se lève tôt, bosse tard, gagne « un max », etc. T’es sélectif ou quoi ?

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