Jeunesse(s) : sur-place ou déplacement ?

Publié: janvier 25, 2010 dans 1

Spécial copinage…

J’ai été contacté par Raphaël Wintrebert, un sociologue qui a créé un blog consacré à une thématique nous intéressant puisque s’appelant « Observatoire Jeunes et Travail », soit en termes de lien internet http://www.ob-jet.fr , « ob » pour « observatoire » et « jet » pour « Jeunes Et Travail » (j’ai trouvé tout seul !). Invitation à y aller fureter.

Son dernier article « Confiance dans l’avenir et progrès : la rupture du contrat moral » correspond d’ailleurs pour partie à ma contribution « Jeunes et entreprises : entre(et)prendre ensemble » du 21 janvier.

Une réaction sur un commentaire de « Sara » (sans « h » ?) à cet article et la réponse de Raphaël…

Sara(h)…

« C’était justement ça le message que j’avais retenu le plus de votre étude sur les jeunes : l’absence d’un « projet », individuel mais surtout collectif… L’engagement politique ne le donne plus, l’appartenance à une nation non plus, la religion n’en parlons même pas, l’Europe ne passionne plus…
Même l’hédonisme individualiste des années 80 supposait un but vers lequel tendre, un objectif à atteindre, un demain qui serait meilleur que le présent.
La génération actuelle est donc la première à faire du sur place ? »

Réponse de Raphaël…

« Je ne sais pas si c’est du sur place mais il est certain qu’il y a un très fort sentiment de résignation. Ceux qui ont la chance d’être « bien nés » ont tendance à poursuivre leur chemin personnel, recherchant effectivement l’hédonisme, mobilisant leurs ressources et leurs réseaux propres, sans guère se soucier de participer à un projet collectif (national, communautaire, religieux…). Et ceux qui sont moins bien nés font comme ils peuvent sans attendre grand chose de la collectivité. Ce n’est pas complètement nouveau (disons depuis la fin des années 1980) mais cela s’aggrave et sonne le glas des mobilisations politiques du passé (d’autres formes de protestations plus ponctuelles, plus radicales ou violentes parfois, apparaissent mais ne sont pas intégrées à un projet)… »

Résignés, les jeunes ? Pas si sûr.

Un mot sur le projet collectif « des jeunes »… C’est un peu à chaud et, sans aucun doute, cela exigerait bien plus. Mais on y reviendra.

Un paradoxe du projet est que, d’un côté, il est adapté à l’incertitude (lorsque l’avenir est tracé, le programme suffit) alors que, d’un autre côté, lorsque le présent est trop menaçant, la notion de projet s’écroule, se dissout ou s’évapore, au choix : pour se projeter, il faut en effet être assuré du présent –déjà pouvoir répondre aux besoins primaires – afin de, un peu comme un sprinter sur ses starting blocks, s’appuyer sur un actif constitué pour s’élancer. Les racines et les rameaux, etc. Or l’actif ne se constitue pas puisque, comme indiqué dans ma contribution du 21, les expérimentations ne se sédimentent pas en expérience. Quant à être assuré du présent, le moins que l’on puisse dire est que le compte n’y est pas et que, subséquemment, « les jeunes » (toujours avec cette réserve sur le risque de l’agrégation abusive) vivent (dans) le présent, pour ne pas dire sont soumis à l’urgentéisme. Avec, en plus, cette accélération du temps (« culte de la nanoseconde ») qui ne peut que secréter de l’anomie (maladie sociale) puisque les apprentissages, c’est-à-dire l’acculturation, ne sont raisonnablement pas possibles. De ce fait, l’engagement – qui correspond à une posture, qui est un comportement ancré, et qui se réalise sur du, au moins, moyen terme – est souvent difficile, sinon impossible. La sociabilité s’approche d’un zapping affinitaire. Cela fait d’ailleurs longtemps que les responsables de clubs sportifs ont constaté l’abandon d’une « carrière » de plusieurs années de leurs adhérents… devenus pour la plupart simples usagers et consommateurs. Quant au sociétal (et politique), il s’exprime par à-coups, répondant sans doute plus au registre de l’émotion qu’à celui de convictions basées sur l’analyse.

Cette expression se retrouve dans des grandes manifestations collectives festives (ceci étant, la vision du bonheur partagé par des jeunes lors d’un concert est bien plus jouissive que le spectacle désolant des supporters lors d’un match de foot… rappelant la « psychologie de masse du fascisme » – 1). Cette communion tribale répond aux besoins d’appartenance et d’identification collectives (à l’inverse de l’anonymisation signifiée par l’appellation « génération Y »). Elle exprime un engagement à la fois fort (physique, sensoriel, psychique) tout en étant contingenté (et, donc, maîtrisé) dans le temps, comme celui de la situation identique ou en tout cas proche d’une manifestation (entendue classiquement, « Bastille – Nation »). Sauf que, dans ce second cas, ce qui unit c’est la revendication et le projet de changement, et que la manifestation est l’expression ponctuelle et massive d’un engagement que l’on retrouve, en pointillé ou soutenu, plus permanent et sérié à l’échelle du groupe professionnel (syndicalisme) ou militant. On a vu que ces modalités sont, sauf exceptions, en perte sérieuse pour ne pas dire vertigineuse de vitesse, singulièrement parmi les jeunes… pour des raisons d’ailleurs qui ne tiennent pas qu’à eux (gérontocratie, embolie dans circulation des élites avec une pyramide de Pareto dont le sommet est occupé par les baby-boomers vieillissants : il est vrai que la soupe est aussi bonne en haut du cocotier que le brouet est insipide à sa base…).

A cette aussi brève que vigoureuse communion jeune, sorte d’orgasme collectif et générationnel « psychoaffectivophysique », correspond également une fonction cathartique : on expulse ensemble la culpabilité de ne pas être « l’animal social », donc solidaire, dont parlait Aristote. C’est aujourd’hui Haïti. Ce sera demain le Téléthon. Au rythme où la planète avance, nul doute que les chaos fourniront suffisamment d’occasions. C’est une respiration humaine saccadée : on expulse la culpabilité et l’on aspire goulûment l’air du collectif solidaire, comme un plongeur en fin d’apnée qui jaillit de l’eau, pour replonger dans le tourbillon affinitaire et la préoccupation individualiste.

Il est donc plus que probable que les jeunes étant naturellement et mécaniquement appelés à remplacer leurs aînés, on va observer une modification importante du rapport au sociétal et au politique, même si, devenant adultes, les jeunes les mieux dotés tenteront de maintenir à leur profit un système où ils trouveront une place de choix.

« … d’autres formes de protestations plus ponctuelles, plus radicales ou violentes parfois, apparaissent… », écrit Raphaël. Eh oui, pour la ponctualité et la violence ! Plus de réserve sur la radicalité si celle-ci est entendue comme « allant à la racine » car, pour cela, le sensoriel ne suffit pas : il faut la réflexion et la réflexivité… qui exigent du temps.

Peut-on dès lors parler de « très fort sentiment de résignation » ? Il y a, incontestablement, un pragmatisme dans lequel s’inscrit cette nécessité dont on fait vertu et qui, par exemple, permet de secondariser le travail pour moins souffrir de sa rareté. C’est, on doit le reconnaître, au minimum intelligent. Il y a également, vis-à-vis de « la chose politique », une mise à distance, sans doute une défiance quant aux possibilités de la faire évoluer… et pour cause puisque l’édifice, pourtant branlant, paraît sinon bien arrimé du moins solidement barricadé – réminiscence de 68 ? – par la génération non pas « Y » mais « X », c’est-à-dire les baby-boomers grisonnants. Plutôt que résignation et aussi plutôt que confrontation, la jeunesse opte peut-être pour une autre stratégie, celle du déplacement. La théorie des jeux nous apprend que, pour changer, on peut redistribuer les cartes, changer les règles du jeu, changer les joueurs ou arrêter la partie. A défaut de redistribuer les cartes qui sont dans les mains de joueurs insiders difficiles à changer, la jeunesse n’est-elle pas en train de changer les règles du jeu, ceci progressivement et de son côté, attendant finalement assez patiemment que la « génération X » soit marquée par l’obsolescence ? Ce qui, inévitablement, se produira… d’autant plus que cette dernière, affectée du jeunisme (2), est contrainte non seulement de suivre mais, désappointée, d’abonder.

Passé le constat, somme toute assez partagé, reste la question de la transmission intergénérationnelle car, si le zapping affinitaire et la mobilisation cathartique ne suffiront assurément pas pour changer de logiciel de la société, pas plus que l’agrégation des multiples communions ponctuelles ne constituera un projet politique, comment procéder ? Il me semble qu’une réhabilitation de l’éducation populaire est à l’ordre du jour. Avec les notions d’engagement et d’éducation populaire, il y a un nœud à défaire puis quelque chose à tresser. On en reparlera.

P.S. Le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) : des chefs d’entreprise convaincus, de l’humanisme, une conscience… Rien que du bon. Des employeurs avec lesquels – enfin ! – on peut travailler. Reste que, l’autre soir, j’ai appris qu’on recensait trois milles et quelques jeunes dirigeants. Trois milles, pour toute la France ! On n’en est pas sorti…

(1) Wilhelm Reich, 1972, Payot.

(2) Jean-Pierre Boutinet, L’immaturité de la vie adulte, 1998, PUF, « Le sociologue ».

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commentaires
  1. Sara sans h dit :

    Oui, c’est Sara sans « h »…je sais encore à peu près écrire mon propre nom (qui, soit dit en passant, n’est pas exclusivement français, d’où les différentes façons de l’épeler)…

    Je trouve que vous n’êtes pas très clair dans votre réponse. Vous commencez par décrire très bien cette impossibilité d’engagement sur le long terme, cette tendance à vivre dans le présent, faute d’une base solide sur laquelle pouvoir construire son avenir.
    Et je trouve que la définition « orgasme collectif et générationnel psychoaffectivophysique », bien qu’un peu compliquée, rend bien ce besoin de communion dans l’instant, sans but véritable, sans projection.

    Mais quand vous passez à expliquer pourquoi cela n’implique pas un sentiment de résignation de la part de cette génération, vous devenez flou…qu’est-ce que vous entendez par « déplacement », par « changer les règles du jeu »? Qu’est-ce que la résignation sinon justement un « déplacement » à l’intérieur de soi, dans un endroit où on ne peut pas être atteint, où on est à l’abri des désillusions car on n’est pas touché par les illusions?

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