Génération sacrifiée

Publié: janvier 20, 2010 dans 1

Paru sous forme d’interview dans l’excellente revue Partage (n° 206, septembre-octobre 2009), l’article de Louis Chauvel « Une génération sacrifiée », est un constat accablant sur le système français concernant l’intégration de la jeunesse. Ce constat est, entre autres, issu d’une étude internationale, titre en anglais mais aisément décryptable y compris pour  les non-initiés : A Young Generation Under Pressure? The Financial Situation and the « Rush Hour » of the Cohorts 1970-1985 in a Generational Comparison (1).

Louis Chauvel est également l’auteur de Les classes moyennes à la dérive, paru en 2006 dans la collection « La République des idées » chez Seuil, plusieurs fois cité ici.

Chauvel, comme on le dit, met les pieds dans le plat, n’y va pas à demi-mots. Animant hier et avant-hier une formation « Culture commune » auprès de jeunes professionnelles (que des femmes) de missions locales bretonnes, je les sentais à la fois animées par cet esprit d’engagement que l’on trouve (encore ?) dans le réseau et conscientes du risque que tout cela risquait de ne conduire à rien, sinon à une immense déception des jeunes. Moins par une connaissance éprouvée du travail d’insertion que par une sensibilité immédiate et par le constat quotidien que, malgré des efforts, l’accès à l’emploi était mission impossible ou quasi-impossible, elles se retrouveraient sans doute, par leur expertise pratique du quotidien, dans les propos de Chauvel.

Le cas français, s’il est dramatique pour la jeunesse, n’est cependant pas unique : de « la génération à 600 euros » en Grèce aux « milleuristas » en Espagne, ces encore jeunes de 35 ans « titulaires de diplômes universitaires, vivant le déclassement économique avec 1 000 euros mensuels, ce qui est insuffisant pour se loger, d’où une dépendance infinie à l’égard des parents. » Les pays nordiques s’en sortent cependant mieux. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’existe un large consensus, « un engagement collectif », pour sauver la jeune génération en l’impliquant tôt dans la vie professionnelle et sociale et sans la dissocier des générations plus âgées : « … le système demeure réformable de façon négociée. Dans cette logique, retourner à l’université à 35 ou 40 ans est normal voire essentiel : l’université s’adresse à la totalité de la population quel que soit son âge. En France, au contraire, l’université est faite pour les jeunes : les gens font le plein d’éducation pour toute leur vie et traversent un long désert jusqu’à l’université du troisième âge. La logique de sauvegarde de l’employabilité dans les pays nordiques, même si elle n’est pas simple, et exige des soutiens publics massifs – 6% du PIB suédois sont consacrés à la formation continue des adultes contre un peu plus de 1% en France – est une des dimensions de l’investissement générationnel. »

Cette implication dans la vie professionnelle et sociale, c’est aussi un taux de syndicalisation à 23 ans de 50% en Suède… et proche de zéro en France. « L’investissement dans les générations futures ne se limite pas à l’économie ; il ne se réduit pas au financement de l’université. C’est aussi dans l’ordre syndical, politique, intellectuel, que les jeunes Suédois sont considérés comme de vrais adultes ayant d’emblée un droit à la parole. »

Pareto…

Outre l’indissociabilité entre le professionnel et le social de cette conception de la socialisation, qui renvoie évidemment au juste principe de l’approche globale, ce que dit Louis Chauvel fait spontanément penser au schéma de « la circulation des élites » de Pareto (2). Pour aller vite, on peut considérer une société comme une pyramide : en bas, les exécutants ; en haut, les élites. Pour que cette société fonctionne bien, il faut qu’elle soit animée d’un double mouvement contraire, ascendant et descendant, un peu selon le modèle organique d’une circulation du sang dans le corps. Le langage populaire, parlant de la jeunesse, ne s’y trompe pas : « un sang nouveau ». Enfin… cela avant qu’à la jeunesse soit plutôt associée la notion de « problème » ! Ascendant, les membres méritants au bas de la pyramide doivent pouvoir accéder aux responsabilités (c’est le thème de l’ascenseur social, de la mobilité sociale, du modèle méritocratique républicain véhiculé il fût un temps par l’école) ; descendant, les membres défaillants en haut de la pyramide doivent être renvoyés à la base.

Gérontocratie…

On en est loin ! A titre d’illustration, on peut s’intéresser à l’âge moyen des adhérents d’un parti politique – 44 ans chez les Verts… les plus « jeunes » – (3) ou à celui des représentants élus. Sous la plume de Gabriel Arnoux, le Centre d’Analyse Stratégique a publié en avril 2007 une note, « L’Assemblée nationale est-elle trop âgée ? » (4), comparant l’âge moyen des représentants élus dans cinq pays européens (France, Allemagne, Espagne, Slovénie, Suède) : la France occupe la lanterne rouge avec 57,5 ans, soit dix ans de plus que la Suède. Ainsi « Les jeunes sont d’autant moins légitimes dans la sphère politique qu’étant hors de la sphère du travail, il leur manque une légitimité de fond. Comme ils chôment ou font des stages, on considère qu’ils n’ont pas à s’exprimer sur l’avenir de la société. Comme ils ont raté leur entrée dans le système, ils peuvent travailler dans des ONG, lancer des actions et des mouvements comme Jeudi noir ou Génération précaire, mais ils demeurent des outsiders de la politique réelle. Il ne leur reste que les domaines où la politique se fait sans moyens : au niveau local, dans les associations, sans véritables poids sur les décisions nationales. »

Belle Province…

L’analyse de Louis Chauvel s’est aussi intéressée aux pays anglo-saxons dont, particulièrement, le Québec, « lieu d’observation privilégié car il conserve des aspects français tout en incorporant des éléments de l’organisation sociale anglo-saxonne. » Dans la Belle Province, « à 30 ans, chez les équivalents de nos cadres, experts ou chercheurs, beaucoup exercent des responsabilités qui seraient inimaginables pour un Français de moins de 45 ans. » Cependant, d’une part, les inégalités sont plus fortes entre haut et bas de la pyramide et, d’autre part, celle-ci est moins figée : « … certains montent, d’autres descendent, mais c’est moins anxiogène qu’en France, car il est possible de se refaire. »

Pessimisme de la raison…

La dernière phrase de l’interview de Louis Chauvel, « Vous voyez les causes de mon pessimisme généralisé. », est précédée, quelques lignes plus haut, de ce constat : « Nos générations ont été parfaitement éduquées à l’hyperconcurrence intergénérationnelle, à ne jamais se renvoyer la balle, et à tout faire pour assassiner le concurrent. En termes de dynamique démocratique, face à une génération senior qui continue de se renvoyer l’ascenseur, vous avez une profonde inefficacité politique du côté des jeunes. »

Optimisme de la volonté…

Si tout cela ne convainc pas les missions locales à, urgemment, favoriser, stimuler, organiser l’expression des jeunes au sein des structures, sur celles-ci et sur la société, alors c’est à désespérer. Sauf à reconnaître un enterrement de 1ère classe du thème de la citoyenneté.

(1) Pour la Fondation pour les droits des générations futures (Foundation for the Rights of Future Generations).

(2) Vilfredo Pareto, 1848-1923, était un sociologue et un économiste italien.

(3) « … environ 1 % de la population en âge de voter est membre d’un parti. Cette décroissance depuis vingt ans explique la démographie des adhérents, en grande majorité âgés. Tous les partis ont les plus grandes difficultés à attirer des jeunes. »Pierre Bréchon, « Des partis critiqués mais toujours incontournables », Sciences Humaines, 2005, « France 2005. Portrait d’une société, hors-série n° 50.

(4) Horizons stratégiques n° 4.

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commentaires
  1. Julien Pouget dit :

    Je partage votre point de vue concernant la regrettable absence des jeunes de la vie politique.
    J’ai même commis un article sur ce sujet (http://bit.ly/6MHcuJ)
    Merci pour l’article !

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