Reprendre son souffle

Publié: janvier 19, 2010 dans 1

Reprendre son souffle n’est pas aisé, on sent et parfois entend les taquins reproches… Qui plus est, c’est impardonnable : il y a tant et tant de choses à dire, écrire ! Promis, juré, pour la fin de la semaine le texte d’une conférence jeudi soir pour le Centre des jeunes dirigeants (CJD) à Lorient. Ca parle de jeunes et d’entreprises.

Pour faire patienter, trois solutions. L’une immédiate, l’autre à votre bon cœur, la troisième en prime time. L’immédiate, c’est un dessin d’Éric Appéré que j’aime bien (lui, oui mais là, le dessin). Il manque peut-être la légende : « Insertion et débat sur l’identité nationale » ?

La deuxième solution est suggérée par piou-piou44 : «  Le piou-piou est sûrement naïf, quelques fois ignorants. Et parfois il se sent seul aussi, surtout quand sur un site comme celui-ci, il voit très peu (trop peu) de réactions. Je suis sûr que de nombreux piou-piou ont énormément de choses à dire, à écrire, à débattre. Philippe nous en laisse l’occasion, profitons-en. »

A vot’bon cœur, à vos claviers !

La troisième solution est pour vous mettre en appétit. C’est le liminaire de l’ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek, Edgar Morin sociologue de la complexité, que j’ai le plaisir de publier bientôt dans la collection « Les panseurs sociaux » chez Apogée.

« Edgar Morin : un pense-intelligent »

Philippe Labbé, directeur de la collection « Les panseurs sociaux »

Tamiflu…

C’est à la fois avec un très grand bonheur et, je dois l’avouer, avec fierté que j’accueille dans la collection « Les panseurs sociaux » cet ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek Edgar Morin sociologue de la complexité dont la préface est signée… d’Edgar Morin. Celles et ceux qui sont coutumiers de mes écrits savent que, de tous les penseurs – cette fois avec un « e » – sur les épaules desquels j’invite à se jucher pour voir plus loin, Edgar Morin est sans conteste celui qui, le plus, nourrit, irrigue, fertilise le terrain de ses mots, glaise dans laquelle les professionnels de l’insertion plongent leurs mains et terreau qu’ils remuent pour la germination de la jeunesse, singulièrement celle qui n’a guère connu les goûters au retour de l’école, les logiciels socio-éducatifs pour mieux comprendre les savoirs dispensés, la douceur d’une famille-cocon pour aider la métamorphose de l’adolescence à l’adultéité. Il est aussi un remarquable antivirus, bien plus éprouvé que le Tamiflu pour le H1N1, contre les tentatives de réductions causales et économétriques du social : « Comprendre, ce n’est pas tout comprendre, c’est aussi reconnaître qu’il y a de l’incompréhensible.» (1)

Paenseurs sociaux…

Sans lui demander l’autorisation de cette homophonie, car je sais qu’il joue des mots avec une malicieuse délectation et se joue des maux par une posture où se combinent humanité et radicalité, reliance et dialogique, Edgar Morin m’apparaît le personnage le plus abouti et/ou le plus exemplaire de cette voyelle « a » ou « e » interchangeable du « panseur » et du « penseur ».

Histoire et hasard…

Directeur de collection, j’ai eu le plaisir et, il me faut là aussi l’avouer, le privilège d’être le premier à lire le manuscrit d’Ali Aït Abdelmalek. A vrai dire, sans guère de tracas (nous nous connaissons depuis une quinzaine d’années), sachant avant même la première ligne que cet ouvrage trouverait sa cohérence aux côtés des autres publications et, surtout, serait – entre autres lecteurs – un outil à la disposition des professionnels de l’insertion.

Comme bien souvent, l’histoire et le hasard sont au point de départ. Nous allions indépendamment, Ali et moi, à Paris et il ne fallut que quelques minutes au départ de Rennes pour que, placés dans la même rame du TGV, nous nous reconnaissions et naturellement rapprochions nos places pour échanger. Une chance, le TGV était clairsemé. Les un peu plus de deux heures du voyage furent denses comme ces moments de rencontre inopinée entre vieux compagnons que les occupations de la vie mobilisent de part et d’autre et qui, se retrouvant, éprouvent la même envie d’une discussion dense, pleine de mots, comme s’il fallait remplir les besaces respectives en vue d’un inévitable parallélisme contraint de leurs trajectoires… jusqu’à ce que, défiant par le hasard les lois de la géométrie, ces parallèles se rencontrent à nouveau… à Montparnasse, Rennes ou ailleurs. Ainsi fût décidée – expression un peu sèche et rationnelle alors que ce fût spontané et enthousiaste – la publication de Edgar Morin sociologue de la complexité.

La balise Morin…

Voilà bien des années en effet qu’Edgar Morin est pour moi une balise Argos : ça clignote avec une régularité métronomique, ça vous contraint avec bonheur à l’essentiel si peu compliqué et si complexe, ça donne ou redonne l’envie du partage, du passage, de la transmission. Bien des fois, je l’ai tiré dans mon champ de préoccupation (2), appliquant en cela son invitation à « la migration des concepts » (dans je ne sais plus quel ouvrage). Edgar Morin l’ignore mais cela ne l’étonnera pas, ni le fâchera : l’homme, il est vrai, est « bon ». Je l’ai tiré, trituré et moi-même l’ai escaladé pour voir plus loin. Je ne sais pas si j’ai réussi à voir plus loin mais je suis certain d’avoir vu différemment, d’avoir fait le pas de côté : déplacement, décentration et équerre. Est-ce une impression… mais j’ai le sentiment que son écriture s’est au fil des ouvrages faite plus simple et plus essentielle. Plus pressante aussi. Et j’ai ressenti, comme lui, m’habiter ce besoin d’éviter les circonvolutions, de fuir les académismes, de repousser les rince-doigts qui, comme le chante Ferré, ne font pas les mains propres avec ce sentiment de « l’irréversibilité et l’irréparabilité du temps qui fait que tout est désormais accompli à jamais. » (3) La vie est comme un saut en parachute (jeune, je l’ai fait) : les premières minutes, expulsé de l’avion, on croit flotter ; puis le sol se précise et l’on s’en rapproche de plus en plus vite jusqu’à ce que, à quelques dizaines de mètres, il vous saute dessus. Si l’on pouvait par une sorte de rétropédalage biographique éliminer tous ces temps perdus, ces vanités, ces bêtises dites pour les re-consacrer à l’essentiel ! Il y a chez Morin cette urgence de l’essentiel qu’il se plaît à opposer, oh combien avec raison, au sacrifice de l’essentiel par l’urgence (4). C’est palpable dans les deux sens : c’est là, sous les doigts du cerveau et ça palpite d’intelligence, d’humanité et d’espoir : « Déjà l’épaisseur des évidences est minée, la tranquillité des ignorances est secouée, déjà les alternatives ordinaires perdent leur caractère absolu, d’autres alternatives se dessinent ; déjà ce que l’autorité a occulté, ignoré, rejeté, sort de l’ombre, tandis que ce qui semblait le socle de la connaissance se fissure. » (5)

Lenédanleguidon…

C’est donc à la lecture d’un maître de mon compagnonnage, Edgar, par un compagnon, Ali, que je vous invite. Il y a à picorer, à dévorer,  à ensemencer.

Sans plus attendre, voici donc la préface d’Edgar Morin pour cet ouvrage, sorte de mise en bouche appétitive pour aller plus loin avec lui et par Ali, « relevant ainsi la tête au-dessus du guidon » comme il est écrit dans ces dernières lignes : il ne pouvait, en l’occurrence, mieux l’exprimer…

(1) Edgar Morin, Ethique. La méthode 6, 2004, Seuil, p. 139.

(2) Comme par exemple avec ses « trois principes d’espérance dans la désespérance » appliqués à l’insertion dans « Bien sous tout Rapport » in Bertrand Schwartz, Philippe Labbé, ANDML, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : naissance de l’insertion, 2007, Apogée, pp. 197-199.

(3) Edgar Morin, Edwidge, l’inséparable, 2009, Librairie Arthème Fayard, p. 298.

(4) Citant Haj Garm’Orin : « A force de reporter l’essentiel au nom de l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. » (Edgar Morin et Sami Naïr, Une politique de civilisation, 1997, Arléa, p. 24).

(5) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Editeur, p. 26.

Au fait, en parlant d’Edgar Morin, l’HD (Huma-Dimanche) du 7 au 13 janvier 2010 lui a consacré une page, « Une politique de civilisation qui réponde à la crise de l’identité française ». Extrait : « Une politique de civilisation viserait à régénérer les cités (c’est-à-dire à les désagglomérer), à régénérer l’éducation, à réanimer les solidarités et à susciter ou resusciter des convivialités. »

La semaine précédente, Marianne (n° 663, 2 au 8 janvier 2010) consacrait, entre une enquête « Comment tenir tête à son banquier » et  un article sans doute passionnant « Jacques Dutronc : je ne suis pas un provocateur », un dossier « Edgar Morin, le « couteau suisse » de la scène politique française ». Edgar Morin y est présenté comme un « gourou », comme « un véritable mistigri de la vie politique française », comme occupant « à lui seul, la place enviée de think tank informel à destination de (pratiquement) toutes les sensibilités politiques. » Moyen. Du latin medius qui a donné « médiocre ». Comme cet hebdomadaire. Si on ne se sent pas nécessairement la fibre sociologique ou philosophique mais si l’on veut en savoir plus sur une vie exceptionnelle d’engagement et d’humanité, on peut lire (avec plaisir) une biographie d’Edgar Morin par Emmanuel Lemieux, Edgar Morin, l’indiscipliné (2009, Seuil, 25 euros… mais un régal de 569 pages !).

A suivre…

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