C’est parti pour que ça se répète

Publié: janvier 12, 2010 dans 1

Au énième chapitre « crise » et à la Une du Nouvel Observateur, le 24 décembre 2009, « Comment je vois l’avenir » par Michel Rocard. Tout est bon… sauf que ça doit être interdit de tout reproduire in extenso. Donc des extraits.

« Le Nouvel Observateur. Sommes-nous sortis de la crise ?

Michel Rocard. – Vous plaisantez ! Il va nous falloir encore quelques convulsions pour tirer pleinement les conséquences de ce que nous vivons. Le modèle capitaliste a connu une révolution profonde depuis trente ans. Et c’est cela qui est remis en cause. On ne reviendra pas en arrière. Après la guerre, trois grands stabilisateurs sont mis en place. La Sécurité sociale : un tiers des revenus des ménages (l/5e aux Etats-Unis) passe par les transferts sociaux; dès lors, les crises ne sont plus tragiques, personne ne meurt de faim, Steinbeck n’écrit plus Les Raisins de la colère. Deuxième stabilisateur : l’intervention économique de l’Etat. C’est Keynes. Les gouvernements utilisent leurs pouvoirs monétaires et budgétaires pour corriger des oscillations du système. Enfin, la politique salariale. C’est Henry Ford : «Je paie mes salariés pour qu’ils achètent mes voitures.» La forte distribution de pouvoir d’achat aux ménages soutient leur consommation et alimente leur épargne qui finance l’investissement.

N. O. Et c’est cela qui a été mis à bas au cours des trente dernières années ?

M. Rocard. Le phénomène le plus visible, c’est l’emballement de la sphère financière.  {…} En 1970, quand circule un dollar dans le monde pour les besoins de l’économie réelle, circule aussi un dollar pour les besoins de l’économie financière. Trente ans plus tard, c’est 1 pour 120 ! Une folie intégrale, des marchés virtuels sur lesquels on se met à faire fortune en toute déconnexion de l’économie réelle, quitte à la brutaliser. Les émeutes de la faim en Afrique en 2008 résultent de l’irruption des produits dérivés sur les marchés du blé ou du lait. Dans le même temps, ces produits permettent au système bancaire de ne plus se soucier de la solvabilité des emprunteurs, ce qui gonfle encore les liquidités virtuelles et la bulle spéculative. On prête absolument à tout-va au cri de : tout le monde propriétaire, tout le monde capitaliste, tout le monde boursicoteur et il n’y aura plus de lutte des classes. C’est le discours de Bush fils. {…}

N. O. Pourquoi les économies réelles sont- elles tellement sensibles au choc financier ?

M. Rocard. Parce qu’elles sont anémiées. La montée du chômage commence en 1972, avant le choc pétrolier. C’est un autre aspect de cette révolution du capitalisme. On a cassé le moteur «salaire» de la croissance ! Les actionnaires ont pris le pouvoir. Jusqu’au début des années 1970, le dividende était faible et l’actionnaire le mal traité du système. Mais quand ils ont été représentés par des fonds de pension, d’investissement, d’arbitrage, ils ont exigé une rentabilité beaucoup plus élevée des entreprises. On a externalisé tout un tas de fonctions à base de main-d’oeuvre : les constructeurs automobiles, par exemple, ne sont plus que des assembleurs; ils fabriquent 20% de la valeur ajoutée de ce qu’ils nous vendent contre 70 à 75% il y a vingt-cinq ans. D’où la montée vertigineuse du travail précaire et du chômage. C’est beaucoup de pouvoir d’achat en moins ! Et la source du ralentissement de la croissance, en même temps que d’un malaise social terrifiant. Les proportions entre chômeurs et précaires varient : dans le monde anglo-saxon, plus de précaires, moins de chômeurs; dans le monde continental européen, l’inverse. Peu importe : au total, c’est partout 25% de la population active. Et c’est ça le ralentissement de la croissance.

N. O.Les leçons de cette crise n’ont pas été tirées ?

M. Rocard. – Non. Cela impose de penser les choses autrement. Mais il y en a pour vingt ans. Les nouvelles explosions du détonateur financier vont aggraver le désarroi et le niveau de chômage. Et accentuer le déséquilibre social. D’où un coup de fouet à la réflexion intellectuelle. Au bout de trois ou quatre fois, les opinions auront compris.

N. O. Il faut encore trois ou quatre crises comme ça pour changer de logiciel économique ?

M. Rocard. Je ne le souhaite pas, mais je le crains. L’analyse de la crise n’est pas faite. Pour la partie bancaire et financière, on dit : c’est la faute à la perte de l’éthique, à la disparition de la moralité. C’est très reposant. S’il y a retour à la moralité, il n’y a pas besoin de changer les autres règles, tout se passera très bien.

Or c’est faux. Il faut revenir sur les causes du ralentissement de la croissance. Les friedmaniens avaient dit : déréglementation, baisse des impôts, facilités de crédit pour doper la croissance. On a vu où cela a conduit. La vraie analyse supposerait de condamner les thèses de M. Milton Friedman et des treize autres prix Nobel d’économie de la même école. Or dans tous les pays développés, la sélection des conseillers économiques dans les cabinets, des dirigeants de banque, des donneurs d’avis en matière économique s’est faite sur le politiquement correct par rapport à cette doctrine. {…}

On continue de baratiner le peuple : votez capitaliste, vous pourrez faire fortune en boursicotant. L’opinion publique européenne est ralliée à ce paradigme : on l’a vu aux dernières élections européennes. Cela va donc continuer. Et comme la sphère financière se reconstitue comme avant la crise – explosivité comprise -, c’est parti pour que ça se répète.

N. O. L’irruption de la question environnementale au milieu du débat de la croissance est-elle un facteur accélérateur de la mutation ou une difficulté supplémentaire ?

M. Rocard. C’est une coïncidence historique aggravante. Et un des sous-produits des excès de la croissance non maîtrisés. On aurait dû s’en occuper plus tôt si l’idée de maîtriser et de réguler était restée dans les têtes. En même temps, cela interdit d’espérer sortir de la crise par le retour à l’ancienne croissance. {…}

La social-démocratie, c’est d’abord une méthodologie de l’action politique dans laquelle la limitation des inégalités est l’entrée éthique dans l’organisation sociale. Le marché, mais sous surveillance. Et cela vaut pour l’environnement. La sortie de crise est nécessairement sociale-démocrate.

N. O. Cette vision de la crise du modèle capitaliste vous incite au pessimisme ?

M. Rocard. Pas du tout. C’est une aventure absolument prodigieuse sur le plan intellectuel, comme nous n’en avons pas connue depuis la Libération. C’est bon de se dire que ce que l’on pensait il y a cinquante ans, ce n’était pas si stupide. D’être à nouveau porteurs. Quand je vois que des types qui ne sont pas des imbéciles – Obama, Sarkozy – puisent dans notre boîte à idées, cela me rassure. Le rapport sur les instruments de mesure de notre économie demandé à Fitoussi, Stiglitz et Sen, ce n’est pas rien, c’est une grande affaire, et c’est un enfant de la crise. Mais nous mettrons deux ou trois décennies pour sortir de cette crise. Et le théâtre des opérations, c’est d’abord le champ de bataille intellectuel. »

Illusion…

P.L. Autre chose, extrait de mon aussi hebdomadaire que palpimède préféré, ce petit article en page 7…

« Encore un exploit signé Jean-Pierre Pernaud, qui, le 9 décembre dernier, dans son treize heures, a proposé un joli sujet autopromotionnel sur « La semaine de l’emploi » organisé par TF1 et Pôle emploi : « 50 000 postes proposés sur le site de TF1 {…}, 537 personnes ont déjà trouvé un travail grâce à l’opération de TF1. » a fanfaronné Pernault, avant de lancer un reportage sur l’un de ces chômeurs chanceux, Laurent, filmé tout joyeux avec son « contrat à durée indéterminée » en poche dans les locaux d’une boîte Internet, dans les Yvelines. « Après avoir répondu à une offre de la semaine pour l’emploi sur TF1, il a été embauché en moins de 24 heures ! », vantait le reportage…

En réalité, Laurent n’avait pas commencé à bosser, mais il a dû faire tout comme et simuler une signature de contrat devant les caméras, on l’a fait installer à un bureau qui n’était pas le sien pour les besoins du reportage et, six jours plus tard, le même a été viré sèchement, sans explication, pendant sa période d’essai. Bien sûr, la Une n’est pas revenue filmer son retour à la case chômage.

La semaine de l’emploi sur TF1, c’est plutôt l’emploi d’une semaine ! »

Il faudrait concevoir, à la manière de nos cousins québécois, des stages de prévention des conduites addictives à TF1. Une expérimentation Hirsch ?

Ignorance…

Dans toujours ce même hebdomadaire incontournable, sous le titre « Ces patrons qui ne misent pas sur leurs propres boîtes », on apprend que les dits patrons du CAC 40 revendent fissa leurs stock options… ce qui permet d’apprécier leur « confiance » dans l’optimisme boursier. En une journée, ces gens (aux allures très honorables) empochent des plus-values de 695 millions d’euros (à lui tout seul, Jean-René Fourtou, président de Vivendi).  A la « psychomorphosociologie de piou-piou », il me semble qu’on a oublié la naïveté. Ou l’ignorance. Les deux sont-elles excusables ?

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commentaires
  1. pioupiou44 dit :

    Le piou-piou est sûrement naïf, quelques fois ignorants. Et parfois il se sent seul aussi, surtout quand sur un site comme celui-ci, il voit très peu (trop peu) de réactions.

    Je suis sûr que de nombreux piou-piou ont énormément de choses à dire, à écrire, à débattre. Philippe nous en laisse l’occasion, profitons-en.

    Bon mais comme je n’arrive pas à être sérieux très longtemps, un autre site indispensable et nécessaire : la fusion pour les nuls lance un concours de nouvelles sur le thème de Pôle Emploi. Plus d’infos ici : http://www.lafusionpourlesnuls.com/10-index.html
    Suite à demande expresse, le concours est aussi ouvert aux co-traitants piou-piou que nous sommes. C’est jusqu’à fin mars, je crois.
    Allons-y gaiement !

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